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Egwene se retrouva en train de formuler silencieusement une action de grâces. Un picotement lui parcourut la peau tandis que l’Amyrlin continuait : « Bon, passons à ce que je veux faire d’autre de vous. Il semble que vous avez toutes augmenté remarquablement votre faculté de canaliser depuis que vous êtes parties de la Tour. Vous avez beaucoup appris. Y compris certaines choses, ajouta-t-elle d’un ton sec, que j’entends vous voir désapprendre ! »

Nynaeve surprit Egwene en disant : « Je sais que nous avons agi d’une façon… répréhensible. Ma Mère, je vous l’assure, nous nous efforcerons au mieux de vivre comme si nous avions prononcé les Trois Serments. »

L’Amyrlin émit un brusque bruit de gorge. « Veillez-y, dit-elle sèchement. Si je le pouvais, je vous mettrais ce soir entre les mains la crosse des Serments mais, comme elle est réservée à l’élévation au rang d’Aes Sedai, je dois me fier à votre bon sens – si vous en possédez – pour vous garder entières. Les choses étant ce qu’elles sont, vous Egwene et vous Elayne, vous serez promues Acceptées. »

Elayne en eut la respiration coupée et Egwene balbutia un « Merci, ma Mère » bouleversé. Leane passa d’un pied sur l’autre. Egwene n’eut pas l’impression que la Gardienne des Chroniques était enchantée. Pas surprise – elle s’y attendait manifestement –, mais pas contente non plus.

« Ne me remerciez pas. Vos capacités ont trop augmenté pour que vous demeuriez novices. Certaines penseront que vous ne devriez pas avoir l’anneau, pas après ce que vous avez fait, mais vous voir plongées jusqu’aux coudes dans les marmites grasses devrait mettre une sourdine aux critiques. Et afin que vous-mêmes ne vous avisiez pas de croire que c’est en quelque sorte une récompense, rappelez-vous que les premières semaines parmi les Acceptées se passent à trier les poissons et à enlever du panier ceux qui sont pourris. Les pires journées de votre noviciat paraîtront un doux rêve en comparaison de la plus simple de vos études au cours des prochaines semaines. Je soupçonne fort que certaines Sœurs chargées de votre enseignement rendront vos épreuves pires qu’elles ne devraient être, mais je ne pense pas que vous vous en plaindrez. N’est-ce pas ? »

Je peux apprendre, songea Egwene. Choisir les sujets d’études que je veux. Je peux acquérir des connaissances sur les rêves, apprendre maintenant à…

Le sourire de l’Amyrlin interrompit le cours de ses idées. Ce sourire disait que rien de ce que les Sœurs pouvaient leur infliger ne serait plus pénible que nécessaire, du moment que cela les laissait en vie. L’expression de Nynaeve était un mélange de profonde sympathie et de souvenir horrifié des premières semaines qu’elle-même avait vécues en tant qu’Acceptée. Cette combinaison suffit à obliger Egwene à s’éclaircir la gorge. « Non, ma Mère », dit-elle faiblement. La réponse d’Elayne fut un chuchotement enroué.

« Affaire réglée, donc. Votre mère n’était pas du tout enchantée de votre disparition, Elayne.

— Elle est au courant ! » s’exclama Elayne d’une voix aiguë.

Leane émit un « hemph » dédaigneux et l’Amyrlin haussa un sourcil en répliquant : « Je pouvais difficilement le lui cacher. Vous l’avez manquée de moins d’un mois, ce qui est peut-être aussi bien pour vous. Vous auriez risqué de ne pas survivre à cette confrontation. Elle était assez furieuse contre vous, contre moi, contre la Tour Blanche pour casser une rame entre ses dents.

— Je me l’imagine bien, ma Mère, dit Élayne dans un souffle.

— Je ne le crois pas, mon enfant. Il se peut que vous ayez mis fin à une tradition qui a commencé avant qu’existe même un royaume d’Andor. Une coutume plus respectée que la plupart des lois. Morgase a refusé de remmener Élaida avec elle. Pour la toute première fois, la Reine d’Andor n’a pas d’Aes Sedai comme conseillère. Elle a exigé votre retour immédiat à Caemlyn dès qu’on vous aurait retrouvée. Je l’ai convaincue qu’il serait plus prudent pour vous de vous instruire un peu plus longtemps ici. Elle était prête aussi à retirer vos frères de leur stage de formation auprès des Liges. Ils se sont débrouillés eux-mêmes pour l’en dissuader. Je ne sais toujours pas comment. »

Élayne avait l’air perdue dans une contemplation intérieure, voyant peut-être Morgase au maximum de la colère. Elle frissonna. « Gawyn est mon frère, dit-elle distraitement. Pas Galad.

— Ne soyez pas infantile, lui rétorqua l’Amyrlin. Avoir eu le même père fait aussi de Galad votre frère, que vous ayez ou non de la sympathie pour lui. Je ne tolérerai pas de puérilité de votre part, jeune fille. On peut admettre chez une novice une certaine mesure de stupidité ; ce n’est pas admissible chez une Acceptée.

— Oui, ma Mère, acquiesça Élayne d’un ton maussade.

— La Reine a laissé à Sheriam une lettre qui vous est destinée. En dehors de vous tancer vertement, je crois qu’elle affirme son intention de vous ramener auprès d’elle dès que ce sera sans danger pour vous. Elle est certaine que d’ici quelques mois au maximum vous serez en mesure de canaliser sans risquer de vous tuer.

— Mais je veux apprendre, ma Mère. » La voix d’Élayne avait retrouvé sa fermeté d’acier. « Je veux être une Aes Sedai. »

Le sourire de l’Amyrlin fut encore plus glaçant que le précédent. « C’est aussi bien pour vous, mon enfant, parce que je n’ai pas l’intention de permettre à Morgase de vous reprendre. Vous possédez le potentiel le plus fort que celui de n’importe quelle Aes Sedai depuis un millier d’années et je ne vous laisserai pas partir avant que vous ayez obtenu l’anneau et le châle. Quand bien même je devrais vous hacher menu comme chair à pâté pour y arriver. Je ne veux pas vous laisser partir. Me suis-je fait clairement comprendre ?

— Oui, ma Mère. » Elayne semblait mal à l’aise et Egwene ne l’en blâmait pas. Elle se voyait tiraillée comme un torchon que se disputent deux chiens entre Morgase et la Tour Blanche, se voyait prise au piège entre la Souveraine d’Andor et le Siège d’Amyrlin – l’autre titre officiel de la maîtresse de la Tour Blanche. Si jamais Egwene avait envié à Elayne sa richesse et le trône qu’un jour elle occuperait, ce n’était sûrement pas à ce moment précis.

L’Amyrlin dit rondement : « Leane, conduisez Elayne au bureau de Sheriam. J’ai encore quelques mots à dire à ces deux autres-là. Des mots qu’elles ne se réjouiront pas d’entendre, je pense. »

Egwene échangea avec Nynaeve un regard surpris ; pendant un instant, l’appréhension fut leur émotion dominante. Qu’a-t-elle à nous dire qui ne concerne pas Elayne ? s’étonna Egwene. Oh ! peu m’importe, pour autant qu’elle n’essaie pas de m’empêcher d’apprendre. Seulement, pourquoi ne pas inclure Elayne ?

Elayne tiqua à la mention du bureau de la Maîtresse des Novices, mais elle se redressa de toute sa taille quand Leane s’approcha. « Puisque vous l’ordonnez, ma Mère, j’obéirai donc », dit-elle cérémonieusement en s’inclinant dans une révérence parfaite, ses jupes s’épanouissant autour d’elle. Tête haute, Élayne sortit derrière Leane.

14

La piqûre des épines

L’Amyrlin ne prit pas la parole tout de suite – elle se dirigea vers les hautes fenêtres en arc brisé et, les mains étroitement jointes derrière le dos, contempla par-delà le balcon le jardin qui se trouvait au-dessous. Des minutes s’écoulèrent avant qu’elle parle, tournant toujours le dos aux deux jeunes femmes.

« J’ai empêché le pire de se répandre, mais combien de temps cela durera-t-il ? Les serviteurs ne sont pas au courant du vol des ter angreals et ils n’établissent pas de rapport entre les morts et le départ de Liandrin avec les autres. Cela n’a pas été facile à arranger, étant donné ce que sont les commérages. Ils croient que les décès sont l’œuvre d’Amis du Ténébreux. Ce qui est d’ailleurs exact. Des rumeurs ont couru aussi en ville. Que des Amis du Ténébreux avaient pénétré dans la Tour, qu’ils avaient commis des assassinats. Il n’y a pas eu moyen d’empêcher ces fuites. Notre réputation en souffre mais, en tout cas, cela vaut mieux que la vérité. Quoi qu’il en soit, personne à l’extérieur de la Tour et peu de gens au-dedans savent que des Aes Sedai ont été tuées. Des Amis du Ténébreux dans la Tour Blanche. Pouah ! J’ai passé ma vie à le nier. Je ne les laisserai pas s’implanter ici. Je veux les suspendre à un crochet, les étriper et les faire sécher au soleil. »