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Nynaeve jeta à Egwene un coup d’œil où se lisait de l’inquiétude – moitié moins que n’en ressentait Egwene – puis respira à fond. « Ma Mère, allons-nous encourir d’autres punitions ? En plus de ce que vous avez déjà décrété ? »

L’Amyrlin les regarda par-dessus son épaule ; ses yeux étaient noyés dans l’ombre. « D’autres punitions ? Ce ne serait pas une mauvaise définition. Il y en a qui diront qu’en vous donnant une promotion je vous ai fait un cadeau, une fleur selon la formule familière. Eh bien, cette fleur, cette rose, a des épines et vous allez comprendre quelle en est la piqûre. » Elle retourna d’un pas vif s’installer sur son siège et s’assit, puis parut perdre de nouveau son dynamisme. Ou se laisser envahir par l’incertitude.

Egwene sentit se serrer son estomac en voyant l’Amyrlin hésitante. L’Amyrlin était toujours sûre d’elle, poursuivait toujours sereinement son chemin, l’Amyrlin était la force personnifiée. En dépit de toute la puissance à l’état brut qu’elle-même détenait, cette femme assise de l’autre côté de la table détenait assez de connaissances et d’expérience pour l’enrouler autour d’un fuseau. Constater qu’elle était soudain indécise – comme une jeune fille qui se sait obligée de plonger la tête la première dans un étang sans aucune idée de sa profondeur ou de ce qui en tapisse le fond, cailloux ou vase –, constater cela glaça Egwene jusqu’à la moelle. Que veut-elle dire par sentir la piqûre de ces épines ? Ô Lumière ! qu’a-t-elle l’intention de nous infliger ?

Jouant du bout des doigts avec un coffret noir sculpté posé sur la table devant elle, l’Amyrlin le regardait comme si elle voyait quelque chose au-delà. « En qui avoir confiance, voilà la question, murmura-t-elle. Je devrais être capable de me reposer au moins sur Leane et sur Sheriam, mais est-ce que je l’ose ? Vérine ? » Un bref rire muet secoua ses épaules. « Je confie à Vérine plus que ma vie, mais jusqu’où aller sans risque ? Moiraine ? » Elle resta silencieuse un instant. « J’ai toujours cru pouvoir me fier à Moiraine. »

Egwene changea de position, mal à l’aise. Que connaissait exactement l’Amyrlin ? Ce n’était pas le genre de question qu’elle était en droit de poser à l’Amyrlin. Savez-vous qu’un jeune homme de mon village, un homme que je pensais épouser un jour, est le Dragon Réincarné ? Savez-vous que deux de vos Aes Sedai lui prêtent assistance ? Du moins était-elle certaine que l’Amyrlin ignorait qu’elle avait rêvé de lui la nuit dernière et que, dans ce rêve, il fuyait Moiraine. Elle le pensait, en tout cas. Elle garda le silence.

« Qu’est-ce que vous dites ? » s’exclama impérieusement Nynaeve. L’Amyrlin leva les yeux et elle reprit en modérant le ton : « Pardonnez-moi, ma Mère, mais allons-nous subir d’autres pénitences ? Je ne comprends pas ce que vous dites à propos de confiance. Si vous voulez mon avis, Moiraine n’est pas quelqu’un sur qui compter.

— C’est votre opinion, n’est-ce pas ? rétorqua l’Amyrlin. Un an hors de votre village et vous imaginez avoir assez d’expérience du monde pour décider quelle Aes Sedai est fiable et laquelle ne l’est pas ? Un matelot qui vient tout juste d’apprendre à hisser une voile !

— Elle a parlé machinalement, ma Mère », intervint Egwene, tout en étant sûre que Nynaeve avait exprimé sa conviction intime. Elle jeta un coup d’œil d’avertissement à Nynaeve. Celle-ci tira sèchement sur sa natte, mais resta bouche close.

« Ah ! qui peut en décider, reprit d’un ton rêveur l’Amyrlin. La confiance est parfois aussi difficile à conserver que des anguilles dans un panier. Le fait est que vous deux êtes ce avec quoi je dois œuvrer, si frêles roseaux que vous soyez. »

Les lèvres de Nynaeve se pincèrent, néanmoins sa voix demeura égale. « De frêles roseaux, ma Mère ? » L’Amyrlin continua comme si elle n’avait rien dit. « Liandrin a tenté de vous fourrer tête la première dans une nasse et c’est fort possible qu’elle soit partie parce qu’elle avait appris que vous reveniez et pourriez la démasquer, alors je suis obligée de croire que vous n’appartenez pas à… à l’Ajah Noire. Je préférerais, ajouta-t-elle entre ses dents, avaler des écailles et des tripes de poisson, mais je vais être obligée de m’habituer à prononcer ce nom, je suppose. »

Egwene en resta bouche bée de stupeur – de l’Ajah Noire ? Nous ? Par la Lumière ! –, mais Nynaeve s’exclama d’un ton cassant : « Nous n’en sommes absolument pas ! Comment osez-vous proférer une chose pareille ? Comment osez-vous même la suggérer ?

— Si vous me mettez en doute, mon enfant, allez-y ! répliqua l’Amyrlin d’une voix dure. Vous avez parfois la puissance d’une Aes Sedai, mais vous n’en êtes pas encore une, tant s’en faut. Eh bien ! parlez, si vous avez encore à dire. Je vous garantis que je vous laisserai pleurant pour implorer pardon ! “Roseau frêle” ? Je vous briserai comme un roseau ! Ma patience est à bout. »

La bouche de Nynaeve se contracta. Finalement, toutefois, elle se secoua et aspira profondément pour se calmer. Lorsqu’elle répliqua, si sa voix avait encore un ton tranchant il était peu accentué. « Pardonnez-moi, ma Mère, mais vous ne devriez pas… nous ne sommes pas… nous ne ferions pas une chose pareille. »

Réprimant un sourire, l’Amyrlin s’adossa à son siège. « Ainsi donc, vous êtes capable de maîtriser votre colère quand vous le voulez. Il fallait que je m’en assure. » Egwene se demanda dans quelle proportion cet échange avait été un test ; il y avait dans le regard de l’Amyrlin une tension qui suggérait qu’effectivement sa patience était peut-être bien épuisée. « je regrette de n’avoir pas trouvé une solution pour vous accorder le châle, ma Fille. Vérine dit que vous êtes déjà aussi forte que toutes celles de la Tour.

— Le châle ! répéta Nynaeve d’une voix étranglée. Aes Sedai ! Moi ? »

L’Amyrlin esquissa un geste comme pour repousser quelque chose qu’elle avait cependant l’air de regretter de perdre. « Inutile de désirer ce qu’il est impossible d’avoir. Je pourrais difficilement vous élever au rang de Sœur en titre et en même temps vous envoyer récurer des marmites. Et Vérine dit aussi que vous n’êtes pas capable de canaliser quand vous le voulez à moins d’être en colère. J’étais prête à vous couper de la Vraie Source si seulement vous aviez fait mine d’appeler à vous la saidar. Les épreuves finales pour obtenir le châle d’Aes Sedai requièrent de canaliser tout en gardant un parfait sang-froid quelle que soit la tension du moment. Une tension extrême. Même moi, je ne peux pas – et ne voudrais pas – tenir pour nulle cette condition. »

Nynaeve paraissait abasourdie. Elle regardait l’Amyrlin bouche bée.

« Je ne comprends pas, ma Mère, dit Egwene au bout d’un instant.

— Je m’en doute, évidemment. Vous êtes les deux seules de la Tour dont je puis être absolument sûre que vous n’appartenez pas à l’Ajah Noire. » Les lèvres de l’Amyrlin se crispaient toujours en prononçant ce nom. « Liandrin et ses douze affidées sont parties, mais sont-elles parties toutes ? Ou en ont-elles laissé un certain nombre, comme une souche d’arbre dans un haut-fond dont on ne constate la présence que lorsqu’elle a percé un trou dans la coque ? C’est possible que je ne le découvre pas avant qu’il soit trop tard, mais je ne laisserai pas Liandrin et les autres s’en tirer après ce qu’elles ont commis. Le vol et surtout les meurtres. Nul ne tue les gens dont je suis responsable et s’en va ensuite tranquillement son chemin. Et je ne laisserai pas treize Aes Sedai compétentes servir l’Ombre. Je veux les retrouver et les neutraliser !