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Elle lui tendit la coupe d’or. « Buvez. »

En or ? Je croyais que la coupe était… Elle était… Le reste de la pensée refusa de se formuler. Par contre, dans son état d’esprit confus, le son revint, intérieur, insistant, exigeant d’être entendu. « Non ! dit-il. Non ! » Il regarda le casque d’or dans ses mains et le rejeta de côté. « Je suis un forgeron. Je suis… » Le son dans sa tête lutta contre lui, s’efforçant d’être entendu. Il serra ses bras autour de sa tête pour se fermer à lui et ne réussit qu’à l’enfermer en lui. « Je… suis… un homme ! » cria-t-il.

L’obscurité l’enveloppa, mais la voix de la jeune femme suivit, murmurant : « La nuit existe toujours, et les rêves sont le lot de tous les hommes. De vous spécialement, mon sauvageon. Et je serai toujours dans vos rêves. »

Silence.

Il abaissa ses bras. Il portait de nouveau sa propre tunique et ses chausses, solides et bien faites encore que simples. Une vêture appropriée pour un forgeron, ou n’importe quel homme de la campagne. Cependant c’est tout juste s’il y prêta attention.

Il se tenait sur un pont au parapet de faible hauteur, un pont de pierre s’élançant en arc d’un large pic rocheux dont le sommet était plat jusqu’à un autre, des éperons de pierre qui montaient de profondeurs trop vertigineuses pour que même son regard y pénètre. La clarté aurait été obscure pour les yeux de n’importe qui d’autre, et il ne se rendait pas compte d’où elle émanait. Elle était là, simplement. Partout où il regardait, à droite et à gauche, en haut ou en bas, il y avait d’autres ponts, d’autres éperons de roc, et des rampes sans garde-fou. Ils semblaient en nombre infini, sans ordre apparent. Pire, certaines de ces rampes montaient au sommet d’éperons qui devaient se situer juste au-dessus de leur point de départ. Des éclaboussements de cascades se réverbéraient, le bruit donnant l’impression de venir de partout à la fois. Perrin frissonna de froid.

Soudain, du coin de l’œil, il capta un mouvement et, sans réfléchir, il s’accroupit derrière le parapet de pierre. Être repéré était dangereux. Il ignorait pourquoi, mais il en avait conscience. Il le savait, voilà tout.

Regardant avec précaution par-dessus le parapet, il chercha ce qu’il avait vu bouger. Du blanc luisait par intermittence au loin sur une rampe. Une femme, il en était sûr, bien que ne la distinguant qu’imparfaitement.

Une femme en robe blanche qui se hâtait de se rendre quelque part.

Sur un pont placé légèrement en dessous de lui, et bien plus proche que la rampe où s’était trouvée la femme, un homme apparut subitement, grand, sombre et svelte, l’argent dans sa chevelure noire lui donnant l’air distingué, sa tunique vert sombre abondamment rebrodée de feuilles dorées. Des incrustations d’or couvraient sa ceinture et sa bourse, des gemmes étincelaient sur le fourreau de sa dague, une frange dorée entourait le haut de ses bottes. D’où venait-il ?

Un autre homme commença à traverser le pont de l’autre côté, son apparition aussi soudaine que celle du premier. Des bandes noires couraient le long des manches bouffantes de sa tunique rouge, et de la dentelle blanche jaillissait en flots au bord de son col et de ses manchettes. Ses bottes étaient tellement ornées d’argent que l’on en apercevait à peine le cuir. Il était plus petit que l’homme à la rencontre duquel il marchait, plus massif, avec des cheveux coupés court aussi neigeux que ses dentelles. L’âge, cependant, ne l’avait pas rendu fragile. Il avançait avec la même vigueur arrogante que l’homme d’en face.

Ils s’approchaient l’un de l’autre avec méfiance. Comme deux maquignons qui savent chacun que son compère a une jument boiteuse à vendre, songea Perrin.

Ces hommes se mirent à parler. Perrin tendit l’oreille, mais il ne capta même pas un murmure pardessus les échos des cascades. Des sourcils froncés, des regards furieux, des mouvements brusques comme s’apprêtant à demi à frapper. Ils ne se faisaient pas confiance. Perrin pensa que peut-être même ils se haïssaient.

Il leva les yeux brièvement, cherchant la femme, mais elle avait disparu. Quand il rabaissa son regard, un homme était venu rejoindre les deux premiers. Et, sans trop se rendre compte comment ni d’où, Perrin le reconnut avec l’imprécision d’un souvenir ancien. Un bel homme d’âge mûr vêtu de velours presque noir et de dentelle blanche. Une auberge, songea Perrin. Et quelque chose avant cela. Quelque chose… Quelque chose datant de longtemps, semblait-il. Seulement le souvenir se déroba.

Les deux premiers se tenaient côte à côte, à présent, transformés en alliés inquiets par la présence du nouveau venu. Il les apostropha avec véhémence en brandissant le poing, tandis qu’ils oscillaient d’un pied sur l’autre, se refusant à affronter son regard furieux. Si ces deux-là se haïssaient, ils craignaient plus encore le troisième.

Ses yeux, pensa Perrin. Qu’est-ce que ses yeux ont de bizarre ?

L’homme de haute taille, aux cheveux noirs, commença à rétorquer, lentement d’abord, puis avec une passion croissante. L’homme aux cheveux blancs se joignit à la discussion et, soudain, leur alliance temporaire se rompit. Tous les trois criaient à la fois, chacun contre les deux autres tour à tour. Brusquement, l’homme en velours presque noir écarta largement les bras, comme exigeant que cela finisse. Et une boule de feu se déploya, les enveloppa, les masqua, se propagea de proche en proche.

Perrin s’entoura vivement la tête avec ses bras et se laissa choir derrière le parapet, s’y blottissant tandis que le vent le secouait et tiraillait ses vêtements, un vent brûlant comme le feu. Un vent qui était du feu. Même les yeux fermés, Perrin le voyait, une flamme déferlant comme une vague par-dessus tout, une flamme s’infiltrant dans tout. Cette tempête ardente passa aussi en rugissant à travers lui ; il la sentait, qui brûlait, tirait, tentait de le consumer et de disperser ses cendres. Il hurla, s’efforçant de se replier sur lui-même, sachant que cela ne suffisait pas.

Et, le temps d’un battement de cœur à l’autre, le vent disparu. Il n’y eut pas de transition. Un instant, une tempête de flammes s’acharnait sur lui ; le suivant, un calme absolu. Les échos d’eau qui tombe étaient les seuls bruits.

Perrin se redressa sur son séant avec lenteur en s’examinant. Ses vêtements n’étaient ni déchirés ni roussis, les parties de sa peau qui étaient exposées n’avaient pas de brûlures. Seul le souvenir de la chaleur intense lui laissait croire que c’était arrivé. Un souvenir uniquement dans son esprit ; son corps n’en gardait pas trace.

Il risqua prudemment un coup d’œil par-dessus le parapet. Du pont, ou les hommes s’étaient tenus, quelques pas de culée et de tablier à demi fondus demeuraient debout à chaque extrémité. Des hommes rien ne restait.

Le hérissement des cheveux sur sa nuque lui fit lever les yeux. Sur une rampe au-dessus de lui, à sa droite, un loup au long pelage gris le regardait.

« Non ! » Il se mit debout en s’aidant des pieds et des mains et s’enfuit en courant. « C’est un rêve ! un cauchemar ! Je veux me réveiller ! » Il courait et sa vision se brouilla. Les formes floues se modifièrent. Un bourdonnement emplit ses oreilles, puis s’estompa et, tandis qu’il disparaissait, le vacillement de sa vision se stabilisa.

Perrin frissonna de froid et comprit qu’il s’agissait d’un rêve, avec une absolue certitude, dès le premier instant. Il avait plus ou moins conscience d’un vague souvenir de rêves qui l’avaient précédé, mais ce rêve-là lui était familier. Il s’était déjà trouvé dans ce lieu, au cours de nuits antérieures et, s’il n’y comprenait rien, du moins savait-il que c’était un rêve. Pour une fois, le savoir ne changea rien.