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— Rien qui peut te paraître croyable. On aurait juré entendre discourir un Coplin. À ce qu’il raconte, le colporteur prétend que ces gens-là utilisent des Aes Sedai dans les batailles, mais il affirme aussi qu’ils offrent mille marcs d’or à quiconque leur livre une Aes Sedai. Et ils tuent tous ceux qui en cachent une. Cela n’a pas de sens. Bah ! inutile de nous en faire. Tout cela se passe bien loin de chez nous. »

Aes Sedai. Egwene se tâta le front. La voie du retour ne se présente qu’une fois. Soyez ferme.

Elle remarqua que Rand avait lui aussi porté la main à sa tête. « Les migraines ? » demanda-t-elle.

Il acquiesça d’un signe, le regard soudain tendu. « Cette poudre que Nynaeve m’a donnée n’a plus l’air d’avoir d’effet, ces jours derniers. »

Elle hésita. Ces maux de tête de Rand la tracassaient. Ils empiraient maintenant chaque fois qu’ils se manifestaient. Et le plus grave était quelque chose qu’elle n’avait pas remarqué au début, quelque chose qu’elle souhaitait presque n’avoir jamais remarqué. Quand la tête de Rand lui faisait mal, d’étranges incidents se produisaient peu après. La foudre jaillissait d’un ciel pur et réduisait en miettes cette énorme souche de chêne qu’il avait mis deux jours à déraciner quand lui et Tam avaient défriché le terrain pour un nouveau champ. Des tempêtes que Nynaeve n’avait pas entendues approcher quand elle écoutait le vent. Des incendies de forêt. Et plus la douleur de Rand augmentait, pire s’ensuivait. Personne d’autre n’avait établi de lien entre ces incidents et Rand, pas même Nynaeve, et Egwene en était reconnaissante. Elle se refusait à réfléchir à ce que cela pouvait signifier.

C’est de l’idiotie pure et simple, se dit-elle. Il faut que je sache si je vais l’aider. Parce qu’elle-même avait un secret, un secret qui l’effrayait quand elle s’efforçait d’élucider sa signification. Nynaeve lui enseignait la connaissance des simples, préparait Egwene à lui succéder un jour en tant que Sagesse. Les soins de Nynaeve obtenaient souvent des guérisons quasi miraculeuses, des blessures refermées en ne laissant qu’une cicatrice légère, des malades au bord de la tombe ramenés à la vie. Seulement, par trois fois à présent, Egwene avait sauvé quelqu’un que Nynaeve avait jugé perdu. Trois fois elle était restée assise à tenir une main pendant l’heure dernière et avait vu la personne se relever du lit de mort. Nynaeve l’avait interrogée minutieusement sur ce qu’elle avait fait, quelles simples elle avait utilisées et en quel mélange. Jusqu’ici, elle n’avait pas trouvé le courage d’admettre qu’elle n’avait rien fait. J’ai bien dû faire quelque chose. Une fois, ç’aurait pu être un hasard, mais trois fois… il faut que je découvre quoi. Il faut que j’apprenne. Cela déclencha un bourdonnement dans sa tête, comme si les mots se réverbéraient dans son crâne. Si j’ai pu aider ceux-là, je peux soulager mon mari.

« Laisse-moi essayer, Rand », dit-elle. Et, comme elle se levait, elle aperçut par l’embrasure de la porte une arche d’argent dressée devant la maison, une arche emplie de lumière blanche. La voie de retour ne se présentera qu’une fois. Soyez ferme. Elle avait avancé de deux pas vers la porte quand elle s’obligea à s’arrêter.

Elle s’immobilisa, regarda derrière elle Joiya qui gazouillait dans son berceau, Rand qui se pressait toujours une main sur le front et qui avait l’air de se demander où elle allait. « Non, dit-elle. Non, voilà ce que je désire. Voilà ce que je veux ! Pourquoi ne l’aurai-je pas aussi ? » Elle ne comprit pas ses propres paroles. C’était ce qu’elle souhaitait, bien sûr, et elle l’avait.

« De quoi donc as-tu envie, Egwene ? questionna Rand. S’il s’agit de quelque chose qui est dans mes moyens, tu sais que je me le procurerai. Sinon, je le fabriquerai. »

La voie de retour ne se présentera qu’une fois. Soyez ferme.

Elle avança d’un autre pas, jusque sur le seuil. L’arche d’argent l’attirait. Quelque chose attendait de l’autre côté. Quelque chose à quoi elle aspirait par-dessus tout au monde. Quelque chose qu’elle avait à accomplir.

« Egwene, je… »

Un bruit de chute résonna derrière elle. Tournant la tête, elle aperçut par-dessus son épaule Rand à genoux, le dos rond, qui se tenait la tête à deux mains. Jamais il n’avait autant souffert. Que va-t-il arriver après cela ?

« Ah ! Lumière ! dit-il d’une voix haletante. Lumière ! je souffre. J’ai plus mal que jamais ! Egwene ? »

Soyez ferme.

Ça attendait. Ce quelque chose qu’elle avait à faire. Devait faire. Elle avança d’un pas. C’était dur, plus dur que tout ce qu’elle avait jamais accompli dans sa vie. Un pas dehors, vers l’arche. Derrière elle, Joiya riait.

« Egwene ? Egwene, je ne peux pas… » Il s’interrompit pour gémir tout haut.

Ferme.

Elle raidit l’échine et continua à marcher, mais elle était incapable d’empêcher les larmes de couler sur ses joues. Les gémissements de Rand se transformèrent en cris, noyant le rire de Joiya. Du coin de l’œil, Egwene vit Tam arriver en courant de toutes ses forces.

Il ne peut pas le soulager, pensa-t-elle, et ses pleurs se changèrent en sanglots déchirants. Il n’y a rien qu’il puisse pour lui, mais moi je le pourrais. Je le pourrais.

Elle entra dans la lumière – et fut consumée.

Secouée de tremblements et de sanglots, Egwene sortit de l’arche, celle-là même par laquelle elle était entrée, la mémoire lui revenant brusquement à flots devant le visage de Sheriam qui avait surgi devant elle. Une froide eau cristalline entraîna ses larmes quand Élaida vida lentement au-dessus de sa tête une coupe d’argent. Elle continua à pleurer ; elle avait l’impression qu’elle ne s’arrêterait jamais.

« Vous êtes lavée et purifiée de tout péché que vous pouvez avoir commis et de ceux qui ont été commis contre vous, déclara Élaida. Vous êtes lavée et purifiée de ce que vous pouvez avoir commis comme crime et de ceux commis contre vous. Vous venez à nous lavée et pure, de cœur et d’âme. »

Ô Lumière, songea Egwene tandis que l’eau coulait sur son corps, puisse-t-il en être ainsi. L’eau est-elle capable de laver ce que j’ai fait ?

« Son nom était Joiya, dit-elle à Sheriam entre deux sanglots. Rien ne peut valoir ce que j’ai juste… ce que je…

— Il y a un prix pour devenir Aes Sedai », répliqua Sheriam, mais la compassion imprégnait son regard, plus intense qu’avant. « Il y a toujours un prix à payer.

— Était-ce réel ? Ai-je rêvé ? » Ses sanglots noyèrent ce qu’elle voulait dire encore. L’ai-je abandonné alors qu’il allait mourir ? Ai-je abandonné mon bébé ?

Sheriam passa un bras autour de ses épaules, commença à la guider autour du cercle d’arches. « Toutes les femmes que j’ai regardées sortir de là ont posé la même question. La réponse est que personne ne le sait. On a supposé que peut-être certaines de celles qui ne sont pas revenues ont choisi de rester parce qu’elles avaient découvert un endroit plus enchanteur et vécu leur vie là-bas. » Sa voix se durcit. « Si c’est exact et qu’elles y ont demeuré par choix, alors j’espère que l’existence qu’elles ont menée a été loin d’être heureuse. Je n’ai pas de sympathie pour quiconque fuit ses responsabilités. » Le ton de sa voix devint légèrement moins tranchant. « Pour ma part, je suis persuadée que ce n’est pas réel. Par contre, le danger l’est. Souvenez-vous-en. » Elle s’arrêta devant l’arche lumineuse suivante. « Êtes-vous prête ? »