Passant d’un pied sur l’autre, Egwene hocha la tête et Sheriam enleva le bras posé sur ses épaules.
« La deuxième fois est pour ce qui est. La voie de retour ne se présentera qu’une fois. Soyez ferme. »
Egwene frissonna. Quoi qu’il advienne, cela ne peut pas être pire que tout à l’heure. Pas possible. Elle entra dans la brillance neigeuse.
Tête baissée, elle contemplait sa robe, de la soie bleue sur laquelle étaient cousues des perles, toute déchirée et poussiéreuse. Sa tête se releva et elle embrassa du regard les ruines d’un grand palais autour d’elle. Le Palais Royal d’Andor, dans Caemlyn. Elle le savait et se retint de hurler.
La voie de retour ne se présentera qu’une fois. Soyez ferme.
Le monde n’était pas comme elle le souhaitait, en aucune façon qui lui vienne à l’esprit sans qu’elle ait envie de pleurer, mais toutes ses larmes avaient été versées depuis longtemps, et le monde était ce qu’il était. Des ruines, voilà ce qu’elle s’attendait à voir.
Sans se soucier d’éviter de déchirer davantage sa robe mais aussi attentive qu’une souris à ne pas faire de bruit, elle escalada un des tas de gravats et examina les rues en courbe de la Ville Intérieure. Aussi loin que portait son regard dans n’importe quelle direction, ce n’était que ruines et désolation, des bâtiments qui semblaient avoir été éventrés par des fous, d’épais panaches de fumée s’élevant des incendies qui brûlaient encore. Il y avait des gens dans les rues, des bandes d’hommes armés qui patrouillaient, cherchaient. Et des Trollocs. Les hommes s’écartaient peureusement devant eux, et les Trollocs grondaient à leur adresse et riaient, d’un rude rire guttural. Cependant ils se connaissaient, ils œuvraient ensemble.
Un Myrddraal survint à longues enjambées dans la rue, son manteau noir ondulant doucement au rythme de sa marche alors même que le vent soufflant par rafales soulevait en tourbillon poussière et détritus autour de lui. Hommes et Trollocs de même se faisaient tout petits sous son regard sans yeux. « Cherchez ! » Sa voix ressemblait à quelque chose de mort depuis longtemps qui s’effondrerait. « Ne restez pas là, à trembloter ! Trouvez-le ! »
Egwene redescendit se dissimuler derrière le tas de gravats aussi silencieusement qu’elle en fut capable.
La voie de retour ne se présentera qu’une fois. Soyez ferme.
Elle s’arrêta, effrayée à l’idée que ce chuchotement émanait de l’Engeance de l’Ombre. D’une certaine façon, pourtant, elle était certaine que non. Jetant un coup d’œil par-dessus son épaule, redoutant à demi de voir le Myrddraal debout à l’endroit qu’elle quittait à l’instant, elle se hâta de poursuivre sa route et donner dans le palais détruit, obligée d’escalader des poutres tombées et de se faufiler entre d’épais blocs de maçonnerie écroulés pour continuer à avancer. Une fois, elle marcha sur un bras de femme qui sortait de dessous un amas de plâtre et de briques qui avait été une cloison et peut-être une partie de l’étage supérieur. Elle ne prêta pas plus d’attention au bras qu’à l’anneau au Grand Serpent sur un des doigts. Elle s’était entraînée à ne pas voir les morts enfouis dans le dépotoir que les Trollocs et les Amis du Ténébreux avaient fait de Caemlyn. Elle ne pouvait rien pour les morts.
S’insinuant à force dans une brèche étroite où un morceau de plafond était tombé, elle se retrouva dans une salle à demi comblée par les débris de ce qui avait été au-dessus auparavant. Rand gisait cloué à terre par un épais madrier en travers de la taille, les jambes invisibles sous les blocs de pierre qui remplissaient la moitié de la pièce. Son visage était couvert de poussière et de sueur. Il ouvrit les yeux quand elle s’approcha.
« Tu es revenue. » Il s’arracha les mots de la gorge, d’une voix rauque et âpre. « Je craignais… Peu importe. Il faut que tu m’aides. »
Elle se laissa choir avec lassitude sur le sol. « Je pourrais facilement soulever ce madrier avec de l’Air mais, dès qu’il bougera, le reste s’abattra sur toi. Sur nous deux. Je suis incapable d’agir sur la totalité, Rand. »
Il eut un rire amer et laborieux, interrompu presque aussitôt. De nouvelles gouttes de transpiration luirent sur sa figure, et il parla avec effort. « Je pourrais le déplacer moi-même, ce madrier. Tu le sais. Je pourrais enlever ça et les pierres qui sont par-dessus, tout l’ensemble. Seulement, pour y arriver, je dois me laisser aller et je ne peux pas m’y fier. Je ne peux pas me fier… » Il s’arrêta, cherchant péniblement à reprendre son souffle.
« Je ne comprends pas, dit-elle lentement. Te laisser aller ? À quoi ne peux-tu te fier ? » La voie de retour ne se présentera qu’une fois. Soyez ferme. Elle passa ses mains avec rudesse sur ses oreilles.
« La folie, Egwene. Je la tiens… pour le moment… en respect. » Son rire haletant donna la chair de poule à Egwene. « Seulement cela exige de moi toute ma concentration. Si je me relâche ne serait-ce qu’un peu, ne serait-ce qu’un instant, la folie s’emparera de moi. Alors je n’aurais plus la maîtrise de mes actes. Il faut que tu m’aides.
— Comment, Rand ? J’ai tenté tout ce que je connais. Dis-moi comment et je le ferai. »
La main de Rand s’écarta lourdement de son corps et retomba juste à côté d’un poignard gisant dans la poussière, la lame à nue. « Le poignard », chuchota-t-il. Sa main revint avec peine jusqu’à sa poitrine. « Ici. Dans le cœur. Tue-moi. »
Elle le regarda, regarda le poignard avec stupeur, comme si l’un et l’autre étaient des serpents venimeux. « Non, Rand, je ne veux pas. Je ne peux pas ! Comment oses-tu demander une chose pareille ? »
Dans un lent glissement, la main de Rand retourna vers le poignard. De nouveau, ses doigts n’atteignirent rien. Il tendit ses muscles avec un gémissement, effleura le poignard du bout d’un doigt. Avant qu’il recommence ses efforts, Egwene écarta l’arme d’un coup de pied. Rand s’affaissa avec un sanglot.
« Explique-moi, dit-elle d’un ton pressant. Pourquoi veux-tu que je… t’assassine ? Je te guérirai, je ferai n’importe quoi pour te sortir d’ici, mais te tuer est au-delà de mes forces. Pourquoi ?
— Ils peuvent retourner mon âme comme un gant, Egwene. » La respiration de Rand était tellement pénible qu’elle aurait voulu avoir encore des larmes à verser. « S’ils s’emparent de moi… les Myrddraals… les Seigneurs de l’Épouvante… ils me pousseront dans le camp de l’Ombre. Si la folie s’empare de moi, je serai dans l’impossibilité de lutter contre eux. Je ne me rendrai pas compte de ce qu’ils font avant que ce soit trop tard. Que me reste même rien qu’une étincelle de vie quand ils me découvriront, ils y parviendront. Je t’en prie, Egwene. Pour l’amour de la Lumière. Tue-moi.
— Je… je ne peux pas, Rand. Que la Lumière m’assiste, je ne peux pas ! »
La voie de retour ne se présentera qu’une fois. Soyez ferme.
Elle regarda par-dessus son épaule – une arche d’argent emplie d’une clarté neigeuse occupait la majeure partie de l’espace dégagé au milieu des décombres.
« Egwene, aide-moi. »
Soyez ferme.
Elle se redressa et avança d’un pas vers l’arche. Cette arche était là droit devant elle. Encore un pas et…
« Je t’en supplie, Egwene. Aide-moi. Je n’arrive pas à l’attraper. Pour l’amour de la Lumière, Egwene, aide-moi !
— Je ne peux pas te tuer, chuchota-t-elle. Je ne peux pas. Pardonne-moi. » Elle avança.
« AU SECOURS, EGWENE ! »
La lumière la réduisit en cendres.
Elle sortit de l’arche en vacillant, sans prêter attention à sa nudité ou s’en soucier. Un frisson la parcourut et elle plaqua ses deux mains sur sa bouche. « Je ne pouvais pas, Rand, murmura-t-elle. Je ne pouvais pas. Je t’en prie, pardonne-moi. » Ô Lumière, viens-lui en aide. S’il te plaît, Lumière, prête assistance à Rand.