Beldeine s’arrêta devant une haute porte à deux battants, le bois sombre de chacun d’eux incrusté d’une grande Flamme de Tar Valon en argent. Elle se frotta les mains sur sa jupe, comme si elles étaient soudain humides de sueur, avant d’ouvrir un des battants et de précéder Egwene en haut d’une rampe raide de la même pierre blanche striée d’argent dont étaient construits les remparts de Tar Valon. Même ici, cette pierre semblait étinceler.
La rampe se terminait dans une vaste salle circulaire sous une voûte en dôme haute d’au moins trente pas. Une estrade était installée sur le pourtour de la salle, accessible par des degrés, sauf à l’endroit où cette rampe et deux autres aboutissaient, à intervalles réguliers autour du cercle. La Flamme de Tar Valon était au centre, entourée par des spirales de couleur qui allaient s’élargissant, les couleurs des sept Ajahs. En face de l’endroit ou débouchait la rampe, de l’autre côté de la salle, il y avait un siège à haut dossier, massif et artistement orné de sculptures de lianes et de feuilles, peintes aux couleurs de toutes les Ajahs.
Beldeine frappa un coup sec de sa masse sur le sol. Un chevrotement se décelait dans sa voix. « La voici. La Gardienne des Sceaux. La Flamme de Tar Valon. Le Trône d’Amyrlin. Elle vient. »
Dans un froufrou de jupes, les femmes portant un châle assises sur l’estrade se levèrent de leurs sièges. Vingt et un groupés par trois, chaque triade peinte et garnie de coussins dans la même teinte que la frange du châle des femmes qui se tenaient devant.
La Salle du Conseil de la Tour, songea Egwene en traversant l’espace jusqu’à sa place. Le Trône de l’Amyrlin. Ce n’est pas autre chose. La Salle du Conseil et les représentantes des Ajahs. Je suis venue ici des milliers de fois. Pourtant elle ne s’en rappelait pas une seule séance. Qu’est-ce que je fais dans la Salle du Conseil ? Par la Lumière, elles m’écorcheront vive quand elles comprendront… Elle n’était pas sûre de ce qu’elles comprendraient, elle savait seulement qu’elle priait pour qu’elles ne comprennent pas.
La voie de retour ne se présentera qu’une…
La voie de retour ne se présentera…
La voie…
L’Ajah Noire attend. Cette phrase-là, au moins, était complète. Elle émanait de partout. Pourquoi personne d’autre ne semblait-il l’entendre ?
Prenant place dans le fauteuil du Trône de l’Amyrlin – le fauteuil appelé aussi Trône de l’Amyrlin – elle s’avisa qu’elle n’avait aucune idée de ce qu’elle devait faire ensuite. Les autres Aes Sedai s’étaient assises en même temps qu’elle, toutes sauf Beldeine qui se tenait derrière elle, masse en main, avalant nerveusement sa salive.
« Commencez », finit-elle par dire.
Cela sembla suffire. Une des Sœurs Rouges se leva. Egwene ressentit un choc en reconnaissant Élaida. À la même seconde, elle se rendit compte qu’Élaida était le chef de file des Représentantes de l’Ajah Rouge – et sa plus implacable ennemie. L’expression de son visage tandis qu’elle la regardait depuis l’autre côté de la salle fit frissonner Egwene intérieurement. Elle avait un air froid, sévère… et triomphant. Qui promettait des choses auxquelles mieux valait ne pas penser.
« Amenez-le », commanda à haute voix Élaida.
D’une des rampes – pas celle par laquelle Egwene était entrée – monta le crissement de bottes sur la pierre. Des gens apparurent. Une douzaine d’Aes Sedai entourant trois hommes, deux étant des gardes à la forte carrure, avec la Flamme de Tar Valon en forme de larme sur la poitrine, tiraient les chaînes d’un troisième qui trébuchait comme hébété.
Egwene se pencha brusquement en avant sur son trône. L’homme enchaîné était Rand. Les yeux mi-clos, la tête affaissée, il semblait presque endormi, se déplaçant seulement dans le sens ou l’entraînaient les chaînes.
« Cet homme, déclara Élaida, s’est proclamé le Dragon Réincarné. » Un murmure de dégoût résonna, non pas comme si l’auditoire était surpris mais comme si c’était quelque chose qu’il n’avait pas envie d’entendre. « Cet homme a canalisé le Pouvoir Unique. » Le brouhaha se fit plus audible à présent, exprimant le dégoût et une nuance de crainte. « Il n’y a qu’un châtiment pour cela, connu et accepté dans toutes les nations mais décrété seulement ici, à Tar Valon, dans la Salle du Conseil. J’en appelle au Trône d’Amyrlin pour prononcer la sentence de neutralisation à l’encontre de cet homme. »
Les yeux d’Élaida étincelaient en regardant Egwene. Rand. Qu’est-ce que je fais ? Ô Lumière, que vais-je faire ?
« Pourquoi hésitez-vous ? dit impérieusement Elaida. La sentence a été adoptée depuis trois mille ans. Pourquoi hésitez-vous, Egwene al’Vere ? »
Une des Sœurs Vertes se dressa, la colère visible à travers son masque de calme. « Honte à vous, Élaida ! Montrez-vous respectueuse envers le Trône d’Amyrlin ! Témoignez du respect à notre Mère !
— Le respect se perd aussi bien qu’il se gagne, répliqua froidement Elaida. Eh bien, Egwene ? Serait-ce que vous montrez enfin votre faiblesse, votre inaptitude à remplir vos fonctions ? Serait-ce que vous ne prononcerez pas la sentence à l’encontre de cet homme ? »
Rand essaya de relever la tête sans y réussir. Egwene se dressa péniblement, prise de vertige, s’efforçant de se rappeler qu’elle était l’Amyrlin avec le pouvoir de commander à toutes ces femmes, hurlant intérieurement qu’elle était une novice, qu’elle n’avait rien à faire ici, qu’une erreur grossière était commise. « Non, dit-elle d’une voix tremblante. Non, je ne peux pas ! Je ne veux pas…
— Elle se trahit elle-même ! » Le cri d’Elaida noya la tentative d’Egwene pour s’expliquer. « Elle se condamne de sa propre bouche. Arrêtez-la ! »
Au moment où Egwene allait riposter, Beldeine s’approcha d’elle. Et la masse de la Gardienne des Chroniques s’abattit sur son crâne.
Le Noir.
D’abord, elle sentit que sa tête était douloureuse. Il y avait quelque chose de dur sous son dos – et de froid. Ensuite, elle perçut les voix. Des murmures.
« Est-elle encore inconsciente ? » Un son âpre, une lime sur de l’os.
« Ne vous inquiétez pas », dit une femme qui paraissait loin, très loin. Elle donnait l’impression d’être mal à l’aise, effrayée, tout en s’efforçant de ne pas le montrer. « Son compte sera réglé avant qu’elle comprenne ce qui lui arrive. Alors elle sera à nous, pour en faire ce que nous voudrons. Peut-être que nous vous la donnerons pour vous amuser avec.
— Après que vous l’aurez utilisée à vos propres fins.
— Évidemment. »
Les sons de voix faibles s’éloignèrent encore davantage.
La main d’Egwene effleura sa jambe, toucha de la peau nue, hérissée par la chair de poule. Elle entrouvrit légèrement les paupières. Elle était nue, meurtrie, couchée sur une table de bois mal dégrossie dans ce qui semblait un débarras inutilisé. Des échardes lui piquaient le dos. Elle avait un goût métallique de sang dans la bouche.
Un groupe d’Aes Sedai se tenaient dans un coin de la pièce, discutant entre elles, à voix basse mais sur un ton pressant. Son mal de tête rendait difficile de réfléchir, mais les compter paraissait important. Treize.
Un autre groupe, des hommes encapuchonnés et drapés dans des capes noires rejoignit celui des Aes Sedai, qui semblèrent écartelées entre le désir de se faire toutes petites et celui d’essayer d’en imposer par leur présence. Un des hommes tourna la tête vers la table. La face blafarde sous le capuchon ne comportait pas d’yeux.