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Guérison

Des lampes fixées à des appliques de fer éclairaient les couloirs dans les profonds sous-sols de la Tour, où Sheriam les conduisit. Les quelques portes qu’elles franchirent étaient closes, les unes fermées à clef, les autres si astucieusement aménagées qu’elles restaient invisibles jusqu’à ce qu’Egwene arrive devant. Des ouvertures sombres marquaient l’entrée de la plupart des couloirs transversaux, tandis que dans d’autres elle distinguait seulement la clarté diffuse de lumières lointaines très espacées. Elle n’aperçut personne. Ce n’étaient pas des lieux fréquentés même par des Aes Sedai. L’air n’était ni chaud ni froid, néanmoins elle frissonnait et, en même temps sentait la sueur lui ruisseler le long du dos.

C’était ici, en bas, dans les souterrains de la Tour Blanche que les novices passaient leur dernier test avant d’être proclamées Acceptées. Ou mises à la porte de la Tour, si elles échouaient. Ici, les Acceptées proféraient les Trois Serments après leur ultime épreuve. Personne, elle s’en avisa, ne lui avait dit ce qu’il advenait d’une Acceptée qui échouait. Ici, quelque part, se trouvait la salle où les quelques angreals et sa’angreals de la Tour étaient gardées, et les endroits où étaient entreposés les ter’angreals. L’Ajah Noire s’était attaquée à ces resserres. Et si des membres de l’Ajah Noire guettaient dans un de ces couloirs transversaux, si Sheriam les emmenait non pas vers Mat mais vers…

Un petit cri aigu lui échappa quand l’Aes Sedai s’arrêta subitement, puis elle rougit comme les autres la dévisageaient avec curiosité. « Je pensais à l’Ajah Noire, dit-elle d’une voix étouffée.

— N’y pensez pas », dit Sheriam – et pour une fois elle avait le ton de la Sheriam de naguère, bienveillante mais ferme. « Vous n’aurez pas à vous soucier de l’Ajah Noire avant bien des années. Vous possédez ce qui manque au reste d’entre nous : du temps avant d’être obligées de l’affronter. Beaucoup de temps encore. Quand nous serons entrées, demeurez près du mur et gardez le silence. Vous êtes admises ici par faveur, pour assister et non pour déranger ou intervenir. » Elle ouvrit une porte couverte de métal gris travaillé pour ressembler à de la pierre.

La salle carrée sur laquelle donnait cette porte était spacieuse, ses parois de pierre claire nues. Le seul meuble était une longue table de pierre drapée d’une étoffe blanche, placée au centre de la salle. Mat gisait sur cette table ; entièrement vêtu à part sa tunique et ses bottes, les yeux clos et le visage si hâve qu’Egwene se retint de pleurer. Sa respiration laborieuse s’exhalait en un sifflement rauque. Le poignard de Shadar Logoth pendait dans son fourreau à sa ceinture, le rubis qui en coiffait la poignée semblait capter la lumière, de sorte qu’il luisait comme un farouche œil rouge en dépit de l’éclairage d’une douzaine de lampes amplifié par les murs clairs et le sol dallé de blanc.

L’Amyrlin se tenait près de la tête de Mat, et Leane près de ses pieds. Quatre Aes Sedai s’alignaient d’un côté de la table et trois de l’autre. Sheriam se joignit à ces trois-là. L’une d’elles était Vérine. Egwene reconnut Sérafelle, une autre Sœur Brune, et Alanna Mosvani, de l’Ajah Verte, ainsi qu’Anaiya, de la Bleue qui était l’Ajah de Moiraine.

Alanna et Anaiya lui avaient chacune donné quelques-unes de ses leçons pour apprendre à s’ouvrir à la Vraie Source, comment s’abandonner à la saidar afin de la maîtriser. Et entre la première fois où elle était arrivée à la Tour Blanche et son départ, Anaiya devait bien l’avoir testée cinquante fois pour découvrir si elle était une Rêveuse. Les tests n’avaient rien démontré ni dans un sens ni dans l’autre, mais la bienveillante Anaiya au visage banal, dont le chaud sourire était la seule beauté, ne cessait de la convoquer pour de nouveaux tests, aussi impossible à arrêter qu’un rocher dévalant une pente.

Les autres lui étaient inconnues, à l’exception d’une femme au regard froid qu’elle pensait appartenir à l’Ajah Blanche. L’Amyrlin et la Gardienne des Chroniques portaient leur étole, naturellement, mais aucune des autres n’avait quoi que ce soit qui la distingue en dehors de l’anneau au Grand Serpent et les traits sans âge des Aes Sedai. Aucune ne marqua qu’elle s’était aperçue de la présence d’Egwene et de ses deux compagnes, ne serait-ce que pas un coup d’œil.

En dépit du calme apparent des femmes qui entouraient la table, Egwene crut discerner des signes d’incertitude. Les lèvres d’Anaiya étaient serrées. Le beau visage au teint bruni d’Alanna avait une expression légèrement soucieuse. La femme au regard froid ne cessait de lisser sa robe bleu clair sur ses cuisses d’un geste visiblement machinal.

Une Aes Sedai qu’Egwene ne connaissait pas posa sur la table un simple coffret en bois ciré, long et étroit, qu’elle ouvrit. De l’intérieur revêtu de soie rouge, l’Amyrlin retira une baguette blanche cannelée, longue comme son avant-bras. La matière de cette baguette aurait pu être de l’os ou de l’ivoire, mais n’était ni de l’un ni de l’autre. Nul être vivant au monde ne savait de quoi elle était faite.

Egwene n’avait jamais vu cette baguette auparavant, mais elle la reconnut d’après un cours qu’Anaiya avait donné aux novices. Un des quelques sa’angreals, et peut-être le plus puissant, que la Tour possédait. Les sa’angreals n’avaient pas de pouvoir par eux-mêmes, bien sûr – c’étaient de simples accessoires pour concentrer et amplifier ce qu’une Aes Sedai était capable de canaliser –, mais avec cette baguette une Aes Sedai très douée aurait eu la faculté de provoquer l’écroulement des remparts de Tar Valon.

Egwene serrait étroitement la main de Nynaeve d’un côté et celle d’Elayne de l’autre. Ô Lumière !

Elles ne sont pas sûres de réussir à le guérir, même avec un sa’angreal – avec ce sa’angreal – là ! Quelle chance aurions-nous eue ! Nous l’aurions probablement tué, et nous avec. Ô Lumière !

« Je fusionnerai les flux, dit l’Amyrlin. Prenez garde. Le Pouvoir nécessaire pour rompre le lien avec le poignard et Guérir le dommage qu’il a causé est très proche de ce qui pourrait le tuer. Je me concentre. Attention. » Elle tenait la baguette à deux mains droit devant elle, au-dessus du visage de Mat. Toujours inconscient, il secoua la tête et crispa son poing sur le manche du poignard, proférant entre ses dents quelque chose qui ressemblait à un refus.

Un rayonnement apparut autour de chacune des Aes Sedai, cette douce aura blanche que seules peuvent voir les femmes capables de canaliser. Ces lueurs se répandirent jusqu’à ce qui paraissait émaner d’une femme touche celle qui émanait de sa voisine et se confonde avec elle, jusqu’à n’être plus qu’une masse lumineuse unique dont la clarté, aux yeux d’Egwene, réduisait à néant celle des lampes. Et dans cet éclat brillait une lumière plus éclatante encore. Une barre flamboyante d’un blanc d’os. Le sa’angreal.

Egwene lutta contre l’impulsion de s’ouvrir à la saidar et d’ajouter son propre courant à ce flux. L’attirance en était si forte qu’elle fut sur le point d’être soulevée de terre. Elayne resserra sa main sur la sienne. Nynaeve avança d’un pas vers la table, puis s’arrêta en secouant la tête d’un mouvement irrité. Par la Lumière, songea Egwene, je pourrais y arriver. Arriver à quoi, cela, elle l’ignorait. Ô Lumière, c’est si fort. C’est si… merveilleux. La main d’Élayne tremblait.