Au premier pas dans la pièce, elle s’arrêta, stupéfaite. Des étagères couvraient les murs à l’exception d’une porte qui devait conduire à d’autres pièces dans le fond et d’endroits où étaient suspendues des cartes, parfois entassées les unes par-dessus les autres, et ce qui avait l’air de représentations du ciel nocturne. Elle repéra quelques constellations dont l’appellation lui était familière – le Laboureur et la Charrette à Foin, l’Archer et les Cinq Sœurs –, mais d’autres lui étaient inconnues. Des livres, des parchemins et des rouleaux couvraient presque toutes les surfaces planes, avec cent choses bizarres intercalées au milieu des piles et parfois posées dessus. D’étranges objets de verre ou de métal, des sphères reliées à des tubulures, des cercles inscrits dans d’autres cercles, se dressaient au milieu d’ossements et de crânes de toutes formes et espèces. Ce qui paraissait un hibou empaillé, pas plus gros que la main d’Egwene, était perché sur ce qu’on aurait pu prendre pour un crâne de lézard blanchi mais n’en était sûrement pas un, car ce crâne était plus long que son bras et avait des dents recourbées grosses comme ses doigts. Des chandelles avaient été placées au petit bonheur, projetant ici une belle clarté et là des ombres, bien que menaçant à certains endroits de mettre le feu à des parchemins. Le hibou – en fait, une chevêche – cligna des paupières en la regardant et Egwene sursauta.
« Ah ! oui », dit Vérine. Elle était assise à une table aussi encombrée que le reste de la salle avec, entre les mains, un feuillet aux bords déchiquetés comme arraché à quelque chose. « C’est vous. Oui. » Elle remarqua les coups d’œil qu’Egwene jetait furtivement à la chevêche et expliqua machinalement : « Elle empêche l’envahissement des souris. Ces souris rongent le parchemin. » Son geste qui englobait la pièce entière lui rappela le feuillet qu’elle tenait. « Fascinant, ceci. Rosel d’Essam prétend que plus de cent pages ont survécu à la Destruction du Monde, et elle devait s’y connaître puisqu’elle l’a écrit à peine deux cents ans après, mais seule cette page-ci subsiste encore, pour autant que je le sache. Peut-être cette copie même. Rosel a écrit qu’elle contenait des secrets que le monde ne pourrait supporter et qu’elle ne voulait pas parler d’eux en clair. J’ai lu cette page un millier de fois, pour essayer de déchiffrer son message. »
La petite chevêche cligna de nouveau les paupières en fixant Egwene. Celle-ci essaya de ne plus la regarder. « Que dit-elle, Vérine Sedai ? »
Vérine cligna des paupières, d’une façon rappelant fortement la chevêche. « Ce qu’elle dit ? Il s’agit d’une traduction, notez bien, qui se lit presque comme les récitations sur le mode du Grand Chant des bardes. Écoutez. Cœur des Ténèbres. Ba’alzamon. Nom caché dans un nom enseveli sous un autre nom encore. Secret enfoui dans un secret masqué par un autre secret. Traître à l’Espoir. Ishamael trahit tout espoir. La vérité brûle et dessèche. L’espoir échoue devant la vérité. Un mensonge est notre bouclier. Qui peut se dresser contre le Cœur des Ténèbres ? Qui peut affronter le Traître à l’Espoir ? Essence de l’Ombre, Âme de l’Ombre, il est… » Elle s’interrompit avec un soupir. « Cela finit là. Qu’en pensez-vous ?
— Je n’y comprends rien, répondit Egwene. Je trouve cela déplaisant.
— Bah ! pourquoi en serait-il autrement, mon enfant ? Pourquoi l’aimeriez-vous ? Pourquoi le comprendriez-vous ? Je l’étudié depuis près de quarante ans et moi non plus je ne l’apprécie ni n’en saisis le sens. » Vérine plaça soigneusement la page dans un dossier en cuir rigide intérieurement doublé de soie, puis le fourra négligemment dans un tas de paperasses. « Mais vous n’êtes pas venue pour cela. » Elle fourragea sur la table, se parlant à elle-même entre ses dents, rattrapant à plusieurs reprises une pile de livres ou de manuscrits sur le point de s’écrouler. Finalement, elle dénicha une poignée de pages couvertes d’une fine écriture en pattes de mouche que serrait une cordelette noueuse. « Tenez, mon enfant. Tout ce qui est connu sur Liandrin et les femmes parties avec elle. Noms, âges, appartenance à quelle Ajah, lieu de naissance. Tout ce que j’ai pu recueillir dans les archives. Et même comment elles se sont tirées de leurs études. Ce que nous savons des ter’angreals qu’elles ont emportés, aussi, ce qui n’est guère. Rien que des descriptions, en majorité. J’ignore si cela pourra servir. Pour ma part, je n’y ai rien discerné d’utile.
— Peut-être l’une d’entre nous découvrira-t-elle quelque chose. » Un soudain raz-de-marée de méfiance prit Egwene par surprise. À condition qu’elle n’ait rien omis volontairement. L’Amyrlin avait l’air de se fier à Vérine uniquement parce qu’elle ne pouvait pas faire autrement. Et si Vérine appartenait à l’Ajah Noire ? Egwene se secoua. Elle avait voyagé depuis aussi loin que la Pointe de Toman jusqu’à Tar Valon en compagnie de Vérine, et elle se refusait à croire que cette érudite potelée pouvait être une Amie du Ténébreux. « J’ai confiance en vous, Vérine. » Le puis-je, réellement ?
L’Aes Sedai la regarda de nouveau en clignant des paupières, puis écarta d’un mouvement de tête la pensée qui lui était venue. « Cette liste que je vous confie est peut-être importante, comme elle risque d’être du parchemin gâché, mais ce n’est pas l’unique raison pour laquelle je vous ai convoquée. » Elle se mit à repousser des choses sur la table, les empilant sur des tas déjà branlants pour dégager un emplacement. « J’ai appris par Anaiya que vous pourriez devenir une Rêveuse. La dernière était Corianine Nedeal, ce qui remonte à quatre cent soixante-dix ans et, d’après ce que j’ai conclu des archives, elle méritait tout juste cette qualification. Ce serait fort intéressant que vous en deveniez une.
— Elle m’a soumise à des tests, Vérine Sedai, mais elle n’était pas sûre qu’aucun de mes rêves prédise l’avenir.
— La prédiction n’est qu’une partie des dons d’une Rêveuse, mon enfant. Peut-être la moins importante. Anaiya a pour méthode de former les jeunes filles trop lentement, à mon avis. Regardez ceci. » Vérine traça du doigt une série de lignes parallèles sur l’espace qu’elle avait ménagé, des lignes bien visibles dans la poussière sur la surface cirée. « Disons qu’elles représentent des mondes qui auraient pu exister s’il y avait eu des choix d’options différents, si des directions décisives dans le Dessin avaient divergé autrement.
— Les mondes atteints par les Pierres Portes », suggéra Egwene pour montrer qu’elle avait écouté l’enseignement prodigué par Vérine tout au long de leur voyage depuis la Pointe de Toman. Quel rapport cela pouvait-il avoir avec le fait qu’elle soit ou non une Rêveuse ?
« Très juste, mais le Dessin est peut-être beaucoup plus complexe que cela, mon enfant. La Roue tisse nos existences pour former le Dessin d’une Ère, mais les Ères elles-mêmes sont tissées dans la Dentelle du Temps, le Grand Dessin. Alors, ne se pourrait-il que ceci soit même moins que la dixième partie du tissage ? Dans l’Ère des Légendes, certains étaient convaincus qu’il existait d’autres mondes – plus difficiles encore à atteindre que les Mondes où l’on accède par les Pierres Portes, pour autant que cela soit croyable – qui ont cette direction. » Elle traça d’autres lignes croisant les premières à la manière d’une contre-taille. Elle les contempla un instant. « La chaîne et la trame du tissage. Peut-être la Roue du Temps tisse-t-elle avec les mondes un Dessin plus grand encore. » Elle se redressa et s’épousseta les mains. « Bah ! ce n’est pas de cela qu’il s’agit. Dans ces mondes, quelles que soient leurs variations, il y a quelques constantes. L’une est que dans tous le Ténébreux est emprisonné. »