Egwene déplia l’épais parchemin. Y étaient tracées des lignes d’une nette écriture ferme et au-dessous était un sceau où figurait la Flamme Blanche de Tar Valon.
Ce que le porteur fait est fait sur mon ordre et par mon autorité. Obéissez et observez le silence, telle est ma volonté.
« Je pourrais obtenir n’importe quoi avec ça, commenta Nynaeve d’une voix émerveillée. Dire aux gardes de se mettre en marche. Commander aux Liges. » Elle eut un petit rire. « Avec ça, je pourrais obliger un Lige à danser.
— Jusqu’à ce que je m’en aperçoive, conclut sèchement l’Amyrlin. À moins que vous n’ayez eu une raison très convaincante, je vous donnerais à regretter que Liandrin ne vous ait pas capturée.
— Je ne me proposais pas de réaliser quoi que ce soit de la sorte, répliqua vivement Nynaeve. Je voulais simplement dire que ce parchemin donne plus d’autorité que je ne l’avais imaginé.
— Vous risquez d’avoir besoin de la moindre parcelle de cette autorité, mais souvenez-vous-en, mon enfant. Un Ami du Ténébreux ne respectera pas ce parchemin davantage que ne le respecterait un Blanc Manteau. Les deux vous tueraient probablement uniquement parce que vous l’avez en votre possession. Si ce parchemin est un bouclier… eh bien, les boucliers en parchemin sont fragiles et celui-ci peut avoir une cible peinte dessus.
— Oui, ma Mère », répondirent en chœur Egwene et Nynaeve. Egwene plia le sien et le rangea dans son aumônière, résolue à ne l’en ressortir qu’en cas d’absolue nécessité. Et comment saurai-je que le moment est venu ?
« Et Mat ? demanda Nynaeve. Il est très malade, ma Mère, et il n’a plus beaucoup de temps devant lui.
— Je vous tiendrai au courant, dit l’Amyrlin d’un ton bref.
— Mais, ma Mère…
— Je vous tiendrai au courant ! Maintenant, partez, mes enfants. L’espoir de la Tour repose entre vos mains. Allez vous reposer un peu dans votre chambre. Ne l’oubliez pas, vous avez rendez-vous avec Sheriam… et avec les marmites. »
15
L’Homme Gris
En sortant du bureau de l’Amyrlin, Egwene et Nynaeve trouvèrent les corridors déserts à part de temps en temps une servante qui s’en allait en hâte vaquer à sa tâche, chaussée de pantoufles silencieuses. Egwene était contente de ces présences. Les couloirs ressemblaient à des cavernes, en dépit de toutes leurs sculptures et tapisseries. Des cavernes dangereuses.
Nynaeve avançait à grandes enjambées décidées, tiraillant de nouveau nerveusement sur sa natte, et Egwene pressait le pas pour demeurer à sa hauteur. Elle ne tenait pas à rester seule en arrière.
« S’il y a toujours ici des membres de l’Ajah Noire, Nynaeve, et si seulement elles se doutent de ce que nous faisons… j’espère que vous ne le pensiez pas sérieusement quand vous disiez vouloir agir comme si nous étions déjà liées par les Trois Serments. Je n’ai pas l’intention de les laisser me tuer, en tout cas pas si je peux l’empêcher en canalisant.
— S’il y en a encore ici, Egwene, elles sauront ce que nous faisons dès qu’elles nous verront. » En dépit de cette riposte, Nynaeve semblait préoccupée. « Ou du moins elles nous considéreront comme une menace, ce qui revient à peu près au même en ce qui concerne leur réaction.
— Pourquoi nous jugeraient-elles comme une menace ? Personne n’est menacé par quelqu’un qui est à vos ordres. Personne n’est menacé par quelqu’un qui doit récurer des chaudrons et tourner des broches trois fois par jour. Voilà pourquoi l’Amyrlin nous a envoyées travailler dans les cuisines. En partie, du moins.
— Peut-être l’Amyrlin n’a-t-elle pas creusé à fond la question, répliqua Nynaeve distraitement. Ou peut-être l’a-t-elle fait et elle attend de nous quelque chose d’autre que ce qu’elle a dit. Réfléchis, Egwene. Liandrin n’aurait pas tenté de se débarrasser de nous si elle n’avait pas estimé que nous étions une menace pour elle. Je n’imagine pas comment ou en quoi, mais je ne vois pas non plus ce que cela aurait changé. S’il y a encore ici des Ajahs Noires, elles nous envisageront sûrement du même œil, qu’elles se doutent ou non de nos activités. »
Egwene déglutit. « Je n’avais pas pensé à ça. Par la Lumière, j’aimerais être invisible. Nynaeve, si elles sont encore près nous, je prendrai le risque d’être désactivée avant de me laisser tuer par des Amis du Ténébreux, ou peut-être pis. Et je ne veux pas croire non plus que vous les laisserez vous capturer, quoi que vous ayez dit à l’Amyrlin.
— Je le pensais sincèrement. » Pendant un instant, Nynaeve parut s’arracher à ses réflexions. Ses pas se ralentirent. Une novice blonde portant un plateau les croisa précipitamment. « J’en pensais chaque mot, Egwene. » Nynaeve reprit quand la novice fut hors de portée de voix : « Il y a d’autres moyens de nous défendre. S’ils n’existaient pas, des Aes Sedai seraient tuées chaque fois qu’elles quitteraient la Tour. Nous n’avons qu’à découvrir par le raisonnement ces moyens et à les utiliser.
— Je connais déjà plusieurs moyens, et vous aussi.
— Ils sont dangereux. » Egwene ouvrit la bouche pour rétorquer qu’ils n’étaient dangereux que pour qui l’attaquerait, mais Nynaeve continua sans lui en laisser le temps. « On peut en venir à trop les aimer. Quand je me suis emportée ce matin contre ces Blancs Manteaux… c’était trop agréable. C’est trop dangereux. » Elle frissonna et reprit sa marche rapide. Egwene dut forcer l’allure pour la rattraper.
« Vous parlez comme Sheriam. Cela ne vous était jamais arrivé. Vous avez outrepassé toutes les limites qu’on vous fixait. Pourquoi acceptez-vous à présent des limites, alors que nous pourrions être obligées de les ignorer pour rester en vie ?
— À quoi bon, si cela se termine par notre expulsion de la Tour ? Désactivées ou non, à quoi bon, alors ? » La voix de Nynaeve baissa comme si elle se parlait à elle-même. « Je peux m’abstenir s’il le faut, si je dois rester ici assez longtemps pour apprendre, et il faut que j’apprenne si je dois… » Soudain, elle parut se rendre compte qu’elle parlait à haute voix. Elle jeta à Egwene un coup d’œil sévère, et ordonna d’un ton ferme : « Laisse-moi réfléchir. Tais-toi, je te prie, et laisse-moi réfléchir. »
Egwene tint sa langue mais, intérieurement, elle bouillonnait de questions réprimées. Quelle raison particulière Nynaeve avait-elle pour vouloir apprendre davantage de ce que la Tour Blanche pouvait enseigner ? Quelles étaient donc ses intentions ? Pourquoi Nynaeve en gardait-elle le secret vis-à-vis d’elle ? Des secrets. Nous avons appris à garder trop de secrets depuis notre arrivée à la Tour Blanche. L’Amyrlin aussi a des secrets qu’elle nous cache. Ô Lumière ! que va-t-elle faire pour Mat ?
Nynaeve la raccompagna jusqu’à la résidence des novices, au lieu d’obliquer à l’étage de celle des Acceptées. Les galeries étaient toujours désertes, et elles ne rencontrèrent personne en gravissant les rampes en colimaçon.