Manquant de peu tomber dans sa hâte, il se jeta à bas du lit, se précipita en trébuchant vers la table de toilette, saisit le broc et projeta partout des éclaboussures en remplissant la cuvette. L’eau devint rose quand il se lava la figure. Rosie par le sang de cet homme curieusement habillé.
D’autres taches sombres maculaient son bliaud et ses chausses. Il s’en dépouilla sans précaution et les jeta dans le coin le plus éloigné de la chambre. Il avait l’intention de les y laisser. Simion pourrait les brûler.
Une rafale de vent pénétra par la fenêtre ouverte. Frissonnant dans sa chemise et son caleçon, il s’assit par terre et s’adossa au lit. Ce devrait être assez inconfortable. Ses pensées se teintaient d’aigreur, ainsi que de souci et de peur. Et aussi de détermination. Je me refuse à être manipulé par ça. Je ne le veux pas !
Il frissonnait encore lorsque le sommeil finit par s’emparer de lui, un demi-sommeil léger avec une vague conscience de la pièce autour de lui et des réflexions sur le froid. Par contre, les mauvais rêves qui survinrent furent plus supportables que d’autres.
Tapi sous les arbres dans la nuit, Rand observait le chien noir à l’avant-main puissante qui approchait de sa cachette. Son côté le faisait souffrir, la blessure que Moiraine ne pouvait pas guérir complètement, mais il n’en tint pas compte. La lune donnait tout juste assez de clarté pour qu’il distingue le chien, assez grand pour lui venir à mi-corps, avec son cou épais et sa tête massive, et ses dents qui semblaient briller comme de l’argent humide dans le noir. Le chien flaira l’air et trotta vers lui.
Plus près, pensa-t-il. Approche. Pas d’avertissement à ton maître, cette fois-ci. Plus près. C’est ça. Le chien n’était plus qu’à dix pas, un grondement sourd résonnant dans sa poitrine quand il s’élança soudain en avant. Droit sur Rand.
Que le Pouvoir envahit. Quelque chose jaillit de ses mains tendues ; il n’aurait pas su dire ce que c’était. Une barre de lumière blanche, compacte comme de l’acier. Du feu liquide. Pendant un instant, au milieu de ce quelque chose, le chien sembla devenir transparent, puis disparut.
La lumière blanche s’éteignit à l’exception de l’image rémanente imprimée sur la vision de Rand. Il s’affaissa contre le plus proche tronc d’arbre, l’écorce rêche contre son visage. Il frémissait de soulagement et d’un rire silencieux. Ça a marché. Que la Lumière m’assiste, cette fois-ci, ça a marché. Cela ne marchait pas toujours. Il y avait eu d’autres chiens, cette nuit.
Le Pouvoir Unique vibrait en lui et, à cause de la souillure du Ténébreux sur le saidin, son estomac se crispait, ne demandait qu’à se vider. La sueur perlait sur son visage en dépit du vent froid de la nuit, et il avait mauvaise bouche. Il avait envie de se coucher par terre et de mourir. Il avait envie que Nynaeve lui administre un de ses remèdes ou que Moiraine le guérisse, ou que… quelque chose, n’importe quoi, supprime la sensation d’écœurement qui l’étouffait.
Cependant le saidin l’inondait également de vie ; la vie, l’énergie et une conscience aiguë de ce qui l’entourait entrelardaient le malaise. La vie sans le saidin était une pâle copie. N’importe quoi d’autre était une faible imitation.
Mais ils peuvent me trouver si je continue. Traquez-moi, trouvez-moi. Il faut que j’arrive à Tear. Je découvrirai ce qu’il en est là-bas. Si je suis le Dragon, l’aventure sera terminée. Et si je ne le suis pas… si ce n’est qu’un mensonge, ce sera la fin du mensonge aussi. Une fin.
À contrecœur, avec une lenteur infinie, il coupa le contact avec le saidin, renonça à son étreinte comme s’il renonçait au souffle de la vie. La nuit parut morne. Les ombres perdirent leurs contours infiniment nets et se mêlèrent.
Au loin, à l’ouest, un chien hurla, cri frémissant dans la nuit silencieuse.
La tête de Rand se releva. Il regarda intensément dans cette direction comme s’il pouvait voir le chien en se concentrant de toutes ses forces.
Un deuxième chien répondit au premier, puis un autre et deux de plus ensemble, tous dispersés quelque part à l’ouest d’où il se trouvait.
« Prenez-moi en chasse, dit Rand rageusement. Allez-y si vous voulez. Je ne suis pas une proie facile. Plus maintenant ! »
S’écartant de l’arbre, il traversa un ruisseau glacé peu profond, puis se mit à avancer d’un pas de course régulier en direction de l’est. L’eau froide avait pénétré dans ses bottes et son côté le faisait souffrir, mais il ne s’en soucia pas. La nuit était de nouveau silencieuse derrière lui et il ne s’en soucia pas non plus. Prenez-moi en chasse. Moi aussi, je sais chasser. Je ne suis pas une proie facile.
10
Secrets
Se désintéressant momentanément de ses compagnons de voyage, Egwene al’Vere se haussa sur ses étriers avec l’espoir de discerner au loin Tar Valon, mais tout ce qu’elle aperçut était quelque chose d’indistinct étincelant de blancheur dans le soleil matinal. Ce devait être la ville sur l’île, pourtant. La montagne solitaire à la cime éclatée appelée Mont-Dragon, qui surgissait des vallonnements de la plaine, était apparue la première à l’horizon tard dans l’après-midi, la veille, et cette montagne se trouvait de ce côté-ci du fleuve Erinin, juste en face de Tar Valon. C’était un point de repère, cette montagne – un croc déchiqueté pointant au-dessus des terres faiblement ondulées –, facile à voir à des lieues à la ronde, facile à éviter, comme chacun s’y appliquait, même ceux qui se rendaient à Tar Valon.
Mont-Dragon était le lieu où Lews Therin Meurtrier-des-Siens était mort, à ce qu’on racontait ; et d’autres paroles avaient été proférées au sujet de cette montagne, paroles prophétiques et avertissements. Excellente raison pour se tenir à l’écart de ses flancs noirs.
Une raison, Egwene en avait plus d’une, elle, pour ne pas l’éviter. C’est seulement à Tar Valon qu’elle obtiendrait la formation dont elle avait besoin, la formation qu’il lui fallait avoir. Je ne veux plus jamais être mise en laisse ! Elle repoussa cette pensée, mais celle-ci revint inversée. Je ne veux plus jamais perdre ma liberté ! À Tar Valon, Anaiya recommencerait à tester ses rêves ; l’Aes Sedai y serait obligée, bien que n’ayant découvert aucune preuve réelle qu’Egwene était une Visionnaire, une Rêveuse, comme Anaiya le supposait. Les rêves d’Egwene avaient été troublants depuis le départ de la Plaine d’Almoth. En dehors de rêves concernant les Seanchans – et de ces rêves elle se réveillait en sueur –, elle rêvait de plus en plus de Rand. Rand qui courait. Courait pour atteindre quelque chose, mais aussi pour fuir quelque chose.
Elle scruta les lointains avec une attention redoublée en direction de Tar Valon. Anaiya serait là-bas. Et Galad également, peut-être. Elle rougit malgré elle et le bannit totalement de son esprit. Pense au temps qu’il fait. Pense à n’importe quoi d’autre. Par la Lumière, quelle chaleur !
Si tôt au début de l’année, avec l’hiver un souvenir ne datant que de la veille, du blanc coiffait encore Mont-Dragon mais ici, en bas dans la plaine, les neiges avaient fondu. Des pousses précoces pointaient au travers du matelas brun des herbes de l’an dernier et, aux endroits où des arbres se dressaient en haut de quelque colline basse, se voyaient les premières taches rouges des bourgeons nouveaux. Après un hiver passé à voyager, tantôt coincés pendant des jours par la tempête dans des villages ou dans un campement de fortune, tantôt – avec leurs chevaux qui avançaient enfoncés jusqu’au ventre dans des congères – couvrant moins de distance entre le lever et le coucher du soleil qu’elle n’en aurait parcouru à pied quand arrivait midi si le temps avait été meilleur, après pareil hiver, c’était bon de voir s’annoncer le printemps.