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Elle posa un coude sur le bras de son siège et appuya son menton sur sa main. Elle ne le quittait pas des yeux. « Préféreriez-vous l’autre possibilité ? »

Il fronça les sourcils, puis se remémora les deux termes de l’alternative. S’il fallait que quelqu’un d’autre sonne du Cor de Valère… « Vous voulez que je sonne de ce Cor ? Eh bien, j’en sonnerai. Je n’ai jamais dit que je refuserais, hein ? »

L’Amyrlin poussa un soupir d’exaspération. « Vous me rappelez mon oncle Huan. Il était glissant comme une anguille, il ne se laissait jamais coincer. Il était joueur dans l’âme aussi et il préférait de beaucoup s’amuser plutôt que travailler. Il est mort en sortant des enfants d’une maison qui brûlait. Il n’a pas cessé de braver le feu jusqu’à ce que plus personne ne reste à l’intérieur. Êtes-vous comme lui, Mat ? Serez-vous là quand les flammes seront hautes ? »

Il fut incapable de soutenir son regard. Il contemplait ses doigts qui épluchaient avec irritation la couverture. « Je ne suis pas un héros. Je fais ce que j’ai à faire, mais je ne suis pas un héros.

— La plupart de ceux que nous qualifions de héros ont simplement fait ce qu’ils avaient à faire. Cela devra suffire, je suppose. Pour le présent. Ne parlez à personne qu’à moi du Cor, mon fils. Ou du lien entre lui et vous. »

Pour le présent ? pensa-t-il. C’est sacrément tout ce que vous aurez, maintenant ou plus tard. « Je n’ai fichtrement pas l’intention de le crier sur les toits… » Elle haussa un sourcil et il radoucit le ton. « Je n’ai pas envie d’en souffler mot. Je préférerais que tout le monde l’ignore. Pourquoi tenez-vous tant à ce que cela demeure secret ? N’avez-vous pas confiance dans vos Aes Sedai ? »

Pendant un long moment, il crut qu’il était allé trop loin. Les traits de l’Amyrlin se durcirent et son expression était coupante à tailler des manches de hache.

« Si je pouvais m’arranger pour que ce soit connu de vous seul et de moi, déclara-t-elle froidement, je n’y manquerais pas. Plus il y a de gens au courant de quelque chose, plus la nouvelle se répand, même avec la meilleure volonté du monde. La plupart pensent que le Cor de Valère appartient uniquement à la légende, et ceux qui sont mieux renseignés croient qu’un de ces Chasseurs qui ont entrepris la Quête du Cor en est encore à le découvrir. Par contre, le Shayol Ghul sait que le Cor a été retrouvé, et cela implique au moins que quelques Amis du Ténébreux le savent aussi, mais ils ignorent où il est et, si la Lumière nous protège, ils ignorent que vous l’avez embouché. Souhaitez-vous vraiment que les Amis du Ténébreux se lancent à vos trousses ? Des Demi-Hommes ou autre Engeance de l’Ombre ? Ils veulent le Cor. Mettez-vous cela dans la tête. Le Cor agira aussi bien pour l’Ombre que pour la Lumière. Seulement s’il doit agir pour eux, il faut d’abord qu’ils s’emparent de vous ou qu’ils vous tuent. Désirez-vous courir ce risque ? »

Mat aurait donné gros pour avoir une couverture supplémentaire, peut-être même un édredon bourré de duvet. La chambre semblait soudain glaciale. « Êtes-vous en train de m’avertir que je risque que des Amis du Ténébreux m’attaquent ici ? Je croyais que la Tour Blanche pouvait les tenir éloignés. » Il se rappela ce qu’avait prétendu Séléné à propos de l’Ajah Noire et se demanda ce que serait la réaction de l’Amyrlin s’il le lui répétait.

« Une bonne raison pour ne pas bouger d’ici, ne croyez-vous pas ? » Elle se leva en défripant sa jupe. « Reposez-vous, mon fils. Vous ne tarderez pas à vous sentir beaucoup mieux. Reposez-vous. » Elle referma sans bruit la porte derrière elle.

Mat resta longtemps allongé à contempler le plafond. C’est à peine s’il eut conscience qu’une servante entrait avec sa part de tarte et un autre cruchon de lait, puis emportait le plateau chargé d’assiettes vides en repartant. Son estomac émit des gargouillis sonores à l’odeur appétissante des pommes et des épices, mais il n’y prêta pas attention non plus. L’Amyrlin croyait l’avoir à sa disposition comme un mouton enfermé dans un parc. Et Séléné… Par la Lumière, qui donc est-elle ? Que veut-elle ? Séléné n’avait pas menti en ce qui concernait certaines questions, mais l’Amyrlin lui avait carrément dit qu’elle avait l’intention de se servir de lui, et comment. Plus ou moins carrément. Dans tout ce qu’elle avait déclaré, il y avait trop de points obscurs où elle pouvait dissimuler quelque chose de redoutable. L’Amyrlin voulait quelque chose, Séléné voulait quelque chose et lui était la corde que chacune tirait à elle. Il songea qu’il aurait préféré affronter des Trollocs plutôt que de se trouver pris entre ces deux-là.

Un moyen de quitter Tar Valon, d’échapper aux griffes de l’une ou de l’autre devait bien exister. Une fois qu’il aurait franchi le fleuve, il saurait bien se tenir hors de portée des Aes Sedai, de Séléné et des Amis du Ténébreux aussi. Il en était certain. Le moyen existait sûrement. Il n’avait qu’à y réfléchir sous tous les angles.

La tarte refroidit sur la table.

21

Un monde de rêves

Egwene se frottait vigoureusement les mains avec une serviette tout en se hâtant dans le couloir faiblement éclairé. Elle les avait lavées deux fois, mais elle avait encore l’impression qu’elles étaient grasses. Elle n’aurait jamais cru qu’il existait tant de marmites au monde. Et aujourd’hui avait été jour de cuisson du pain, alors des seaux de cendres avaient dû être extraits des fours. Et les âtres nettoyés. Et les tables frottées au sable fin jusqu’à être d’un blanc d’os, et les planchers récurés à genoux. Les cendres et la graisse avaient taché sa robe blanche. Elle avait mal aux reins et elle soupirait après son lit, mais Vérine était venue aux cuisines sous prétexte de se faire servir un repas dans son appartement, et elle lui avait murmuré en passant l’ordre d’aller la retrouver.

Vérine habitait au-dessus de la bibliothèque et l’on accédait chez elle par des couloirs qu’utilisaient seulement quelques autres Sœurs Brunes. Il y régnait une atmosphère poussiéreuse, comme si les femmes qui vivaient dans les pièces donnant sur ces couloirs étaient trop occupées par ailleurs pour se soucier d’y faire faire très souvent le ménage par les servantes, et les couloirs serpentaient bizarrement, parfois descendant ou montant de façon inattendue. Les tentures étaient rares, les couleurs de leur tissage assombries, apparemment nettoyées aussi rarement que le reste dans les parages. Bon nombre de lampes n’étaient pas allumées, plongeant dans l’obscurité une grande partie du couloir. Egwene avait l’impression d’être seule, à part un bref aperçu de blanc devant elle, peut-être une novice ou une servante qui se hâtait d’accomplir une tâche quelconque. Ses souliers, claquant sur les dalles nues blanches et noires, éveillaient des échos. Ce n’était pas un endroit réconfortant pour quelqu’un qui pensait à l’Ajah Noire.

Elle trouva ce que Vérine lui avait dit de chercher. Une porte aux panneaux sombres en haut d’une montée, à côté d’une tapisserie poussiéreuse représentant un roi à cheval recevant la soumission d’un autre roi. Vérine avait dit comment ils s’appelaient – des hommes morts des centaines d’années avant la naissance d’Artur Aile-de-Faucon ; Vérine semblait toujours savoir ce genre de chose – mais Egwene était incapable de se rappeler leurs noms ou les pays depuis longtemps disparus sur lesquels ils avaient régné. Néanmoins, de toutes celles qu’elle avait vues, c’était la seule tenture murale qui correspondait à la description de Vérine.

Sans le bruit de ses pas, le couloir paraissait encore plus désert – et plus inquiétant. Elle frappa à la porte et l’ouvrit précipitamment dès que fut prononcé un distrait : « Qui est-ce ? Entrez. »