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Perrin s’éclaircit la gorge, de nouveau gêné tandis qu’Uno ordonnait aux guerriers valides de rassembler les loups morts. Min plissait les paupières en le dévisageant selon son habitude quand elle avait des visions. « Où est Rand ? lui demanda-t-il.

— Là-bas dans le noir, dit-elle avec un mouvement de menton vers le haut de la pente sans détourner les yeux de lui. Il ne veut parler à personne. Il se contente de rester là-bas et renvoie sèchement quiconque s’approche de lui.

— Il me parlera », dit Perrin. Elle le suivit en objectant tout le long du chemin qu’il devrait attendre que Moiraine se soit occupée de ses blessures. Par la Lumière, que voit-elle quand elle me regarde ? Je ne veux pas le savoir.

Rand était assis sur le sol juste au-delà de la nappe de clarté projetée par les arbres en feu, le dos appuyé à un chêne rabougri. Le regard perdu dans le vide, il avait les bras serrés sur son torse, les mains cachées sous sa tunique rouge, comme s’il avait froid. Il ne parut pas remarquer leur arrivée. Min prit place à côté de lui, mais il ne broncha pas même quand elle posa la main sur son bras. Là aussi, Perrin sentit l’odeur du sang et pas seulement du sien.

« Rand », commença Perrin, mais Rand lui coupa la parole.

« Sais-tu ce que j’ai fait pendant la bataille ? » Regardant toujours au loin, Rand s’adressa à la nuit. « Rien ! Rien d’utile. Au début, quand j’ai recherché la Vraie Source, je n’ai pas pu l’atteindre, pas pu la saisir. Elle ne cessait de m’échapper. Puis, quand je l’ai eue enfin, je m’apprêtais à les brûler tous, à brûler tous les Trollocs et les Évanescents. Et le seul résultat que j’ai obtenu, c’est de mettre le feu à quelques arbres. » Il fut secoué d’un rire silencieux qui s’interrompit sur une grimace de douleur. « Le saidin m’avait envahi au point que j’ai cru que j’allais exploser comme une fusée. J’ai dû le canaliser vers quelque chose, m’en débarrasser avant qu’il me consume, et je me suis retrouvé en train de songer à faire s’effondrer la montagne pour qu’elle ensevelisse les Trollocs. J’ai failli essayer. Voilà mon combat. Non pas contre les Trollocs. Contre moi-même. Pour m’empêcher de nous écraser tous sous la montagne. »

Min lança à Perrin un regard atterré comme pour lui demander de l’aide.

« Nous… nous les avons matés, Rand », dit Perrin. Il frémit en songeant à tous les blessés qui étaient en bas. Et aux morts. Cela vaut mieux que d’avoir reçu la montagne sur le dos. « Nous n’avons pas eu besoin de toi. »

La tête de Rand retomba en arrière contre l’arbre et ses yeux se fermèrent. « J’ai senti qu’ils venaient, dit-il presque dans un murmure. Seulement, voilà, je ne savais pas ce que c’était. Ils me produisaient la même impression que la souillure sur le saidin. Et le saidin est toujours là qui m’appelle, qui chante pour moi. Le temps que je comprenne la différence, Lan donnait déjà l’alarme. Ah ! si j’avais eu la maîtrise du saidin, j’aurais pu lancer un avertissement avant que les Trollocs soient à proximité. Oui, mais la moitié du temps quand je réussis à atteindre le saidin j’ignore totalement ce que je fais. Son flux m’emporte. J’aurais pu vous alerter, pourtant. »

Mal à l’aise, Perrin passa d’un pied douloureux sur l’autre. « Nous avons été prévenus suffisamment à temps. » Il avait conscience d’avoir l’air d’essayer de se convaincre lui-même. Moi aussi, j’aurais pu nous mettre en garde si j’avais parlé aux loups. Eux savaient que des Trollocs et des Évanescents se trouvaient dans les montagnes. Ils essayaient de me prévenir. Néanmoins, il se posa la question : s’il ne maintenait pas les loups à l’écart de son esprit, ne serait-il pas à présent en train de courir avec eux ? Il y avait cet homme, Élyas Machera, qui parlait aussi aux loups, cependant il semblait capable de se rappeler qu’il était un homme. Jamais pourtant il n’avait expliqué à Perrin comment il s’y prenait, et Perrin ne l’avait pas vu depuis longtemps.

Le crissement de bottes sur les cailloux annonça l’arrivée de deux personnes, et un tourbillon d’air apporta leur odeur à Perrin. Il eut toutefois la prudence de ne pas prononcer de noms avant que Lan et Moiraine soient assez près pour que même des yeux ordinaires les distinguent.

Le Lige avait une main passée sous le bras de l’Aes Sedai, comme s’il voulait la soutenir sans qu’elle s’en rende compte. Moiraine avait les yeux cernés et elle tenait une petite statue de femme en ivoire jauni par l’âge. Perrin reconnut un angreal, relique de l’Ère des Légendes qui permettait à une Aes Sedai de canaliser en toute sécurité davantage du Pouvoir Unique qu’elle n’en aurait été capable avec son seul don. C’était une mesure de sa fatigue que Moiraine s’en soit servie pour guérir.

Min se leva pour aider Moiraine, mais l’Aes Sedai l’écarta d’un geste. « Tous les autres ont été soignés, dit-elle à Min. Quand j’en aurai fini ici, je pourrai me reposer. » D’un mouvement vif, elle se dégagea aussi de Lan, et une expression de concentration apparut sur son visage pendant que sa main fraîche passait sur l’épaule saignante de Perrin, puis le long de la blessure dans son dos. À son contact, Perrin sentit un fourmillement sur sa peau. « Ce n’est pas trop grave, dit-elle. La meurtrissure de ton épaule est profonde, mais les entailles sont superficielles. Arme-toi de courage. Cela ne te fera pas mal, mais… »

Il n’avait jamais trouvé agréable de côtoyer quelqu’un qu’il savait exercer le Pouvoir Unique et moins encore d’être lui-même ce sur quoi ce Pouvoir s’exerçait. Cette dernière éventualité s’était pourtant produite une ou deux fois, et il pensait avoir une idée de ce qu’impliquait le canalisage, mais ces guérisons avaient été mineures, effaçant simplement la lassitude quand Moiraine avait un besoin impératif qu’il ne soit pas épuisé. Elles ne ressemblaient en rien à ce qui se produisit alors.

Les yeux de l’Aes Sedai semblèrent soudain voir en lui, voire à travers lui. Il eut un haut-le-corps et faillit lâcher sa hache. Il sentait la peau de son dos le picoter, ses muscles se tordre comme s’ils se nouaient entre eux. Son épaule frémit d’un tremblement incoercible et tout se brouilla devant son regard. Il fut pénétré de froid jusqu’à l’os et au-delà encore. Il eut l’impression de bouger, de tomber, de voler ; il était incapable de dire le terme exact, mais il avait la sensation de foncer – vers quelque part, par un moyen quelconque – à une vitesse folle, sans arrêt. Après une éternité, le monde reprit son aspect normal. Moiraine reculait, chancelante jusqu’à ce que Lan la rattrape par le bras.

Bouche bée, Perrin regarda son épaule. Les morsures et meurtrissures avaient disparu ; ne subsistait pas même un élancement. Perrin se retourna lentement, mais la douleur dans son dos avait également disparu. Et ses pieds ne le faisaient plus souffrir ; il n’eut pas besoin de regarder pour comprendre que tous les bleus et écorchures s’étaient effacés. Son estomac émit des gargouillements bruyants.

« Il faudra que tu manges dès que possible, lui recommanda Moiraine. Une bonne partie de la force pour ce résultat est venue de toi. Tu as besoin de la remplacer. »

La faim… et des images de nourriture envahissaient déjà la tête de Perrin. Du bœuf rôti saignant, de la venaison, du mouton et… Il réussit avec effort à s’empêcher de penser plus longtemps à la viande. Il dénicherait quelques-unes de ces racines qui avaient une odeur de navet en cuisant sur les braises. Son estomac émit un grommellement de protestation.