Perrin jeta sur son épaule ses sacoches de selle ainsi que son rouleau de couverture et emporta son arc à la main en suivant Moiraine et Lan précédés par Simion, qui s’inclinait et se relevait comme un bouchon oscillant sur l’eau. Loial dut se courber sous le linteau de la porte et, à l’intérieur, le plafond était à peine plus haut qu’une demi-coudée au-dessus de son crâne. Il ne cessait de ruminer entre ses dents qu’il ne comprenait pas pourquoi si peu d’humains se rappelaient les Ogiers. Sa voix résonnait comme un orage lointain. Même Perrin, qui se trouvait juste devant lui, comprenait seulement la moitié de ce qu’il disait.
L’auberge sentait l’aie et le vin, le fromage et l’air confiné, et un arôme de mouton en train de rôtir provenait de quelque part au fond de la maison. Les rares clients dans la salle commune étaient affalés sur leur chope comme si en réalité ils auraient aimé se coucher sur les bancs pour dormir. Une serveuse aux formes rebondies remplissait d’ale une chope à un des tonneaux au bout de la salle. Quant à l’aubergiste, qui portait un long tablier blanc, il se tenait adossé au mur dans le coin, assis sur un haut tabouret. À l’entrée des arrivants, il redressa la tête, les yeux larmoyants. Sa bouche béa à la vue de Loial.
« Des hôtes, Maître Harod, annonça Simion. Ils veulent des chambres. Maître Harod ? C’est un Ogier, Maître Harod. » La serveuse se retourna, aperçut Loial et lâcha la chope qui tomba avec fracas. Aucun des hommes épuisés assis aux tables ne se donna la peine de regarder. L’un d’eux avait posé la tête sur la table et ronflait.
Les oreilles de Loial s’agitaient violemment.
Maître Harod se leva lentement, les yeux fixés sur Loial, tout en lissant son tablier. « Au moins n’est-ce pas un Blanc Manteau », finit-il par commenter, puis il sursauta comme surpris d’avoir parlé à haute voix. « C’est-à-dire, bienvenue, bonne Maîtresse. Mes bons Maîtres. Pardonnez mon manque de procédés. Je ne puis qu’invoquer la fatigue, bonne Maîtresse. » Il lança un autre coup d’œil à Loial et forma avec les lèvres le mot « Ogier », l’air incrédule.
Loial ouvrit la bouche, mais Moiraine le devança. « Comme l’a dit votre serviteur, bon aubergiste, je désire des chambres pour la nuit pour moi et mes compagnons, ainsi qu’un repas.
— Oh ! naturellement, bonne Maîtresse. Naturellement. Simion, montre à ces bonnes gens mes meilleures chambres afin qu’ils y déposent leurs affaires. J’aurai un délicieux dîner prêt à votre retour, bonne Maîtresse. Délicieux.
— Si vous voulez bien me suivre, bonne Maîtresse, dit Simion. Mes bons Maîtres. » Avec force révérences, il montra le chemin vers un escalier qui s’élevait d’un côté de la salle.
Derrière eux, un des clients attablés s’exclama subitement : « Au nom de la Lumière, qu’est-ce que c’est ? » Maître Harod commença à expliquer ce qu’étaient les Ogiers, avec un ton donnant à penser qu’il les connaissait bien. La majeure partie de ce que Perrin entendit avant qu’ils bissent les voix derrière eux était erronée. Les oreilles de Loial frémissaient sans arrêt.
À l’étage, la tête de l’Ogier frôla presque le plafond. L’étroit corridor devenait sombre, éclairé seulement comme il l’était par la lumière brève du soleil couchant passant par une fenêtre près de la dernière porte au fond.
« Il y a des chandelles dans les chambres, bonne Maîtresse, indiqua Simion. J’aurais dû apporter une lampe, mais la tête me tourne encore de tous ces mariages. Je vais envoyer quelqu’un allumer le feu, si vous le souhaitez. Et vous aurez besoin d’eau pour votre toilette, bien sûr. » Il poussa le battant d’une porte. « Notre plus belle chambre, bonne Maîtresse. Nous n’avons pas beaucoup… pas beaucoup de passage, vous comprenez… mais voici la meilleure.
— Je prendrai celle d’à côté », dit Lan. Il portait sur son épaule les fontes et couvertures de Moiraine en même temps que les siennes, ainsi que le paquet contenant la Bannière du Dragon.
« Oh ! mon bon Maître, ce n’est pas du tout une chambre convenable. Un lit étroit. Pas la place de se retourner. Prévue pour un serviteur, je suppose, comme si nous avions jamais hébergé quelqu’un ici avec un serviteur. Sauf votre respect, bonne Maîtresse.
— Je la prendrai néanmoins, dit Lan d’un ton sans réplique.
« Simion, questionna Moiraine, est-ce que Maître Harod n’aime pas les Enfants de la Lumière ?
— Ma foi, non, bonne Maîtresse. Il ne les détestait pas, mais maintenant si. Avoir une dent contre les Enfants, ce n’est pas une bonne politique, aussi près de la frontière que nous le sommes. Ils passent par Jarra constamment, comme si la frontière n’existait pas. Seulement il y a eu des troubles, hier. Une accumulation. Et avec les mariages qui se célébraient, en plus.
— Que s’est-il passé, Simion ? »
Le serviteur lui jeta un coup d’œil pénétrant avant de répondre. Perrin songea que personne n’avait remarqué l’acuité de son regard, dans la pénombre. « Ils étaient une vingtaine environ, arrivés avant-hier. Pas d’ennuis, à ce moment-là. Par contre, hier… eh bien, trois d’entre eux ont annoncé subitement qu’ils n’étaient plus des Enfants de la Lumière. Ils ont enlevé leur manteau et sont partis à cheval comme ça. »
Lan émit un grognement. « Les Blancs Manteaux s’engagent pour la vie. Qu’a fait leur commandant ?
— Ma foi, il aurait réagi, vous pouvez en être sûr, mon bon Maître, mais un autre a annoncé qu’il s’en allait chercher le Cor de Valère. Et toujours est-il qu’un autre encore a déclaré qu’ils devraient pourchasser le Dragon. Celui-là a expliqué en partant qu’il se rendait dans la Plaine d’Almoth. Puis quelques-uns se sont mis à dire des choses aux femmes dans les rues, des choses qu’ils n’auraient pas dû dire, et à les empoigner. Les femmes hurlaient, les Enfants s’emportaient contre ceux qui s’attaquaient aux femmes. Je n’avais jamais vu pareil esclandre.
— Aucun d’entre vous n’a essayé de les en empêcher ? demanda Perrin.
— Mon bon Maître, vous tenez cette hache comme quelqu’un qui sait s’en servir, mais ce n’est pas si facile d’affronter des hommes qui ont des épées, des armures et autres harnois de guerre quand tout ce qu’on a l’habitude de manier c’est un balai ou une binette. Les Blancs Manteaux, ceux qui n’étaient pas partis, ont rétabli l’ordre. Ils ont presque dû tirer l’épée. Et ça n’a pas été le pire. Deux autres de plus sont tout bonnement devenus fous… en admettant que les premiers ne l’étaient pas. Ces deux-là se sont mis à crier comme des possédés que Jarra était bourré d’Amis du Ténébreux. Ils voulaient bouter le feu au village – ils ont proclamé que c’était leur intention ! – à commencer par le Saut. Vous pouvez voir les traces de brûlé dehors, à l’endroit où ils avaient allumé du feu. Ils se sont battus contre les autres Blancs Manteaux quand ceux-là ont cherché à les arrêter. Les Blancs Manteaux qui restaient, ils nous ont aidés à éteindre les flammes, ils ont ligoté étroitement ces deux-là et ont enfourché leurs chevaux pour s’en retourner en Amadicia. Bon débarras, que je dis, et s’ils ne reviennent jamais ce sera très bien.
— Une conduite brutale, commenta Lan, même pour des Blancs Manteaux. »
Simion hocha la tête en signe d’acquiescement. « Vous l’avez dit, mon bon Maître. Ils n’avaient encore jamais agi de la sorte. Prendre des airs glorieux, oui. Ou vous regarder comme la boue de leurs bottes et fourrer leur nez dans ce qui ne les regarde pas. Par contre, jamais ils n’avaient causé d’ennuis auparavant. Pas de ce genre-là, en tout cas.
— Ils sont partis à présent et les ennuis avec eux, conclut Moiraine. Je suis sûre que nous allons passer une nuit paisible. »
Perrin garda bouche close, mais intérieurement il bouillait. Ces histoires de mariages et de Blancs Manteaux, c’est peut-être intéressant, mais je préférerais savoir si Rand a séjourné ici et quelle direction il a prise quand il s’en est allé. Cette odeur ne pouvait pas provenir de lui.