En arrivant à la hauteur de la chambre d’Elayne, Nynaeve s’arrêta, frappa un coup, puis ouvrit aussitôt la porte et passa la tête à l’intérieur. Puis elle laissa la porte blanche se rabattre et se dirigea vers la suivante, la chambre d’Egwene. « Elle n’est pas encore là, commenta-t-elle. J’ai besoin de vous parler à toutes les deux. »
Egwene l’attrapa aux épaules et la força à s’arrêter brusquement. « Qu’est-ce que… » Quelque chose lui ; tira sur les cheveux, lui piqua une oreille. Une masse noire indistincte passa comme un éclair devant sa figure pour rebondir avec un bruit métallique contre le mur et, la seconde suivante, Nynaeve la projetait sur le sol de la galerie, derrière la balustrade.
Étendue à la renverse, les yeux élargis de stupeur, Egwene contemplait ce qui gisait sur les dalles devant sa porte, à l’endroit où c’était tombé. Un carreau d’arbalète. Quelques fines mèches sombres arrachées à sa chevelure étaient accrochées dans les quatre lourdes pointes prévues pour transpercer une armure. Levant une main tremblante, elle tâta son oreille, tâta la minuscule entaille qu’humidifiait une goutte de sang. Si je ne m’étais pas arrêtée à cet instant même… Si je n’avais pas… Le carreau lui aurait transpercé la tête et aurait probablement tué aussi Nynaeve. « Sang et cendres ! dit-elle d’une voix étranglée. Sang et cendres !
— Surveille ton langage », l’admonesta Nynaeve, mais le cœur n’y était pas. Allongée par terre, elle regardait attentivement entre les balustres de pierre blanche vers l’autre côté des galeries. Une lueur l’entourait, visible aux yeux d’Egwene. Elle avait accueilli en elle la saidar.
Hâtivement, Egwene tenta elle aussi d’attirer le Pouvoir Unique, mais au début la précipitation frustra ses efforts. La précipitation – et des images qui ne cessaient de s’imposer dans le vide qu’elle recherchait, des images de sa tête éclatant comme un melon pourri sous l’impact d’un lourd carreau d’arbalète qui continuait sa course pour s’enfoncer dans Nynaeve. Elle respira à fond, recommença ses tentatives de concentration et finalement la rose flotta dans le néant, s’ouvrit à la Vraie Source, et le Pouvoir l’envahit.
Elle se retourna sur le ventre pour plonger son regard entre les balustres, à côté de Nynaeve.
« Voyez-vous quelque chose ? Le voyez-vous ? Je vais le transpercer d’un éclair ! » Elle sentait le Pouvoir s’amasser en elle, la poussant à le lâcher sur sa cible. « C’est bien un homme, n’est-ce pas ? » Elle avait du mal à imaginer qu’un homme se soit introduit dans le dortoir des novices, mais se représenter une femme se déplaçant dans la Tour armée d’une arbalète était impossible.
« Je ne sais pas. » Une colère sourde vibrait dans la voix de Nynaeve ; sa colère était toujours à son maximum quand elle la masquait. « J’ai cru voir… Oui ! Là-bas ! » Egwene sentit palpiter le Pouvoir chez sa compagne, puis Nynaeve se releva paisiblement, brossant sa robe comme s’il n’y avait plus rien à craindre.
Egwene la dévisagea. « Quoi donc ? Qu’avez-vous fait, Nynaeve ?
— Des Cinq Pouvoirs, récita Nynaeve sur un ton professoral légèrement moqueur, l’Air, parfois appelé Vent, est considéré par beaucoup comme étant le moins utile. Ceci est loin d’être vrai. » Elle ponctua sa phrase d’un rire contraint. « Je t’ai dit qu’il y avait d’autres moyens de nous défendre. J’ai utilisé l’Air, pour le retenir prisonnier avec de l’air. S’il s’agit d’un homme, je ne l’ai pas vu nettement. C’est un tour que m’a démontré une fois l’Amyrlin, encore qu’elle ne se soit pas attendue, je m’en doute, à ce que je découvre comment il se pratiquait. Alors, vas-tu rester couchée là toute la journée ? »
Egwene se releva précipitamment pour s’élancer à sa suite dans la galerie qui décrivait une courbe. Bientôt, de l’autre côté de cette courbe, un homme apparut, vêtu d’une tunique et de chausses brunes de forme ordinaire. Il leur tournait le dos, en équilibre sur la pointe d’un pied, l’autre en l’air, comme s’il avait été surpris en train de courir. Cet homme devait se sentir immergé dans une gelée compacte, ce n’était pourtant que de l’air figé autour de lui. Egwene se rappelait aussi le tour de l’Amyrlin, mais elle ne se pensait pas capable de le reproduire. Nynaeve n’avait qu’à voir une seule fois n’importe quoi pour savoir l’exécuter elle-même. Quand elle réussissait à canaliser, évidemment.
Elles s’approchèrent et, sous l’effet du choc, la fusion d’Egwene avec le Pouvoir se dissipa. Le manche d’un poignard saillait de la poitrine de l’homme. Ses traits étaient affaissés et la mort avait déjà voilé ses yeux aux paupières mi-closes. Il s’écroula sur le sol de la galerie quand Nynaeve mit fin au blocage qui l’avait immobilisé.
C’était un homme d’apparence ordinaire, de taille et de constitution moyennes, à la physionomie si banale qu’Egwene ne l’aurait pas remarqué spécialement dans un groupe de trois personnes. Elle ne l’avait examiné qu’un moment, toutefois, avant de s’aviser que quelque chose manquait. Une arbalète.
Elle sursauta et regarda frénétiquement autour d’elle. « Il doit y en avoir un autre, Nynaeve. Quelqu’un a emporté l’arbalète. Et quelqu’un l’a poignardé. Qui sait s’il n’est pas par là prêt à nous tirer dessus ?
— Calme-toi », dit Nynaeve, mais elle scruta la galerie des deux côtés en imprimant de brèves secousses à sa natte. « Garde ton calme et nous allons réfléchir à ce qu’il… » Sa phrase s’interrompit au bruit de pas sur le plan incliné montant vers leur niveau.
Le cœur d’Egwene battait comme un tambour, comme s’il était dans sa gorge. Les yeux fixés sur le sommet de la rampe d’accès, elle tentait désespérément de reprendre contact avec la saidar mais, pour elle, cela demandait du calme, et les martèlements de son cœur troublaient ce calme.
Sheriam Sedai s’arrêta en haut de la rampe, fronçant les sourcils devant ce qu’elle voyait. « Au nom de la Lumière, que s’est-il donc passé ici ? » Elle s’élança d’un pas précipité, pour une fois perdant sa sérénité.
« Nous venons de le trouver », dit Nynaeve, comme la Maîtresse des Novices s’agenouillait près du cadavre.
Sheriam posa la main sur la poitrine de cet homme et la retira aussitôt deux fois plus vite, en sifflant entre ses dents. Se cuirassant visiblement, elle le toucha de nouveau et maintint plus longtemps le contact. Elle marmotta : « Mort. Aussi mort que c’est possible de l’être et même davantage. » Quand elle se redressa, elle tira de sa manche un mouchoir avec lequel elle s’essuya les doigts. « Vous l’avez découvert ? Ici ? Comme ça ? »
Egwene fit un signe affirmatif, certaine que si elle parlait Sheriam décèlerait à sa voix qu’elle mentait.
« Oui », dit Nynaeve avec aplomb.
Sheriam secoua la tête. « Un homme – et mort, par-dessus le marché – dans la résidence des novices, c’est déjà assez scandaleux, mais celui-ci… !
— Qu’a-t-il de différent ? questionna Nynaeve. Et comment peut-il être davantage que mort ? »
Sheriam prit une profonde aspiration et posa sur chacune d’elles un regard scrutateur. « C’est un des Sans-Âme. Un Homme Gris. » D’un geste machinal, elle s’essuya de nouveau les doigts tandis que ses yeux se tournaient de nouveau vers le cadavre. Des yeux à l’expression soucieuse.
« Un Sans-Âme ? » répéta Egwene, un frémissement dans la voix, en même temps que Nynaeve disait : « Un Homme Gris ? »
Sheriam leur jeta un regard aussi pénétrant que bref. « Cela n’entre pas encore dans le cadre de vos études, mais vous semblez avoir passé outre aux règles générales dans un grand nombre de domaines. Et attendu que vous avez vu ce… » Elle désigna du geste le cadavre. « Les Sans-Âme, les Hommes Gris, donnent leur âme pour devenir assassins au service du Ténébreux. Ils ne sont pas vraiment vivants après cela. Pas tout à fait morts mais pas exactement vivants. Et en dépit de cette appellation, certains Hommes Gris sont des femmes. Très peu. Même parmi les Amis du Ténébreux, il n’y a qu’une poignée de femmes assez stupides pour faire ce sacrifice. On peut les rencontrer nez à nez sans réellement leur prêter attention jusqu’à ce qu’il soit trop tard. Celui-ci était pratiquement mort même marchant sur ses deux pieds. Notez bien, seuls mes yeux me disent que ce qui gît là a jamais vécu. » Elle regarda une fois de plus longuement les jeunes filles. « Aucun Homme Gris n’a osé pénétrer dans Tar Valon depuis les Guerres Trolloques.