Se dégageant de son épaisse cape de laine, Egwene se laissa retomber sur sa selle au grand troussequin et remit sa jupe en ordre avec un geste impatienté. Ses yeux sombres exprimaient un profond dégoût. Elle portait depuis trop longtemps cette robe, à la jupe divisée en deux pour monter à cheval par sa propre adresse à manier l’aiguille, mais la seule autre qu’elle possédait était encore plus crasseuse. Et de la même couleur, le gris foncé des Femmes-en-laisse. Au départ de leur chevauchée en direction de Tar Valon voilà tant de semaines, le choix avait été le gris foncé ou rien.
« Je jure que je ne mettrai jamais plus de gris, Béla », dit-elle à sa jument au poil foisonnant en lui caressant l’encolure. Non pas que j’aurai mon mot à dire là-dessus quand nous serons revenues à la Tour Blanche, songea-t-elle. Dans la Tour, les novices étaient toujours vêtues de blanc.
« Tu parles encore toute seule ? » questionna Nynaeve en rapprochant son hongre bai. Les deux jeunes femmes étaient d’une taille aussi élevée l’une que l’autre et étaient habillées de façon identique, mais la différence entre leurs montures donnait à l’ex-Sagesse du Champ d’Emond l’apparence de dépasser Egwene d’une tête. En ce moment, Nynaeve avait une expression sombre et tiraillait sur l’épaisse tresse de ses cheveux noirs ramenée par-dessus son épaule, comme chaque fois qu’elle était soucieuse ou déconcertée, ou bien comme de temps en temps lorsqu’elle s’apprêtait à faire montre d’un autoritarisme dépassant celui déjà considérable dont elle témoignait d’ordinaire. L’anneau représentant le Grand Serpent passé à son doigt indiquait qu’elle avait atteint le rang d’Acceptée, pas encore celui d’Aes Sedai, mais qu’elle en était beaucoup plus près qu’Egwene. « Tu ferais mieux de surveiller les parages. »
Egwene se retint de répliquer qu’elle avait cherché à repérer Tar Valon. Est-ce qu’elle s’imagine que j’étais debout sur mes étriers parce que je trouve ma selle inconfortable ? Nynaeve oubliait trop souvent qu’elle n’était plus la Sagesse du bourg du Champ d’Emond et qu’Egwene n’était plus une gamine. Mais elle a l’anneau et pas moi – pas encore ! – et pour elle cela implique que rien n’a changé !
« Vous demandez-vous comment Moiraine traite Lan ? » questionna-t-elle d’un ton innocent, et elle éprouva un instant de satisfaction en voyant la brusque secousse que Nynaeve infligea à sa natte. Une satisfaction qui s’évanouit vite, cependant. Les réflexions qui blessent ne lui venaient pas naturellement et elle savait que les émotions ressenties par Nynaeve à l’égard du Lige étaient comme des écheveaux de fil après le passage d’un chaton dans la corbeille à ouvrage. Toutefois, Lan n’était pas un chaton et Nynaeve serait obligée de le prendre sérieusement en main avant que la noblesse de caractère de Lan, aussi stupide qu’enracinée, ne la rende enragée au point de le tuer.
Ils étaient six au total, tous vêtus avec une simplicité suffisante pour ne pas attirer l’attention dans les villages et les bourgs qui étaient sur leur chemin, mais ils formaient probablement le groupe le plus bizarre qui avait traversé la Prairie du Caralain ces derniers temps, quatre d’entre eux étant des femmes et l’un des hommes couché dans une litière suspendue entre deux chevaux. Ces chevaux portaient également des chargements légers, contenant des vivres pour se nourrir pendant les longs trajets entre chaque village imposés par l’itinéraire qu’ils avaient suivi.
Six, songea Egwene, et combien de secrets ? Ils en partageaient plus d’un, de ces secrets qu’il faudrait taire, peut-être même dans la Tour Blanche. La vie était plus simple chez nous.
« Nynaeve, croyez-vous que ça va pour Rand ? Et Perrin ? » ajouta-t-elle précipitamment. Inutile de continuer à se conduire comme si un jour elle se marierait avec Rand ; un faux-semblant, voilà ce que cela serait désormais. Elle l’admettait sans plaisir – elle n’y était pas entièrement résignée –, mais elle en avait la certitude.
« Tes rêves ? Ils recommencent à te tarabuster ? » Nynaeve avait un ton soucieux, mais Egwene n’était pas d’humeur à se voir traitée avec compassion.
Elle adopta le ton le plus banal dont elle était capable. « D’après les rumeurs que nous avons recueillies, je n’imagine pas ce qui se passe en réalité. Ce que je sais s’y retrouve tellement déformé, tellement contraire à ce que je connais.
— Tout tourne de travers depuis que Moiraine est intervenue dans notre existence, répliqua Nynaeve avec brusquerie. Perrin et Rand… » Elle hésita, pinçant la bouche dans une grimace. Nynaeve, songea Egwene, rend Moiraine responsable de ce que Rand est devenu. « Ils auront à prendre soin d’eux-mêmes, pour le moment. Je crains que nous n’ayons à nous tenir sur nos gardes. Quelque chose se prépare. Je… je le sens.
— Savez-vous quoi ? questionna Egwene.
— On dirait presque une tempête. » Les yeux noirs de Nynaeve scrutèrent le ciel matinal, clair et bleu, avec seulement par-ci par-là des nuages blancs, et elle secoua la tête. « Comme rapproche d’un orage. » Nynaeve avait toujours eu la faculté de prédire le temps. On appelait cela « écouter le vent » et la Sagesse de chaque village était censée le faire, ce qui n’empêchait pas que beaucoup en étaient incapables. Cependant, depuis leur départ du Champ d’Emond, l’habileté de Nynaeve avait augmenté ou changé. Les tempêtes qu’elle prévoyait quelquefois avaient maintenant un rapport avec les humains plutôt qu’avec le vent.
Egwene réfléchit, en se mordant la lèvre inférieure. Elles ne pouvaient pas se permettre de s’arrêter ou de ralentir l’allure, pas après être arrivées aussi loin, aussi près de Tar Valon. Pour le bien de Mat et pour des motifs que sa raison qualifierait peut-être de plus importants que la vie d’un jeune paysan, d’un camarade d’enfance, mais auxquels son cœur se refusait à attribuer autant de valeur. Elle jeta un coup d’œil à ses compagnons en se demandant si l’un d’eux avait remarqué quelque chose.
Vérine Sedai – petite, potelée, toute en nuances de brun – avançait apparemment perdue dans ses pensées, la capuche de son manteau rabattue de sorte que son visage était pratiquement dissimulé, en tête de la cavalcade mais laissant sa monture aller à son pas. Elle appartenait à l’Ajah Brune et les Sœurs Brunes se souciaient en général davantage de recherches érudites que de quoi que ce soit d’autre. Pourtant. Egwene n’était pas certaine du détachement de Vérine. Celle-ci serait plongée jusqu’au cou dans les affaires de ce monde en étant avec eux.
Élayne, du même âge qu’Egwene et novice elle aussi, mais avec des cheveux blonds et des yeux bleus alors qu’Egwene était brune, Élayne guidait son cheval derrière elles auprès de la litière où Mat gisait inconscient. Habillée du même gris qu’Egwene et Nynaeve, elle observait Mat avec l’inquiétude que toutes éprouvaient. Voilà trois jours que Mat n’avait pas repris conscience. L’homme maigre aux longs cheveux qui escortait la litière de l’autre côté donnait l’impression de vouloir regarder partout à la fois sans qu’on s’en aperçoive, et la concentration accusait les rides de sa figure.
« Hurin », dit Egwene, et Nynaeve acquiesça d’un signe de tête. Elles ralentirent l’allure pour laisser la litière parvenir à leur hauteur. Vérine continua à avancer du même pas tranquille.