« S’il le faut, allons-y. Donnez à cette pauvre fille une chance de refuser et terminez-en. Il est tard.
— Je ne désire pas refuser. » La voix d’Egwene chevrotait, mais elle se raffermit et tint la tête haute. « Je veux continuer.
— Bien, répliqua Sheriam. Bien. Maintenant, je vais vous dire deux choses qu’aucune femme n’entend à moins de se trouver où vous êtes. Lorsque vous aurez commencé, vous devez continuer jusqu’à la fin. Refusez à n’importe quel moment et vous serez expulsée de la Tour exactement comme si vous aviez refusé dès l’abord pour la troisième fois. Chercher, lutter, c’est affronter du danger. » Le ton de Sheriam suggérait qu’elle avait prononcé bien souvent cet avertissement. Il y avait une lueur de compassion dans ses yeux, mais l’expression de son visage était presque aussi dure que celle d’Élaida. Egwene fut plus effrayée par la compassion que par la dureté. « Quelques femmes sont entrées et ne sont jamais ressorties. Quand on a laissé le ter’angreal redevenir neutre, elles… n’étaient plus là. Et on ne les a jamais revues. Si vous voulez survivre, vous devez être ferme. Hésitez, manquez de résolution et… » Le visage de Sheriam suppléait aux mots qu’elle n’avait pas prononcés ; Egwene frissonna. « Ceci est votre dernière chance. Refusez maintenant et cela comptera seulement comme le premier refus. Vous pourrez encore tenter deux fois votre chance. Si vous êtes d’accord à présent, vous ne pourrez plus reculer. Il n’y a pas de honte à refuser. Je n’ai pas pu dire oui la première fois, en ce qui me concerne. Choisissez. »
Elles ne sont jamais ressorties ? Egwene avala péniblement sa salive. Je veux être une Aes Sedai. Et d’abord je dois devenir une Acceptée. « Je continue. » Sheriam hocha la tête. « Alors préparez-vous. » Egwene cilla, puis se souvint. Elle devait entrer dévêtue sous l’arche du ter’angreal. Elle se pencha pour poser sur le sol la liasse de feuillets que lui avait confiés Vérine – et hésita. Si elle les laissait là, Sheriam ou Élaida, l’une ou l’autre, pouvait les parcourir pendant qu’elle se trouvait à l’intérieur du ter’angreal. Elles pouvaient découvrir cet autre petit ter’angreal dans son aumônière. Si elle refusait de poursuivre l’épreuve, elle aurait une chance de les dissimuler, peut-être de les confier à Nynaeve. Le souffle lui manqua. Impossible de refuser maintenant. J’ai déjà commencé.
« Avez-vous dès à présent choisi de refuser, mon enfant ? questionna Sheriam en fronçant les sourcils. Sachant désormais ce que cela implique ?
— Non, Aes Sedai », dit vivement Egwene. Elle se déshabilla précipitamment et plia ses vêtements, puis les plaça sur l’aumônière et les feuillets. On verrait bien.
À côté du ter’angreal, Alanna prit soudain la parole. « Quelque chose vibre… une sorte de résonance. » Elle ne quittait pas les arches des yeux. « Presque comme un écho. Je ne sais pas d’où cela provient.
— Y a-t-il un problème ? » questionna sèchement Sheriam. Elle paraissait surprise, aussi. « Je ne veux pas envoyer quelqu’un là s’il y a un problème. »
Egwene jeta un coup d’œil d’espoir ardent à sa pile de vêtements. Oh ! oui, s’il te plaît, Lumière, un problème. Quelque chose qui me permette de cacher ces feuillets sans refuser d’entrer.
« Non, répondit Alanna. C’est comme d’avoir un bitème qui vous bourdonne autour de la tête quand on essaie de réfléchir, mais cela ne cause pas de perturbation. Je ne l’aurais pas mentionné si ce n’est qu’à ma connaissance c’est la première fois que cela se produit. » Elle secoua la tête. « Ça s’est arrêté maintenant.
— Peut-être, commenta Élaida d’un ton sarcastique, d’autres ont-elles jugé qu’un si petit détail ne valait pas la peine d’être mentionné.
— Continuons. » Le ton de Sheriam impliquait qu’elle n’admettrait pas d’autres interruptions. « Venez. »
Avec un dernier regard à ses habits et aux documents dissimulés dessous, Egwene la suivit vers les arches. Les dalles de pierre étaient froides comme de la glace sous ses pieds nus.
« Qui amenez-vous avec vous, ma Sœur ? » psalmodia Élaida.
Poursuivant sa marche de son pas mesuré, Sheriam répondit : « Une qui vient en candidate à l’Acceptation, ma Sœur. » Les trois Aes Sedai postées autour du ter angreal ne bronchèrent pas.
« Est-elle prête ?
— Elle est prête à abandonner ce qu’elle était et, passant à travers ses peurs, à obtenir l’Acceptation.
— Connaît-elle ses peurs ?
— Elle ne les a jamais affrontées, mais en est désireuse à présent.
— Qu’elle affronte donc ce qu’elle redoute. » Même dans le formalisme du cérémonial, la voix d’Elaida recelait une note de satisfaction.
— La première fois, reprit Sheriam, est pour ce qui était. La voie de retour ne se présentera qu’une fois. Soyez ferme. »
Egwene respira à fond et avança, franchit l’arche et pénétra dans la lumière. La brillance l’engloutit.
« Jaim Dawtry est passé nous voir. Le colporteur a rapporté de Baerlon de drôles de nouvelles. »
Egwene qui balançait le berceau leva la tête. Rand était debout sur le seuil. Pendant un instant, elle eut le vertige. Son regard alla de Rand – mon mari – à l’enfant dans le berceau – ma fille – et revint à Rand avec stupeur.
La voie de retour ne se présentera qu’une fois. Soyez ferme.
C’était non pas sa propre pensée mais une voix désincarnée qui pouvait émaner de son cerveau ou d’en dehors, être masculine ou féminine, cependant impassible et non identifiable. Chose curieuse, cette voix ne lui parut pas inconnue.
La stupeur passagère se dissipa, et ne resta plus comme motif d’étonnement que la raison pour laquelle elle avait eu l’impression de quelque chose de bizarre. Bien sûr que Rand était son mari – son bel époux aimant – et Joiya était sa fille – la plus jolie, la plus charmante petite fille du pays des Deux Rivières. Tam, le père de Rand, était allé s’occuper des moutons, soi-disant afin que Rand puisse travailler à la grange mais en réalité afin qu’il ait davantage de temps pour jouer avec Joiya. Cet après-midi, le père et la mère d’Egwene devaient venir du village. Et probablement Nynaeve qui voudrait voir si la maternité ne perturbait pas les études d’Egwene, qui la mettraient un jour à même de remplacer Nynaeve dans sa fonction de Sagesse.
« Quel genre de nouvelles ? » demanda-t-elle. Elle se remit à remuer le berceau et Rand s’approcha pour sourire à l’enfantelet emmailloté dans ses langes. Egwene rit sous cape. Il était tellement absorbé par sa fille que, la moitié du temps, il n’entendait pas ce qu’on lui disait. « Rand ? Quelle sorte de nouvelles ? Rand ?
— Comment ? » Son sourire s’estompa. « Des nouvelles bizarres. De guerre. Il y a une grande guerre qui sévit presque partout, d’après Jaim. » Voilà qui était effectivement bizarre ; les rumeurs de conflits parvenaient rarement au pays des Deux Rivières avant que les combats soient terminés depuis longtemps. « Il a dit que tout le monde se battait contre des gens appelés les Shawkins, ou les Sanchans, ou un nom de ce genre. Je n’en ai jamais entendu parler. »
Egwene, si… elle avait l’impression de savoir… Quoi que ce fût, cela s’était effacé de son esprit.
« Tu te sens bien ? demanda-t-il. Cela n’a pas de quoi nous bouleverser ici, mon cœur. Les guerres n’atteignent jamais les Deux Rivières. Nous sommes bien trop loin de partout pour qu’on se soucie de nous.
— Je ne suis pas inquiète. Jaim a-t-il dit autre chose ?