— Qu’allez-vous faire ? » questionna Egwene. Les sourcils de Sheriam se haussèrent, et elle ajouta précipitamment : « S’il m’est permis de le demander, Sheriam Sedai. »
L’Aes Sedai hésita. « Vous le pouvez, je pense, puisque vous avez eu la malchance de tomber dessus. La décision dépend de l’Amyrlin mais, après tout ce qui s’est produit, je crois qu’elle voudra étouffer cette affaire autant que possible. Vous ne parlerez de ceci à personne sauf à moi ou à l’Amyrlin, si elle le mentionne la première.
— Oui, Aes Sedai », dit Egwene avec ardeur. Le ton de Nynaeve fut plus détaché.
Sheriam tenait de toute évidence leur obéissance pour acquise. Elle n’eut pas l’air de les entendre. Son attention se concentrait sur le mort. L’Homme Gris. Le Sans-Âme. « Il ne sera pas possible de cacher qu’un homme a été tué ici. » L’aura du Pouvoir Unique l’entoura subitement et, tout aussi brusquement, un long dôme surbaissé couvrit le corps étendu à terre, grisâtre et tellement opaque qu’il était difficile de distinguer la présence d’un cadavre dessous. « Ceci empêchera au moins qu’il soit touché par quelqu’un d’autre capable de reconnaître sa nature. Je dois ordonner qu’on l’enlève avant le retour des novices. »
Ses yeux verts en amande se posèrent sur elles comme si elle se rappelait à l’instant leur présence. « Allez, maintenant, vous deux. Dans votre chambre, je pense, Nynaeve. Attendu ce qui vous attend déjà, si l’on venait à apprendre que vous êtes impliquées dans cet incident-là, ne serait-ce que d’une façon marginale… partez. »
Egwene plongea dans une révérence et tira Nynaeve par la manche, mais Nynaeve dit : « Pourquoi êtes-vous montée ici, Sheriam Sedai ? »
Un instant, Sheriam eut une expression de surprise puis, aussitôt, elle fronça les sourcils. Les poings sur les hanches, elle toisa Nynaeve avec toute l’autorité de sa charge. « La Maîtresse des Novices a-t-elle donc besoin d’une excuse pour venir dans la résidence des novices Acceptées ? répliqua-t-elle d’une voix contenue. Les Acceptées interrogent-elles donc les Aes Sedai ? L’Amyrlin a l’intention de faire quelque chose de vous deux, mais qu’elle le fasse ou non je vous apprendrai au moins à vous conduire convenablement. Maintenant, vous deux, filez, avant que je vous descende l’une et l’autre par la peau du cou jusqu’à mon bureau, et pas pour le rendez-vous que l’Amyrlin a déjà prévu pour vous. »
Egwene s’avisa soudain de quelque chose. « Pardonnez-moi, Sheriam Sedai, dit-elle vivement, mais il faut que j’aille chercher mon manteau. J’ai froid. » Elle s’élança en coup de vent dans la galerie et disparut au tournant avant que l’Aes Sedai ait eu le temps de réagir.
Si Sheriam trouvait ce carreau d’arbalète devant sa porte, il y aurait trop de questions posées. Impossible alors de prétendre qu’elles avaient découvert par hasard cet homme, qu’il n’avait aucun rapport avec elles. Or quand elle atteignit la porte de sa chambre, le lourd carreau avait disparu. Seule l’écornure dentelée dans la pierre à côté de la porte témoignait qu’il avait été là.
Egwene sentit des fourmillements lui parcourir la peau. Comment a-t-on pu le ramasser sans que l’une de nous s’en aperçoive… Un autre Homme Gris ! Elle entra en contact avec la saidar avant même de s’en rendre compte, seul le doux afflux du Pouvoir en elle l’avertit de ce qu’elle avait fait. Même ainsi, ouvrir cette porte et pénétrer dans sa chambre fut un des actes les plus difficiles qu’elle eût jamais accomplis. À l’intérieur, il n’y avait personne. Néanmoins, elle décrocha d’un geste vif la cape blanche suspendue à la patère et sortit en courant – et elle ne laissa aller la saidar que de retour à mi-chemin de l’endroit où les autres attendaient.
Il y avait eu une nouvelle passe d’armes entre elles pendant son absence. Nynaeve s’efforçait de prendre un air humble mais réussissait seulement à paraître souffrir de l’estomac. Sheriam avait les poings sur les hanches et tapotait le sol du bout du pied avec irritation – et la façon dont ses yeux regardaient Nynaeve, comme des meules vertes prêtes à moudre de l’orge en farine, s’appliqua aussi à Egwene.
« Pardonnez-moi, Sheriam Sedai, se dépêcha-t-elle de lancer en esquissant une révérence et plaçant en même temps sa cape sur ses épaules. Ce… cette découverte d’un mort… d’un… un Homme Gris… cela m’a glacée. Pouvons-nous nous retirer, à présent ? »
Sur le signe de tête bref qu’esquissa Sheriam pour leur donner congé, Nynaeve exécuta un semblant de révérence. Egwene la saisit par le bras et l’entraîna précipitamment.
« Cherchez-vous à nous attirer encore davantage d’ennuis ? » s’exclama-t-elle avec emportement quand elles furent deux niveaux plus bas. Et hors de portée de voix de Sheriam, elle l’espérait. « De quoi d’autre avez-vous parlé pour qu’elle ait cette mine exaspérée ? Vous l’avez encore questionnée, je suppose ? Vous avez appris quelque chose qui valait la peine de la mettre en colère contre nous, j’espère ?
— Elle n’a rien voulu dire, marmotta Nynaeve. Il faut bien poser des questions, Egwene, si nous tenons à obtenir des résultats. Nous sommes obligées de courir des risques, sans quoi nous ne récolterons jamais aucun renseignement. »
Egwene soupira. « Eh bien, tâchez d’être un peu plus prudente. » À voir les traits tendus de Nynaeve, cette dernière n’avait aucune intention de procéder en douceur ou d’éviter les risques. Egwene soupira de nouveau. « Le carreau d’arbalète avait disparu, Nynaeve. Il a dû être enlevé par un autre Homme Gris.
— Ah ! voilà pourquoi tu… Par la Lumière ! » Nynaeve fronça les sourcils et tira d’un coup sec sur sa natte.
Au bout d’un instant, Egwene demanda : « Comment s’y est-elle prise pour recouvrir l’… le corps ? » Elle se refusait à y penser comme à un Homme Gris ; cela lui rappelait qu’un autre rôdait aux alentours. Pour le moment, elle refusait de penser à quoi que ce soit.
« Avec de l’air, répondit Nynaeve. Elle s’est servie de l’Air. Une belle astuce et je crois savoir en tirer parti. »
Le Pouvoir Unique était utilisé en recourant aux Cinq Pouvoirs distincts – la Terre, l’Air, le Feu, l’Eau et l’Esprit. Les différents Talents requéraient des associations diverses entre ces Cinq Pouvoirs.
« Je ne comprends pas certaines façons dont les Cinq Pouvoirs se combinent. Prenez la guérison. Je vois bien pourquoi elle requiert l’Esprit et peut-être aussi l’Air, mais pourquoi l’Eau ? »
Nynaeve s’emporta contre elle. « Qu’est-ce que tu racontes là ? As-tu oublié notre mission ? » Elle inspecta les parages. Elles étaient arrivées à la résidence des Acceptées, une superposition de galeries, moins haute que la résidence des Novices, entourant un jardin au lieu d’une cour. Personne n’était en vue à part une Acceptée qui se hâtait à un autre niveau, mais elle baissa la voix. « As-tu oublié l’Ajah Noire ?
— J’essaie de l’oublier, riposta Egwene d’un ton farouche. Pour un petit moment, en tout cas. J’essaie d’oublier que nous venons de laisser un mort derrière nous. J’essaie d’oublier qu’il a failli me tuer et qu’il a un comparse qui pourrait vouloir recommencer. » Elle tâta son oreille ; la goutte de sang avait séché, mais l’entaille était encore douloureuse. « Nous avons de la chance de ne pas être mortes toutes les deux à l’heure qu’il est. »