Perrin se sentit rougir. « Je n’ai jamais… je ne… » Il s’éclaircit la voix. « Qu’est-ce que tu as vu à propos d’une femme ?
— Tiens seulement compte de mon conseil, répliqua Min qui se remit à descendre vers le ruisseau, d’un pas rapide. Oublie le reste si tu veux, lança-t-elle par-dessus son épaule, mais souviens-toi de ça ! »
Il fronça les sourcils en la suivant des yeux – pour une fois, ses pensées s’ordonnèrent rapidement – puis la rejoignit en deux enjambées. « C’est Rand, n’est-ce pas ? »
Min émit un son étouffé dans sa gorge et lui jeta un coup d’œil de côté. Néanmoins, elle ne ralentit pas l’allure. « Peut-être n’es-tu pas tellement stupide, finalement », marmonna-t-elle. Peu après, elle commenta comme pour elle-même : « Je suis reliée à lui aussi sûrement qu’une douve l’est au tonneau. N’empêche que je suis incapable de deviner s’il m’aimera jamais en retour. Et je ne suis pas la seule.
— Est-ce qu’Egwene est au courant ? » demanda-t-il. Rand et Egwene étaient pratiquement promis l’un à l’autre depuis l’enfance. À ceci près qu’ils ne s’étaient pas agenouillés devant le Cercle des Femmes du village pour prononcer l’engagement des fiançailles. Il n’était pas sûr que les choses aient beaucoup changé entre eux sur ce point, si même elles avaient changé.
« Oui, elle est au courant, répliqua Min d’un ton bref. Cela nous avance bien toutes les deux.
— Et Rand ? Il est au courant aussi ?
— Oh, certes, dit-elle amèrement. Je le lui ai annoncé, évidemment. Rand, j’ai eu une vision à ton sujet et je dois, semble-t-il, tomber amoureuse de toi. Il faut aussi que je te partage et cela ne me plaît guère, mais c’est comme ça. En fin de compte, tu es un vrai prodige d’idiotie, Perrin Aybara. » D’un geste vif, elle se passa avec humeur la main sur les yeux. « Serais-je auprès de lui, j’arriverais à l’aider, j’en suis sûre. D’une manière ou d’une autre. La Lumière m’assiste, s’il meurt, je ne jurerai pas que je serai capable de le supporter. »
Perrin remua les épaules, gêné. « Écoute, Min, je lui prêterai assistance au mieux de mes possibilités. » Pour ce que cela vaut. « Je te le promets. Franchement, aller à Tar Valon est la meilleure solution pour toi. Tu y seras en sécurité.
— En sécurité ? » Elle prononça le mot comme si elle se demandait ce qu’il signifiait. « Tu penses que Tar Valon est un lieu sûr ?
— S’il n’y a pas de sécurité à Tar Valon, il n’y en a nulle part. »
Elle eut un reniflement dédaigneux et, sans plus parler, ils se remirent en marche pour rejoindre ceux qui se préparaient à partir.
7
La sortie des montagnes
Le trajet pour quitter les montagnes était pénible, mais plus ils descendaient moins Perrin avait besoin de sa cape doublée de fourrure. D’heure en heure, ils s’éloignaient des dernières froidures de l’hiver et entraient dans les prémices du printemps. Les ultimes plaques de neige disparurent, de l’herbe et des fleurs sauvages – primevères blanches et narcisses roses – commençaient à couvrir les hautes prairies qu’ils traversaient. La présence d’arbres devenait plus fréquente, avec davantage de feuillage, des alouettes et des rouges-gorges chantaient dans les branches. Et il y avait des loups. Jamais en vue – même Lan ne signala pas en avoir vu un seul –, mais Perrin le savait. Il leur fermait énergiquement son esprit ; cependant, par moments, un contact léger comme une plume au fond de son cerveau lui rappelait qu’ils étaient là.
Lan passait la majeure partie de son temps à parcourir en éclaireur leur chemin sur son destrier noir Mandarb, suivant les traces de Rand comme le reste d’entre eux suivait les repères que le Lige laissait pour eux. Une flèche dessinée avec des cailloux disposés sur le sol ou un trait de cette forme creusé légèrement sur la paroi rocheuse d’un défilé qui bifurquait. Tournez par ici. Franchissez ce col. Suivez ce sentier en zigzag, cette piste de cerf, cette voie parmi les arbres qui descend jusqu’à un ruisselet, même si rien n’indiquait que quelqu’un soit jamais passé par là. Rien que les signes de Lan. Une touffe de gazon ou d’herbes folles nouée d’un côté pour indiquer d’appuyer sur la gauche, une autre pour aller à droite. Une branche abaissée. Un tas de cailloux pour annoncer une pente rude à gravir, deux feuilles embrochées sur une épine pour une descente rapide. Le Lige disposait de cent signes indicateurs, semblait-il à Perrin, et Moiraine les connaissait tous. Lan revenait rarement en arrière sauf quand ils dressaient leur camp, pour conférer tout bas avec Moiraine, loin du feu. Le plus souvent, il était déjà parti depuis des heures quand le soleil se levait.
Moiraine était toujours la première en selle après lui, alors qu’à l’est le ciel commençait juste à rosir. L’Aes Sedai ne voulait pas descendre d’Aldieb, sa jument blanche avant la nuit close ou même plus tard, sauf quand Lan refusait de continuer à chercher la piste une fois que la clarté commençait à décliner.
« Nous irons encore plus lentement si un cheval se casse la jambe », disait le Lige à Moiraine quand elle se plaignait.
La riposte de Moiraine était toujours à peu de chose près la même. « Si tu ne peux pas avancer plus vite que ça, peut-être devrais-je t’envoyer à Myrelle avant que tu prennes encore plus d’âge. Bah ! cela peut attendre, évidemment, mais il faut que tu accélères notre allure. »
Le ton adopté laissait penser à moitié que cette menace était une vérité jaillie de l’irritation, à moitié que Moiraine plaisantait. La phrase comportait quelque chose d’une menace ou, peut-être, d’un avertissement, Perrin en était sûr, à la manière dont la bouche de Lan se serrait même quand, ensuite, Moiraine souriait et allongeait la main pour lui tapoter l’épaule dans un geste apaisant.
« Qui est Myrelle ? » questionna Perrin d’une voix soupçonneuse, la première fois que le nom fut prononcé. Loial secoua la tête en faisant allusion à mi-voix aux choses déplaisantes qui arrivent aux curieux s’intéressant aux affaires des Aes Sedai. Le cheval aux boulets enfouis sous les poils que montait l’Ogier était aussi grand et massif qu’un étalon dhurran mais, avec les longues jambes de Loial lui pendant sur chaque flanc, l’animal semblait d’une taille au-dessous de la moyenne, tel un gros poney.
Moiraine esquissa un discret sourire amusé. « Simplement une Sœur de l’Ajah Verte. Quelqu’un à qui, un jour, Lan doit apporter un paquet pour qu’elle le mette en sûreté.
— Ce n’est pas demain la veille », répliqua Lan et, ô surprise, sa voix avait un accent de colère non dissimulé. « Jamais si c’est en mon pouvoir. Tu me survivras longtemps, Moiraine Aes Sedai.
Elle a trop de secrets, songea Perrin qui s’abstint cependant de poursuivre un sujet capable d’ébranler le sang-froid d’acier du Lige.
L’Aes Sedai avait un ballot enveloppé d’une couverture attaché derrière sa selle : la Bannière du Dragon. L’avoir avec eux mettait Perrin mal à l’aise, mais Moiraine ne lui avait pas demandé son avis et ne l’avait pas écouté quand il l’avait donné. Non pas que quiconque soit vraisemblablement capable de reconnaître cette bannière s’il la voyait, cependant Perrin espérait que Moiraine était aussi habile à garder des secrets envers autrui qu’elle l’était envers lui-même.
Au début, du moins, le voyage fut d’une monotonie lassante. Les montagnes au sommet perdu dans les nuages se ressemblaient toutes, un col ne différait guère d’un autre. Le dîner consistait généralement en lapins, assommés par les pierres que lançait la fronde de Perrin. Il ne possédait pas tant de flèches qu’il ose s’en servir dans ce pays rocheux. Le petit déjeuner se composait le plus souvent de lapin froid, de même que le repas de midi, absorbé en selle.