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Je repère d’abord où je suis. Néanmoins, il roula une tranche de rôti qu’il trempa dans la moutarde avant de s’écarter de la table en direction des trois hautes fenêtres étroites.

Des volets en bois sculpté à jour de fins motifs les fermaient, toutefois les découpures lui permirent de voir que la nuit régnait au-dehors. Des lumières provenant d’autres fenêtres formaient des points dans le noir. Sous le coup de la déception, il s’affaissa pendant un instant contre le rebord en pierre blanche de la fenêtre, puis il se mit à réfléchir.

Tu peux tourner le pire à ton avantage si seulement tu réfléchis, disait toujours son père et, certes, Abell Cauthon était le plus habile maquignon des Deux Rivières. Quand les gens semblaient l’avoir emporté sur le père de Mat, cela finissait toujours par se révéler à leur détriment. Non pas qu’Abell Cauthon ait jamais rien fait de malhonnête, mais même les natifs de Taren-au-Gué ne réussissaient pas à tirer leur épingle du jeu quand ils marchandaient avec lui, et tout le monde connaît leur cautèle. Tout cela parce qu’il étudiait les choses sous tous les angles.

Tar Valon. Ce devait être Tar Valon. Cette chambre était digne d’un palais. Le tapis domani aux motifs floraux à lui seul coûtait probablement aussi cher qu’une ferme. De plus, il n’avait pas l’impression d’être encore malade et, d’après ce qu’il avait entendu dire, Tar Valon était sa seule chance de guérir. À la vérité, il ne s’était jamais cru malade, pour autant qu’il s’en souvenait, pas même quand Vérine – encore un nom surgi du flou de son esprit – avait dit à quelqu’un à côté de lui qu’il se mourait. À présent, il était aussi dépourvu de vigueur qu’un nouveau-né et aussi affamé qu’un loup dévorant mais, il ne savait trop pourquoi, il était sûr que la guérison avait été accomplie. Je me sens frais et dispos, voilà tout. J’ai été guéri. Il adressa une grimace aux volets.

Guéri. Cela signifiait qu’elles avaient utilisé le Pouvoir sur lui. Cette notion lui donna la chair de poule, mais il avait su qu’il y serait exposé. « Cela vaut mieux que de mourir », se dit-il. Certaines des histoires qu’il avait entendu raconter sur les Aes Sedai lui revinrent en tête. « Cela vaut sûrement mieux que d’être mort. Même Nynaeve pensait que j’allais rendre le dernier soupir. Toujours est-il que c’est fait et que s’en tracasser maintenant ne sert à rien. » Il s’avisa qu’il avait fini sa tranche de rôti et léchait le jus resté sur ses doigts.

D’un pas hésitant, il retourna à la table. Un tabouret se trouvait dessous. Il le tira à lui et s’assit. Dédaignant fourchette ou couteau, il roula une nouvelle tranche de bœuf. Comment sa présence à Tar Valon – dans la Tour Blanche, sûrement –, comment la tourner à son avantage, cette présence ?

Qui dit Tar Valon dit Aes Sedai. Ce n’était pas une raison pour demeurer là même une heure. Exactement le contraire. Ce dont il se souvenait du temps passé en compagnie de Moiraine et, par la suite, de Vérine ne lui donnait guère d’indications. Il ne se rappelait pas que l’une ou l’autre ait commis quoi que ce soit de vraiment terrible, mais aussi il ne se rappelait pas grand-chose non plus de cette période. En tout cas, dans quelque sens qu’agissent les Aes Sedai, c’est pour servir leurs mobiles personnels.

« Et ce ne sont pas toujours les mobiles que tu crois, marmotta-t-il en mâchant un morceau de pomme de terre, qu’il avala. Une Aes Sedai ne ment jamais, seulement la vérité que dit une Aes Sedai n’est pas toujours la vérité que tu imagines. Voilà une chose que je ne dois pas perdre de vue : je ne peux être sûr de rien en ce qui les concerne même quand je suis persuadé de le savoir. » Conclusion qui n’avait rien de réconfortant. Il se remplit la bouche de mange-tout.

Réfléchir aux Aes Sedai lui remémora des détails sur elles. Les sept Ajahs : Bleue, Rouge, Brune, Verte, Jaune, Blanche et Grise. Les Rouges étaient les pires. En dehors de cette Ajah Noire dont elles prétendent toutes qu’elle n’existe pas. Toutefois, l’Ajah Rouge ne devrait pas représenter une menace pour lui. Les Rouges ne s’intéressaient qu’aux hommes capables de canaliser.

Rand. Que la Lumière me brûle, comment ai-je pu oublier ça ? Où est-il ? Va-t-il bien ? Il poussa un soupir de regret et étala du beurre sur une tartine de pain encore tiède. Je me demande s’il est déjà devenu fou.

Même s’il avait connu les réponses, il ne pouvait en rien aider Rand. Il n’était pas certain de le vouloir au cas où il le pourrait. Rand canalisait et Mat avait grandi avec des récits d’hommes qui canalisaient, des récits pour faire peur aux enfants. Des histoires qui effrayaient aussi les adultes parce que certaines d’entre elles n’étaient que trop vraies. Découvrir de quoi Rand était capable avait été comme de s’apercevoir que son meilleur ami torture de petits animaux et tue des nourrissons. Une fois que l’on a réussi à s’en convaincre, c’est difficile de continuer à voir en lui un ami.

« Il faut que je m’occupe de sauver moi-même ma peau ! » s’exclama-t-il avec humeur. Il inclina le pichet de vin au-dessus de sa coupe en argent et fut surpris de le trouver vide. À la place, il remplit la coupe de lait. « Egwene et Nynaeve veulent devenir Aes Sedai. » Il ne s’en était vraiment souvenu qu’en le disant à haute voix. « Rand suit Moiraine comme un toutou et se proclame le Dragon Réincarné. La Lumière seule sait ce que fabrique Perrin. Il se conduit de façon absurde depuis que ses yeux sont devenus tout drôles. Il faut que je me débrouille par moi-même. » Que je brûle, j’y suis bien obligé ! Je suis le dernier de nous autres à être encore sain d’esprit. Il n’y a que moi.

Tar Valon. Eh bien, cette ville passait pour la plus prospère du monde et c’était le centre vital du commerce entre les pays frontaliers – les Marches – et le Sud, le cœur de la puissance des Aes Sedai. Il ne pensait pas pouvoir engager une Aes Sedai à jouer à des jeux d’argent avec lui. Ni pouvoir se fier à voir tomber les dés sur la bonne face ou voir se retourner les cartes favorables s’il y parvenait, mais des marchands devaient se trouver là, et d’autres avec de l’argent et de l’or. La ville elle-même vaudrait bien d’y passer quelques jours. Il savait qu’il avait beaucoup voyagé depuis qu’il avait quitté son pays des Deux Rivières mais, en dehors de quelques vagues images de Caemlyn et de Cairhien, il ne se rappelait rien d’aucune grande cité. Il avait toujours eu envie d’en visiter une.

« Mais pas une qui soit bondée d’Aes Sedai », conclut-il d’un ton morose en raclant les derniers mange-tout. Il les avala et reprit du rôti.

Il se demanda distraitement si les Aes Sedai ne le laisseraient pas avoir le rubis ornant le poignard de Shadar Logoth. Il ne gardait du poignard qu’un souvenir très flou, mais même cela lui fit l’effet de se rappeler une terrible blessure. Ses entrailles se nouèrent et une vive douleur martela ses tempes. Par contre, le rubis était net dans son esprit, aussi gros que l’ongle de son pouce, sombre comme une goutte de sang, étincelant comme un œil rouge. Il avait certainement plus de droit dessus que les Aes Sedai et ce rubis devait valoir autant qu’une douzaine de fermes de chez lui.