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« Sentez-vous quelque chose, Hurin ? » questionna Nynaeve. Élayne, soudain attentive, leva les yeux qu’elle avait fixés jusque-là sur la litière de Mat.

Sous le regard des trois jeunes femmes, le cavalier maigre changea de position sur sa selle et frotta le côté de son long nez. « Des ennuis, répliqua-t-il aussitôt mais en même temps à contrecœur. J’ai l’impression que peut-être… nous devons nous attendre à des ennuis. »

Chasseur de voleurs pour le souverain du Shienar, il ne portait pas le chignon traditionnel des guerriers shienariens, cependant la courte épée et la brise-épée crantée accrochées à sa ceinture témoignaient d’un long usage. Des années d’expérience avaient affiné en lui un talent pour flairer les malfaiteurs, en particulier ceux qui s’étaient livrés à des actes de violence.

Par deux fois au cours du voyage, il leur avait conseillé de quitter un village alors que leur groupe y était arrivé depuis moins d’une heure. La première fois, les jeunes femmes avaient toutes refusé, arguant qu’elles étaient trop lasses mais, avant la fin de la nuit, l’aubergiste et deux autres villageois avaient tenté de les assassiner dans leurs lits. Ce n’étaient pas des Amis du Ténébreux, c’étaient simplement des voleurs avides de s’emparer des chevaux et de ce que contenaient leurs fontes et leurs paquets. N’empêche que le reste du village était au courant et considérait apparemment les étrangers comme de bonne prise. Leur groupe avait été obligé de fuir une populace armée de haches et de fourches. La seconde fois, Vérine avait ordonné de poursuivre la route dès l’avertissement de Hurin.

Néanmoins, Hurin se tenait toujours sur la réserve quand il s’adressait à un des membres du groupe. Sauf avec Mat, quand Mat était encore en état de parler ; les deux échangeaient des plaisanteries et jouaient aux dés lorsque les jeunes femmes n’étaient pas à proximité. Egwene se disait qu’il éprouvait peut-être un certain malaise à se trouver seul, pour ainsi dire, avec une Aes Sedai et trois jeunes femmes qui se préparaient à le devenir aussi. Il y avait des hommes plus disposés à affronter une bataille qu’une Aes Sedai.

« Quel genre d’ennuis ? » dit Élayne.

Elle s’était exprimée avec naturel mais également avec une attente si nette d’une réponse, immédiate et détaillée, que Hurin ouvrit la bouche. « Je sens… » Il s’interrompit aussitôt et cligna des paupières comme surpris, ses yeux se posant sur une jeune femme après l’autre. « Rien que… qu’une intuition. J’ai vu des empreintes hier et aujourd’hui. Des quantités de chevaux. Vingt ou trente passant par ici. Une vingtaine ou une trentaine environ. Cela m’étonne. Voilà tout. Une idée comme ça. Seulement, à mon avis, cela implique des ennuis. »

Des empreintes ? Egwene ne les avait pas remarquées. Nynaeve s’exclama d’un ton sec : « Je ne leur ai rien trouvé d’alarmant ! » Nynaeve se targuait de savoir déchiffrer une piste aussi bien que n’importe quel homme. « Elles dataient de plusieurs jours. Qu’est-ce qui vous incite à croire qu’elles annoncent des ennuis ?

— C’est une impression que j’ai », répliqua lentement Hurin, comme s’il avait envie de dire autre chose. Il baissa les yeux, se frotta le nez et respira à fond. « Nous n’avons pas rencontré de village depuis longtemps, reprit-il entre ses dents. Qui sait quelles nouvelles de Falme nous ont précédés ? Nous risquons de ne pas rencontrer un accueil aussi chaleureux que nous l’espérons. Je crains que ces hommes ne soient peut-être des brigands, des assassins. Nous devrions nous méfier, à mon avis. Si Mat était sur pied, je partirais en éclaireur, mais peut-être vaut-il mieux que je ne vous laisse pas seules. »

Les sourcils de Nynaeve se haussèrent. « Vous estimez que nous ne sommes pas de taille à veiller sur nous-mêmes ?

— Le Pouvoir Unique ne vous servirait pas à grand-chose si quelqu’un vous tuait sans vous laisser le temps de vous en servir, répondit Hurin en s’adressant au pommeau élevé de sa selle. Excusez-moi, mais je pense que… je vais marcher un moment avec Vérine Sedai. » Il éperonna du talon sa monture et partit au galop avant qu’une d’entre elles ait pu réagir.

« Voilà qui est surprenant », commenta Elayne, comme Hurin ralentissait l’allure à hauteur de la Sœur Brune mais avec un peu d’écart. Vérine ne parut pas le remarquer davantage que le reste et Hurin donna l’impression de s’en contenter fort bien. « Il s’est tenu éloigné de Vérine autant que faire se peut depuis que nous avons quitté la Pointe de Toman. Il la considère toujours comme s’il redoutait ce qu’elle va dire.

— Respecter les Aes Sedai ne signifie pas qu’il n’a pas peur d’elles », expliqua Nynaeve qui ajouta, à contrecœur : « De nous.

— S’il croit que nous risquons d’avoir des ennuis, nous devrions l’envoyer en éclaireur. » Egwene respira à fond et adressa à ses deux compagnes un regard aussi ferme qu’elle en fut capable. « En cas de danger, nous saurons nous défendre mieux que lui avec l’appui de cent soldats.

— Cela, il l’ignore, rétorqua Nynaeve du tac au tac, et je n’ai pas l’intention de l’en informer. Ni lui ni qui que ce soit d’autre.

— J’imagine très bien quels commentaires cela inspirerait à Vérine. » L’anxiété perçait dans la voix d’Elayne. « J’aimerais avoir une idée de ce qu’elle connaît. Au cas où l’Amyrlin découvrirait ce qu’il en est pour nous, Egwene, je doute que ma mère puisse m’aider, et vous deux moins encore. Ou même qu’elle essaie. » La mère d’Elayne était reine d’Andor. « Elle n’a pas été en mesure d’apprendre grand-chose sur le Pouvoir avant de quitter la Tour Blanche, quoiqu’elle ait vécu depuis comme si elle avait été élevée au rang de Sœur de plein droit.

— Inutile d’espérer un appui de Morgase, intervint Nynaeve. Elle est à Caemlyn et nous serons à Tar Valon. Non, nous risquons déjà de sérieux ennuis pour être parties comme nous l’avons fait, en dépit de ce que nous rapportons. Mieux vaut garder profil bas, nous conduire avec humilité et nous comporter de façon à ne pas attirer davantage d’attention que nous n’en avons déjà éveillé. »

À un autre moment, Egwene aurait rien se représentant Nynaeve affectant d’être humble. Même Élayne s’en tirait mieux. À présent, néanmoins, elle n’avait pas envie de rire. « Supposons que Hurin ait raison… que nous soyons attaqués ? Il ne peut pas nous défendre contre vingt ou trente hommes et nous serons mortes si nous attendons que Vérine réagisse. Vous avez dit que vous pressentiez une tempête, Nynaeve.

— Tu y es prête ? » Élayne secoua la tête et ses boucles dorées au reflet fauve se balancèrent. « Cela ne plaira pas à Vérine que nous… » Sa voix s’étouffa. « Que cela plaise ou non à Vérine, nous y serons peut-être obligées.

— Je me charge de faire ce que la situation exigera, déclara Nynaeve avec autorité, et vous deux vous vous enfuirez en cas de nécessité. La Tour Blanche s’émerveille peut-être de votre potentiel, mais ne croyez pas que vous ne serez pas désactivées toutes les deux si l’Amyrlin ou le Conseil de la Tour l’estime indispensable. »

Elayne avala péniblement sa salive. « Si on nous neutralise pour cela, dit-elle d’une voix faible, on vous neutralisera aussi. Enfuyons-nous ensemble ou agissons ensemble. Hurin avait raison, tout à l’heure. Si nous voulons rester en vie pour affronter les ennuis qui nous attendent à la Tour Blanche, nous aurons peut-être à… à faire ce qu’il faut. »

Egwene frissonna. Désactivée. Coupée de la saidar, la moitié féminine de la Vraie Source. Peu nombreuses étaient les Aes Sedai ayant encouru ce châtiment, cependant il y avait des actes pour lesquels la Tour requérait la désactivation. Il était exigé des novices qu’elles apprennent le nom de toutes les Aes Sedai qui avaient été neutralisées, et leurs forfaits.