La Sœur Rouge
Élaida était une femme imposante plutôt que belle, et la sévérité de son expression ajoutait de la maturité à ses traits sans âge d’Aes Sedai. Elle n’avait pas l’air vieille, cependant Egwene était incapable d’imaginer qu’Élaida ait été jeune. Sauf pour les circonstances les plus solennelles, peu d’Aes Sedai portaient le châle brodé de lianes avec la grande forme de la Flamme Blanche de Tar Valon pareille à une larme blanche dans le dos, cependant Élaida avait drapé sur elle le sien, avec la longue frange rouge indiquant à quelle Ajah elle appartenait. Des crevés rouges aussi tranchaient sur la soie crème de sa robe, et des pantoufles rouges apparaissaient sous l’ourlet de ses jupes tandis qu’elle avançait dans la pièce. Ses yeux sombres fixaient les trois jeunes femmes comme ceux d’un oiseau observant des vermisseaux.
« Vous voilà donc toutes ensemble. Ma foi, cela ne me surprend guère. » Rien de factice dans l’autorité tant de sa voix que de son attitude ; elle était femme de pouvoir et prête à l’exercer si elle le jugeait nécessaire, une femme qui en savait davantage que quiconque à qui elle s’adressait. Ce qui valait pour une reine aussi bien que pour une novice.
« Pardonnez-moi, Élaida Sedai, dit Nynaeve en plongeant dans une nouvelle révérence, mais je m’apprêtais à partir. J’ai beaucoup de retard à rattraper dans mes études. Si vous voulez bien m’excuser…
— Vos études peuvent attendre, répliqua Élaida. Somme toute, elles sont déjà restées en plan assez longtemps. » Elle saisit avec autorité le sac de toile qui était entre les mains de Nynaeve et en détacha les cordons mais, après un coup d’œil à l’intérieur, elle le jeta dédaigneusement sur le sol. « Des simples. Vous n’êtes plus une Sagesse de village, enfant. Vous efforcer de vous cramponner au passé ne réussira qu’à vous empêcher d’avancer.
— Élaida Sedai, dit Élayne, je…
— Taisez-vous, novice. » La voix d’Élaida était douce et froide comme est douce de la soie enveloppant de l’acier. « Il se peut que vous ayez rompu entre Caemlyn et Tar Valon une alliance qui durait depuis trois mille ans. Ne parlez que pour répondre à ce qui vous est demandé. » Les yeux d’Élayne se fixèrent à terre devant la pointe de ses pieds. Des taches rouges brûlaient sur ses joues. Confusion ou colère ? Egwene n’aurait pas tranché la question.
Sans se soucier d’aucune d’elles, Élaida prit place dans un des fauteuils, disposant avec soin ses jupes. Elle n’indiqua pas aux autres de s’asseoir. Les traits de Nynaeve se tendirent et elle se mit à tirer à petits coups secs sur sa natte. Egwene espéra qu’elle se maîtriserait suffisamment pour ne pas s’installer dans l’autre fauteuil sans y avoir été invitée.
Quand Élaida se fut carrée à sa satisfaction sur son siège, elle les examina un instant en silence, le visage indéchiffrable. Elle finit par déclarer : « Saviez-vous que nous avons l’Ajah Noire parmi nous ? »
Egwene échangea avec Nynaeve et Elayne un regard stupéfait.
« On nous l’a dit », répondit Nynaeve d’une voix neutre, ajoutant après avoir marqué un temps : « Élaida Sedai. »
Élaida haussa un sourcil. « Oui. Je me doutais que vous étiez au courant. » Egwene sursauta, car le ton d’Élaida impliquait beaucoup plus que sa réflexion en elle-même, et Nynaeve s’apprêta à riposter avec irritation, mais le regard autoritaire de l’Aes Sedai rendit leurs langues muettes. « Vous deux, poursuivit Élaida sur le ton de la conversation, avez disparu, emmenant avec vous la Fille-Héritière d’Andor – la jeune fille qui deviendra peut-être Souveraine d’Andor un jour, si je ne l’écorche pas pour vendre sa peau à un gantier – vous vous êtes évaporées dans la nature sans autorisation, sans un mot, sans une trace.
— Je n’ai pas été enlevée, rectifia Élayne, les yeux baissés vers le sol. Je suis partie de mon plein gré.
— M’obéirez-vous, enfant ? » Un halo de clarté auréola Élaida. Le regard fulgurant de l’Aes Sedai était fixé sur Élayne. « Dois-je vous enseigner sur-le-champ à le faire ? »
Élayne leva la tête et il était impossible de se méprendre à son expression. La colère. Pendant un long moment, elle soutint le regard d’Élaida.
Les ongles d’Egwene s’enfoncèrent dans ses paumes. Il y avait de quoi vous rendre enragé. Elle, Élayne ou Nynaeve pouvait anéantir Élaida sur place. À condition d’agir par surprise ; en somme, elle avait reçu la formation complète de la Tour. Et si nous réagissons autrement qu’elle ne l’attend de nous, nous gâchons tout. Ne compromets rien pour le moment, Elayne.
La tête d’Élayne s’abaissa brusquement. « Pardonnez-moi, Élaida Sedai, marmonna-t-elle. Je… je me suis oubliée. »
L’aura disparu en un clin d’œil, et Élaida eut un reniflement audible de dédain. « Vous avez pris de mauvaises habitudes, là où ces deux vous ont emmenée. Vous ne pouvez pas vous permettre de mauvaises habitudes, enfant. Vous serez la première Reine d’Andor à être une Aes Sedai. La première souveraine Aes Sedai de la terre entière depuis un millier d’années. Vous serez l’une des plus fortes d’entre nous depuis la Destruction du Monde, peut-être assez forte pour devenir la première souveraine depuis la Destruction du Monde à proclamer ouvertement qu’elle est une Aes Sedai. Ne mettez pas cela en jeu, enfant, parce que vous pouvez encore le perdre totalement. J’ai trop investi pour assister à cela. Vous me comprenez ?
— Je le pense, Élaida Sedai », répondit Élayne. Elle ne donnait pas du tout l’impression de comprendre. Pas plus qu’Egwene.
Élaida abandonna le sujet. « Vous courez peut-être un grave danger. Toutes les trois. Vous disparaissez puis revenez et, dans l’intervalle, Liandrin et ses… compagnes nous quittent. Il y aura inévitablement des comparaisons. Nous sommes sûres que Liandrin et celles qui sont parties avec elle sont des Amies du Ténébreux. Appartenant à l’Ajah Noire. Je ne voudrais pas que la même accusation soit portée contre Élayne et, pour la protéger, il semble que je doive vous protéger toutes. Expliquez-moi pourquoi vous vous êtes enfuies et ce que vous avez fait au cours de ces derniers mois, et je m’efforcerai de mon mieux de vous aider. » Ses yeux s’attachèrent à Egwene comme des grappins.
Egwene se creusa la tête en quête d’une réponse qu’accepterait l’Aes Sedai. On disait parfois qu’Élaida savait déceler les mensonges. « C’est… c’était à cause de Mat. Il est très malade. » Elle tenta de choisir ses mots avec soin, de ne rien dire qui ne soit vrai, tout en donnant une impression éloignée de la vérité. Les Aes Sedai le pratiquent constamment. « Nous sommes parties… Nous l’avons ramené pour qu’il soit guéri. Si nous n’y étions pas allées, il serait mort. L’Amyrlin va le guérir. » Je l’espère. Elle se contraignit à continuer de fixer l’Aes Sedai Rouge droit dans les yeux, s’obligea à ne pas trahir sa sensation de culpabilité en oscillant d’un pied sur l’autre. D’après l’expression d’Élaida, il était impossible de deviner si celle-ci la croyait ou non.
« Cela suffit, Egwene », dit Nynaeve. Le regard pénétrant d’Élaida se tourna vers elle, mais elle ne témoigna par aucun signe qu’elle en était troublée. Elle soutint le regard de l’Aes Sedai sans ciller. « Pardonnez-moi cette interruption, Élaida Sedai, poursuivit-elle d’un ton dégagé, mais l’Amyrlin a déclaré que nos transgressions devaient être considérées comme appartenant au passé et oubliées. Dans le cadre de ce nouveau départ, nous ne devons même pas en parler. L’Amyrlin a décrété que tout doit continuer comme si ces transgressions ne s’étaient jamais produites.
— Elle a décrété cela, vraiment ? » Toujours rien dans la voix ou les traits d’Élaida ne marquait qu’elle le croyait ou non. « Intéressant. Vous pouvez difficilement oublier totalement alors que votre punition a été annoncée à la Tour entière. Ce qui est sans précédent. Inouï, pour moins qu’une désactivation. Je comprends pourquoi vous êtes pressées d’oublier tout cela. Je me suis laissé dire, Élayne, que vous alliez être élevée au rang d’Acceptée. Ainsi qu’Egwene. Cela ne ressemble guère à une sanction. »