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« Il y aura à peine une cicatrice, forgeron, dit Lan derrière lui.

— La plupart des loups qui ont été blessés ont regagné la forêt par leurs propres moyens, dit Moiraine en se massant le dos avec le poing et en s’étirant, mais j’ai guéri ceux que j’ai trouvés. » Perrin lui jeta un coup d’œil scrutateur, cependant elle semblait parler sans arrière-pensée. « Peut-être sont-ils venus pour leurs propres raisons, toutefois sans eux nous serions probablement tous morts. » Perrin oscilla d’un pied sur l’autre, gêné, et baissa les yeux.

L’Aes Sedai tendit la main vers la contusion sur la joue de Min, mais celle-ci esquissa un pas en arrière en disant : « Je ne suis pas vraiment blessée et vous êtes fatiguée. J’en ai encaissé pire en m’affalant de ma hauteur. »

Moiraine sourit et laissa retomber sa main. Lan lui prit le bras ; elle oscilla malgré son soutien. « Très bien. Et toi, Rand ? As-tu été blessé ? Même une légère entaille d’une lame de Myrddraal risque d’être mortelle et certaines lames trolloques sont presque aussi dangereuses. »

Perrin remarqua quelque chose pour la première fois. « Rand, ta tunique est mouillée. »

Rand retira sa main droite de dessous sa tunique, une main couverte de sang. « Pas d’un Myrddraal, dit-il distraitement en examinant sa main. Pas même d’un Trolloc. C’est la blessure que j’ai reçue à Falme qui s’est rouverte. »

Moiraine siffla entre ses dents, dégagea d’un geste brusque le bras que tenait Lan, tomba pratiquement à genoux près de Rand. Écartant le pan de sa tunique, elle examina sa blessure. Perrin ne voyait rien, car la tête de Moiraine occultait son champ de vision, mais l’odeur du sang était maintenant plus forte. Les mains de Moiraine bougèrent et Rand grimaça de douleur. « Le sang du Dragon Réincarné sur les rocs du Shayol Ghul libérera de l’Ombre le genre humain. N’est-ce pas ce que disent les Prophéties du Dragon ?

— Qui t’a raconté cela ? questionna sèchement Moiraine.

— Si vous pouviez m’amener au Shayol Ghul par une Porte des Voies ou une Pierre Porte, c’en serait fini. Plus d’agonies. Plus de rêves. Plus rien.

— Si c’était aussi simple, répliqua sévèrement Moiraine, je m’arrangerais pour le faire, mais tout dans le Cycle de Karaethon n’est pas à prendre au pied de la lettre. Pour une chose exprimée sans ambiguïté, il y en a dix qui peuvent avoir cent interprétations. Ne crois pas que tu sais quoi que ce soit de ce qui doit être, même si quelqu’un t’a récité les Prophéties d’un bout à l’autre. » Elle s’arrêta comme si elle rassemblait ses forces. Ses doigts se resserrèrent sur l’angreal et sa main libre passa sur le flanc de Rand comme s’il n’était pas couvert de sang. « Arme-toi de courage. »

Soudain les yeux de Rand s’écarquillèrent et il se redressa tout droit sur son séant, haletant, frissonnant, le regard fixe. Quand Moiraine avait opéré sur lui, Perrin avait eu l’impression que cela durait une éternité – et pourtant voilà que quelques secondes plus tard elle aidait Rand à s’adosser de nouveau contre le chêne.

« J’ai fait… le maximum dont je suis capable, dit-elle d’une voix étouffée. Le maximum. Il te faudra être prudent. Cette blessure risque de se rouvrir si… » Sa voix s’éteignit et elle s’effondra.

Rand la rattrapa, mais Lan fut là aussitôt pour la prendre dans ses bras. Et, en même temps, une expression passa sur son visage, une expression plus proche de la tendresse que Perrin ne se serait attendu à voir chez Lan.

« Épuisée, commenta le Lige. Elle s’est occupée de tous les autres, mais il n’y a personne pour la débarrasser de sa fatigue. Je vais la mettre au lit.

— Il y a Rand », dit lentement Min, mais le Lige secoua la tête.

« Ce n’est pas que je pense que tu ne voudrais pas essayer, berger, mais tu en sais si peu que tu as autant de chances de la tuer que de l’aider.

— Exact, répliqua Rand avec amertume. On ne doit pas se fier à moi. Lews Therin Meurtrier-des-Siens a tué tous ses proches. Peut-être que j’en ferai autant avant de disparaître.

— Ressaisis-toi, berger, ordonna Lan âprement. Le monde entier repose sur tes épaules. Rappelle-toi que tu es un homme et fais ce qu’il y a à faire. »

Rand leva les yeux vers le Lige, toute amertume étonnamment dissipée. « Je combattrai de mon mieux, répliqua-t-il. Parce qu’il n’y a personne d’autre, que cela doit s’accomplir et que ce devoir est le mien. Je combattrai, mais je ne suis pas obligé de trouver agréable ce que je suis devenu. » Il ferma les paupières comme s’il était gagné par le sommeil. « Je combattrai. Les rêves… »

Lan le considéra un instant, puis hocha la tête. Il releva les yeux et porta son regard par-dessus Moiraine vers Perrin et Min. « Emmenez-le se coucher, puis essayez de dormir un peu, vous aussi. Nous avons des plans à établir et la Lumière seule sait ce qui va se passer. »

6

La poursuite commence

Perrin ne comptait pas dormir, mais un estomac bourré de ragoût froid – sa résolution concernant les racines avait tenu jusqu’à ce que parvienne à son nez l’arôme des restes du dîner – et l’épuisement le clouèrent sur son lit. S’il rêva, il ne s’en souvint pas. Il se réveilla parce que Lan le secouait par l’épaule, la clarté de l’aube qui envahissait l’ouverture de la porte transformant le Lige en ombre environnée d’un halo de lumière.

« Rand a disparu », fut tout ce que Lan dit avant de repartir en courant, mais c’était plus que suffisant.

Perrin se mit debout tant bien que mal en bâillant et s’habilla avec prestesse dans le froid matinal. Au-dehors, il ne vit qu’une poignée de guerriers du Shienar qui utilisaient leurs chevaux à traîner les cadavres de Trollocs dans les bois, et la façon de se mouvoir de la plupart d’entre eux dénotait qu’ils auraient dû plutôt rester étendus sur une couche de convalescent. Le corps a besoin de temps pour reconstituer les forces que nécessite la guérison.

L’estomac de Perrin lui adressa des protestations et son nez flaira le vent avec l’espoir que quelqu’un avait déjà commencé à préparer le repas. Il était prêt à manger ces racines du genre navet, crues s’il le fallait. Ne subsistaient dans l’air qu’un relent de puanteur de Myrddraals abattus, les odeurs de Trollocs morts, d’humains morts et vifs, de chevaux et des arbres. Et de loups morts.

Le chalet de Moiraine, dans les hauteurs du versant opposé de la vallée en forme de cuvette, était apparemment un centre d’activité. Min y entra précipitamment et, peu après, Masema en sortit, puis Uno. Le borgne disparut à longues enjambées au milieu des arbres, en direction de la paroi rocheuse verticale derrière le chalet, tandis que Masema descendait la pente en boitant.

Perrin se mit en route vers le chalet. Comme il franchissait le torrent peu profond dans des giclées d’eau, il croisa Masema. Ce dernier avait le visage décomposé, la cicatrice sur sa joue saillante et ses yeux encore plus creux que d’ordinaire. Au milieu du ruisseau, il releva soudain la tête et saisit Perrin par la manche.

« Vous êtes de son village, dit-il d’une voix enrouée. Vous devez savoir. Pourquoi le Seigneur Dragon nous abandonne-t-il ? Quel péché avons-nous commis ?

— Un péché ? Qu’est-ce que vous racontez ? Quelle que soit la raison pour laquelle Rand s’en est allé, elle n’a aucun rapport avec ce que vous avez fait ou pas fait. » Masema n’en parut pas apaisé ; il continua à agripper la manche de Perrin, scrutant sa figure comme si des réponses s’y trouvaient. De l’eau glacée commença à s’infiltrer dans la botte gauche de Perrin. « Masema, ajouta-t-il en pesant ses mots, quelque parti qu’a choisi le Dragon, cela correspond à ses projets. Le Seigneur Dragon ne voudrait pas nous abandonner. » Ou bien le voudrait-il ? À sa place, le voudrais-je ?