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Elle portait de nouveau la robe blanche des novices – même sa ceinture et son aumônière étaient blanches –, mais elle n’éprouvait aucune joie d’être débarrassée du gris détesté. Sa chambre ressemblait beaucoup trop maintenant à une cellule de prison. Qui sait si on n’a pas l’intention de me garder ici. Dans cette pièce. Pareille à une cellule. Pareille à un collier et…

Elle jeta un coup d’œil à la porte – l’Acceptée brune montait toujours la garde de l’autre côté, elle le savait – et se tourna vers le mur blanc. Juste au-dessus du matelas, il y avait un petit trou, presque invisible à moins de savoir où regarder, foré depuis bien longtemps à travers le mur jusqu’à la chambre voisine par des novices. Egwene maintint sa voix au niveau du murmure.

« Élayne ? » Pas de réponse. « Élayne ? Tu dors ?

— Comment pourrais-je dormir ? parvint la réponse d’Élayne, un chuchotement ténu à travers le trou. Je pensais que nous aurions des ennuis, mais je ne m’attendais pas à ça. Egwene, qu’est-ce qu’on va nous faire ? »

Egwene n’avait pas la réponse, et ses conjectures n’étaient pas du genre qu’elle avait envie de formuler à haute voix. Elle n’avait même pas envie d’y penser. « À la vérité, Élayne, je nous voyais comme des héroïnes. Nous avons rapporté à bon port le Cor de Valère. Nous avons découvert que Liandrin était de l’Ajah Noire. » Sur cette phrase-là, sa voix faiblit brusquement. Les Aes Sedai avaient toujours nié l’existence d’une Ajah Noire, une Ajah qui servait le Ténébreux, et elles étaient connues pour déchaîner leur colère sur quiconque osait seulement suggérer que cela existait. Mais nous savons bien que c’est vrai. « Nous devrions être des héroïnes, Elayne.

— Être et devoir être sont deux, rétorqua Elayne. Par la Lumière, j’étais exaspérée quand ma mère me le disait, mais c’est exact. Vérine a recommandé de ne parler du Cor ou de Liandrin à personne sauf à elle ou à l’Amyrlin. Je ne crois pas que tout cela tournera comme nous le pensions. Ce n’est pas juste. Nous avons passé par tant d’épreuves ; tu en as vu de si dures. Non, ce n’est pas juste.

— Vérine recommande. Moiraine recommande. Je comprends pourquoi les gens ont dans l’idée que les Aes Sedai sont des manipulateurs de marionnettes. Je sens presque les fils sur mes bras et mes jambes. Quoi qu’elles décident, ce sera ce qu’elles estiment bon pour la Tour Blanche, et non ce qui est bon ou juste pour nous.

— Mais tu souhaites toujours devenir Aes Sedai. N’est-ce pas ? »

Egwene hésita ; pourtant sa réponse n’avait jamais réellement fait de doute. « Oui, répliqua-t-elle, je le veux toujours. De cette façon seulement nous trouverons la sécurité, mais je vais te dire une chose. Je ne me laisserai pas désactiver. » Une pensée nouvelle, formulée à haute voix dès qu’elle lui était venue, cependant Egwene se rendit compte qu’elle n’avait pas envie de la désavouer. Renoncer à entrer en contact avec la Vraie Source ? Elle la sentait là, en ce moment même, sa chaleur juste derrière son épaule, son éclat juste hors de vue. Elle résista au désir de l’atteindre. Renoncer à être emplie du Pouvoir, à me sentir plus vivante que je ne l’ai jamais été ? Je m’y refuse ! « Pas sans lutter. »

Il y eut un long silence de l’autre côté du mur. « Comment pourrais-tu y échapper ? Tu es peut-être aussi forte que n’importe quelle Aes Sedai à présent, mais ni toi ni moi n’en savons assez pour empêcher une seule d’interposer un écran entre nous et la Source, et elles sont des douzaines ici. »

Egwene réfléchit. Elle finit par dire : « Je pourrais m’enfuir. Pour de bon, cette fois-ci.

— Elles nous courraient après, Egwene. J’en suis sûre. Dès que tu as démontré la moindre disposition, elles ne te lâchent plus jusqu’à ce que tu en aies appris assez pour ne pas te détruire toi-même. Ou simplement en mourir.

— Je ne suis plus une simple paysanne. Je connais un peu le monde. Je suis capable de me tenir hors de portée des Aes Sedai si je le veux. » Elle s’efforçait de se convaincre elle-même autant que de persuader Elayne. Et si je n’en savais pas encore assez ? Assez sur le monde, assez sur le Pouvoir ? Si rien que canaliser risque toujours de me tuer ? Elle refusa d’y penser. Il m’en reste tellement à apprendre. Je ne les laisserai pas m’en empêcher.

« Ma mère nous protégerait peut-être, si ce qu’a dit ce Blanc Manteau est exact, reprit Élayne. Je n’aurais jamais imaginé espérer que quelque chose comme ça soit la vérité. Par contre, si c’est faux, Maman nous renverra aussi bien toutes les deux chargées de chaînes. Voudras-tu m’apprendre à vivre dans un village ? »

Egwene cilla en direction du mur. « Tu m’accompagneras ? Si les choses en viennent là, je veux dire. » Il y eut un autre long silence, puis un murmure à peine audible. « Je ne veux pas être désactivée, Egwene. Je ne le serai pas. Je ne le serai pas ! »

La porte se rabattit subitement, heurtant la paroi avec fracas, et Egwene se redressa sur son séant en sursaut. Elle entendit le claquement d’une porte de l’autre côté du mur. Faolaine entra dans la chambre d’Egwene, souriant tandis que son regard allait vers le trou minuscule. Des trous semblables reliaient la plupart des chambres de novice ; toute femme ayant été novice était au courant de leur existence.

« Vous chuchotiez avec votre amie, hein ? dit l’Acceptée aux cheveux bouclés avec une cordialité surprenante. Ah ! c’est qu’on se sent bien solitaire quand on attend sans avoir de compagnie. La conversation a été agréable ? »

Egwene ouvrit la bouche, puis la referma précipitamment. Elle pouvait répondre aux Aes Sedai, avait dit Sheriam. À personne d’autre. Elle regarda l’Acceptée fixement et attendit.

La feinte sympathie disparut du visage de Faolaine comme l’eau glisse d’un toit. « Debout. L’Amyrlin ne doit pas être obligée d’attendre des personnes de votre espèce. Vous avez de la chance que je ne sois pas entrée à temps pour vous entendre. Remuez-vous ! »

Les novices étaient censées obéir aux Acceptées presque aussi vite qu’aux Aes Sedai, mais Egwene se leva lentement et s’attarda autant qu’elle l’osa à rajuster sa robe. Elle adressa à Faolaine une petite révérence et un minuscule sourire. L’irritation qui se peignait sur la figure de l’Acceptée fit s’élargir le sourire d’Egwene jusqu’à ce qu’elle s’avise de le réfréner ; inutile d’exciter outre mesure l’exaspération de Faolaine. Se tenant bien droite, affectant de ne pas avoir les genoux tremblants, elle précéda l’Acceptée hors de la chambre.

Élayne attendait déjà dehors avec l’Acceptée aux joues en pomme d’api, apparemment déterminée à se montrer courageuse. D’une manière ou d’une autre, elle s’arrangeait pour donner l’impression que l’Acceptée était une servante chargée de porter ses gants. Egwene espéra qu’elle-même se débrouillait moitié aussi bien.

Les galeries à balustrades du quartier des novices s’étageaient les unes au-dessus des autres et descendaient de même en nombre égal jusqu’à la Cour des Novices, formant une colonne creuse. Il n’y avait pas d’autres femmes en vue. Même si toutes les novices de la Tour avaient été présentes, moins d’un quart des chambres auraient été occupées. C’est en silence que le groupe des quatre suivit les galeries désertes et descendit les rampes en spirale ; aucune n’aurait supporté que le silence soit accentué par un bruit de voix.