« Tout cela est bel et bon, mais notre Mère voudra savoir qu’Élayne est revenue. Et pourquoi elle est partie sans un mot d’avertissement, ainsi que ce qu’elle a fait au cours de ces mois-là. Par la Lumière, Élayne ! La Tour entière était en ébullition. Notre Mère était à moitié folle de peur. J’ai cru qu’elle allait démolir la Tour pierre par pierre de ses propres mains. » Une légère expression de confusion se peignit sur la figure d’Élayne, et Gawyn poussa son avantage. « Tu lui dois au moins cela, Élayne. Tu me le dois aussi. Que la Lumière me brûle, tu es aussi entêtée qu’une mule.
Voilà que tu es partie depuis des mois et ce que j’en connais se résume à ce que tu t’es mis Sheriam à dos. Et les seules raisons que j’ai de le croire c’est parce que tu as pleuré et que tu refuses de t’asseoir. » Le regard indigné d’Elayne révéla qu’il venait de perdre ce qu’il avait pu momentanément gagner comme avantage.
« Assez », dit Nynaeve. Galad et Gawyn ouvrirent la bouche. Elle éleva la voix. « J’ai dit “Assez”. » Elle les foudroya du regard jusqu’à ce qu’il fût évident qu’ils garderaient le silence, puis reprit : « Elayne ne vous doit strictement rien ni à l’un ni à l’autre. Puisqu’elle choisit de se taire, inutile de s’obstiner. D’autre part, ceci est ma chambre, non la salle commune d’une auberge, et je veux vous voir déguerpir.
— Mais, Nynaeve… », commença Gawyn en même temps que Galad disait : « Nous souhaitons seulement… »
Nynaeve parla assez fort pour noyer leurs voix. « Je doute que vous ayez demandé la permission d’entrer dans la résidence des Acceptées. » Ils la dévisagèrent, l’air surpris. « Je ne le pense pas. Vous allez sortir de ma chambre, hors de ma vue, avant que j’aie compté jusqu’à trois, ou j’écrirai un mot là-dessus au Maître d’Armes. Coulin Gaidin a le bras beaucoup plus fort que Sheriam Sedai, et soyez certains que je serai présente pour vérifier qu’il s’acquitte de sa tâche comme il faut.
— Nynaeve, vous ne voudriez pas… », commença Gawyn d’un ton inquiet, mais Galad lui fit signe de se taire et s’approcha de Nynaeve.
Elle conserva à son visage son expression sévère, mais lissa machinalement le devant de sa robe quand il baissa la tête vers elle en souriant. Ce qui ne surprit pas Egwene. Elle ne pensait pas avoir rencontré une femme en dehors des Ajahs Rouges, qui reste insensible au sourire de Galad.
« Je vous présente nos excuses, Nynaeve, pour nous être imposés sans votre accord, dit-il aimablement. Nous allons partir, bien sûr, mais rappelez-vous que nous sommes là si vous avez besoin de nous. Et quel que soit ce qui vous a poussées à vous enfuir, nous pouvons vous aider pour cela également. »
Nynaeve lui rendit son sourire. « Un », dit-elle.
Galad cilla tandis que son sourire s’effaçait. Il se tourna calmement vers Egwene. Gawyn se leva et se dirigea vers la porte. « Egwene, déclara Galad, vous savez bien que vous, en particulier, vous pouvez faire appel à moi n’importe quand, pour n’importe quoi. J’espère que vous en être persuadée.
— Deux », compta Nynaeve.
Galad lui jeta un coup d’œil irrité. « Nous en reparlerons », reprit-il à l’adresse d’Egwene en s’inclinant sur sa main. Avec un dernier sourire, il se dirigea d’un pas tranquille vers la porte.
« Trrrrrrrrr… – Gawyn franchit le seuil d’un bond et même la gracieuse foulée de Galad s’allongea de façon marquée – … rrois », acheva Nynaeve tandis que la porte claquait derrière eux.
Élayne, ravie, battit des mains. « Oh ! bravo, s’écria-t-elle. Très bien joué. J’ignorais totalement que l’accès à la résidence des Acceptées était aussi interdit aux hommes.
— Il ne l’est pas, répliqua Nynaeve ironiquement, mais ces idiots l’ignoraient aussi. » Élayne battit de nouveau des mains et rit. « Je les aurais laissés partir, sans plus, ajouta Nynaeve, si Galad n’avait pas mis autant d’ostentation à prendre son temps pour s’en aller. Ce jeune homme a un trop joli minois pour son bien. » Egwene faillit éclater de rire ; Galad n’avait guère qu’un an de moins que Nynaeve, au maximum, et Nynaeve rajustait de nouveau sa toilette.
« Galad ! s’exclama Élayne avec dédain. Il viendra encore nous tarabuster et je ne suis pas sûre que votre astuce servira plus d’une fois. Il agit comme il estime le devoir sans se préoccuper de qui en pâtira, serait-ce même lui.
— Alors j’inventerai autre chose, répliqua Nynaeve. Nous ne pouvons pas nous permettre de les avoir sur le dos perpétuellement. Élayne, si vous le désirez, je préparerai un baume qui vous soulagera. »
Élayne secoua négativement la tête, puis s’allongea sur le ventre en travers du lit, le menton dans la main. « Si Sheriam s’en apercevait, nous aurions sans doute toutes les deux droit à une autre visite dans son bureau. Tu n’as pas dit grand-chose, Egwene. Un chat t’a avalé la langue ? » Son expression devint plus morose. « Ou peut-être est-ce Galad ? »
Egwene rougit malgré elle. « J’ai préféré simplement ne pas discuter avec eux », répondit-elle du ton le plus digne qu’elle put prendre.
— Oh ! naturellement, dit Élayne à contrecœur. Je reconnais que Galad est beau garçon, mais il est horrible, aussi. Il agit toujours bien, tel qu’il se représente ce « bien ». D’accord, cela n’a pas l’air horrible, mais c’est pourtant le cas. Il n’a jamais désobéi à Maman, pas dans la moindre petite chose à ma connaissance. Il ne dira pas un mensonge, même un mensonge blanc, ni n’enfreindra un règlement. S’il te dénonce pour en avoir négligé un, il n’y met pas la moindre méchanceté – peut-être même qu’il donnera l’impression d’être attristé que tu sois incapable d’être à la hauteur de ses propres critères –, mais cela ne change rien au fait qu’il te dénoncera.
— C’est… désagréable, commenta Egwene d’un ton mesuré, mais pas horrible. Je n’imagine pas Galad commettant quelque chose d’horrible. »
Élayne secoua la tête, comme refusant de croire qu’Egwene ait tant de mal à voir ce qui était tellement évident pour elle. « Si tu veux t’intéresser à quelqu’un, regarde du côté de Gawyn. Il est assez gentil – la plupart du temps – et il est fasciné par toi.
— Gawyn ! Il ne m’a jamais regardée deux fois.
— Bien sûr que non, idiote, à la façon dont tu contemples Galad avec des yeux qui te sortent de la tête au point qu’ils ont l’air prêts à tomber. » Les joues d’Egwene s’enflammèrent, mais elle avait bien peur que ce ne soit vrai. « Galad lui a sauvé la vie quand Gawyn était petit, poursuivit Élayne. Gawyn n’avouera jamais qu’il est attiré par une femme à qui Galad s’intéresse, mais je l’ai entendu parler de toi et je l’ai bien compris. Il est incapable de me cacher grand-chose.
— C’est plaisant à apprendre, répliqua Egwene qui rit en voyant le sourire d’Élayne. Peut-être que j’arriverai à ce qu’il me dise un peu de ces choses à moi plutôt qu’à toi.
— Tu pourrais choisir l’Ajah Verte, tu sais. Les Vertes se marient parfois. Gawyn est vraiment épris et tu serais bien pour lui. D’ailleurs, j’aimerais t’avoir pour sœur.
— Si vous en avez fini, vous deux, avec ces bavardages puérils, intervint Nynaeve, il y a des choses importantes à discuter.
— Oui, rétorqua Élayne, comme ce que l’Amyrlin avait à vous dire après mon départ.
— Je préférerais ne pas revenir là-dessus », répondit Egwene avec gêne. Elle n’aimait pas mentir à Élayne. « Elle n’a rien dit d’agréable. »
Élayne marqua son scepticisme par un reniflement. « La plupart des gens s’imaginent que je me tire d’un mauvais pas plus aisément que les autres parce que je suis Fille-Héritière d’Andor. La vérité est qu’au contraire on me tape sur les doigts bien davantage précisément parce que je suis Fille-Héritière. Aucune de vous n’a fait quelque chose que je n’ai pas fait et si l’Amyrlin vous a asséné des reproches cinglants elle sera deux fois plus cinglante envers moi. Alors, qu’est-ce qu’elle a dit ?