Une fois de plus, elle envisagea de brûler le manuscrit, comme elle avait projeté de le confier à Egwene. Seulement détruire du savoir, n’importe quel savoir, était à ses yeux un péché mortel. Quant à l’autre… Non. Mieux vaut de beaucoup laisser les choses en l’état. Arrivera ce qui doit arriver. Elle laissa le couvercle retomber en place. Voyons, où ai-je mis cette page ?
Fronçant les sourcils, elle commença à fouiller dans les piles de livres et de documents à la recherche du dossier relié en cuir. Egwene lui était déjà sortie de l’esprit.
22
Le prix de l’anneau
Egwene n’avait pas parcouru grand chemin depuis qu’elle avait quitté l’appartement de Vérine quand Sheriam arriva en face d’elle. La Maîtresse des Novices avait l’air soucieuse.
« Si quelqu’un ne s’était pas rappelé que Vérine vous avait parlé, je ne vous aurais pas trouvée. » Le ton de l’Aes Sedai était légèrement irrité. « Venez, enfant. Vous retardez tout ! Qu’est-ce que c’est que ces feuillets ? »
Egwene les serra un peu plus fort. Elle s’appliqua à rendre sa voix à la fois résignée et respectueuse. « Vérine Sedai estime que je devrais les étudier, Aes Sedai. » Que ferait-elle si Sheriam demandait à les examiner ? Quel prétexte offrir pour refuser ? Quelle explication donner pour des pages racontant tout sur treize femmes de l’Ajah Noire et les ter’angreals qu’elles avaient volés ?
Toutefois Sheriam avait apparemment cessé de penser à ces feuillets dès qu’elle avait posé la question.
« Peu importe. Vous êtes convoquée et tout le monde attend. » Elle prit Egwene par le bras et l’obligea à presser le pas.
« Convoquée, Sheriam Sedai ? On attend quoi ? » Sheriam secoua la tête avec exaspération. « Avez-vous oublié que vous devez être promue au rang d’Acceptée ? Quand vous entrerez dans mon bureau demain, vous porterez l’anneau, encore que je doute qu’il vous soit d’un grand réconfort. »
Egwene voulut s’arrêter, mais l’Aes Sedai l’entraîna précipitamment, s’engageant dans un escalier étroit qui descendait en spirale dans l’épaisseur des murs de la bibliothèque. « Ce soir ? Déjà ? Mais je dors à moitié, Aes Sedai, je suis sale et… je pensais que j’aurais encore quelques jours. Pour être prête. Pour me préparer.
— Les heures s’écoulent sans égard pour aucune femme, répliqua Sheriam. La Roue tisse selon son bon vouloir et à son moment. D’ailleurs, qu’auriez-vous à préparer ? Vous savez déjà ce que vous devez savoir. Davantage que n’en connaissait votre amie Nynaeve. » Elle poussa Egwene par une toute petite porte au pied de l’escalier et lui fit traverser à vive allure un autre couloir jusqu’à une rampe qui plongeait vers le bas en tournant sur elle-même.
« J’ai assisté aux cours, protesta Egwene, et je m’en souviens, mais ne pourrais-je avoir d’abord une nuit de sommeil ? » La rampe descendante semblait dérouler sans fin ses circonvolutions.
« L’Amyrlin a décrété qu’il n’y avait aucune raison d’attendre. » Sheriam eut à l’adresse d’Egwene un sourire du coin des lèvres. « Ses paroles exactes étaient : “Une fois qu’on a décidé de vider le poisson, inutile de s’attarder jusqu’à ce qu’il pourrisse.” À cette heure-ci, Élayne est déjà entrée sous les arches et l’Amyrlin entend que vous y entriez aussi ce soir. Non pas que je voie la nécessité d’une telle presse, ajouta-t-elle à moitié pour elle-même, mais quand l’Amyrlin commande, nous obéissons. »
Egwene se laissa tirer en silence vers le bas de la rampe, tandis que son estomac se serrait. Nynaeve n’avait été nullement expansive concernant ce qui était arrivé quand elle avait été promue Acceptée. Elle s’était opposée catégoriquement à en parler sauf pour dire avec une grimace : « Je déteste les Aes Sedai ! » Egwene tremblait quand finalement la rampe aboutit à un large couloir, bien au-dessous de la Tour, dans les profondeurs rocheuses de l’île.
Le couloir était simple et dépourvu de décoration, le roc blanc à travers lequel il avait été creusé était poli mais, à part cela, resté tel quel, et il y avait seulement tout au bout une porte en bois sombre à deux vantaux, large et grande comme une porte de forteresse et d’un égal dépouillement, encore qu’en panneaux finement rabotés et adroitement ajustés. Ces battants majestueux étaient si bien équilibrés que Sheriam en poussa un sans effort et entraîna Egwene à sa suite dans une vaste salle au plafond en forme de coupole.
« Ce n’est pas trop tôt ! » dit d’un ton sec Élaida. Son châle à franges rouges sur les épaules, elle était debout d’un côté de cette salle, derrière une table où étaient posées trois grandes coupes en argent.
Des lampes sur des socles élevés éclairaient la salle et ce qui était installé au centre sous la coupole : trois arches rondes en argent, juste assez hautes pour que l’on passe dessous, reposant sur un épais cercle d’argent, leurs bases se touchant à l’endroit où leurs piédroits aboutissaient sur le cercle. Une Aes Sedai était assise en tailleur sur le roc nu devant chaque point où les arches rejoignaient le cercle, toutes les trois portant leur châle. La Sœur de l’Ajah Verte était Alanna, mais Egwene ne connaissait pas la Sœur Jaune, ni la Blanche.
Entourées par le rayonnement de la saidar accueillie en elles, les trois Aes Sedai contemplaient sans broncher les arches et, à l’intérieur de la structure d’argent, un rayonnement correspondant lança quelques lueurs puis se renforça. Cet édifice était un ter’angreal et, quelle qu’ait été sa destination au temps de l’Ère des Légendes, à présent les novices le traversaient pour devenir des Acceptées. À l’intérieur, Egwene aurait à affronter ses craintes. Par trois fois. La lumière blanche sous les arches ne vacillait plus ; elle restait à l’intérieur comme si elle y était emprisonnée, mais elle en remplissait l’espace, le rendait opaque.
« Tranquillisez-vous, Elaida, dit Sheriam avec calme. Nous en aurons vite terminé. » Elle se tourna vers Egwene. « Trois chances ici sont accordées aux novices. Vous pouvez refuser deux fois d’entrer mais, au troisième refus, vous serez renvoyée à jamais de la Tour. C’est la règle générale et vous avez certes le droit de refuser, mais je ne pense pas que l’Amyrlin serait contente de vous si vous vous dérobiez.
— Elle n’aurait pas dû se voir accorder cette chance. » Il y avait une dureté de fer dans la voix d’Elaida, et son expression n’était guère plus amène. « Peu m’importe son potentiel. Elle devrait être expulsée de la Tour. Ou, à défaut, mise à frotter les sols pendant les dix prochaines années. »
Sheriam décocha à la Sœur Rouge un regard perçant. « Vous n’étiez pas aussi intransigeante pour Elayne. Vous avez exigé de participer à cette cérémonie, Élaida – peut-être à cause d’Élayne – et vous jouerez également votre rôle pour cette jeune fille, comme vous êtes censée le faire, ou bien partez et je trouverai quelqu’un d’autre. »
Les deux Aes Sedai se dévisagèrent si intensément qu’Egwene n’aurait pas été surprise de voir l’aura du Pouvoir Unique flamboyer autour d’elles. Finalement, Elaida eut un mouvement de tête dédaigneux qu’elle ponctua d’un rire sec.