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Egwene n’avait pas besoin de compter les Myrddraals. Elle savait. Treize Myrddraals et treize Aes Sedai. Sans plus réfléchir, saisie de terreur, elle hurla. Pourtant, même sous l’empire de cette peur qui tentait de lui briser les os, elle chercha à entrer en contact avec la Vraie Source, s’efforça désespérément d’attirer la saidar.

« Elle a repris conscience.

— Impossible ! Pas déjà !

— Entourez-la d’un écran ! Vite ! Vite ! Coupez son contact avec la Source !

— Trop tard ! Elle est trop forte !

— Saisissez-la ! Dépêchez-vous ! »

Des mains se tendirent vers ses bras et ses jambes. Des mains d’une pâleur blafarde comme des larves vivant sous des pierres, mues par des esprits embusqués derrière des faces blêmes sans yeux. Si ces mains touchaient sa chair, elle était sûre de devenir folle. Le Pouvoir l’envahit.

Des flammes jaillirent de la peau des Myrddraals, déchirant l’étoffe noire comme si c’étaient des dagues aux lames de feu. Hurlant, les Demi-Hommes se desséchaient et brûlaient comme du parchemin huilé. Des fragments de pierre gros comme le poing s’arrachaient d’eux-mêmes des murs et filaient en sifflant à travers la pièce, suscitant cris et grognements quand ils s’enfonçaient dans les chairs. L’air remua, se déplaça, mugit en devenant tornade.

Laborieusement, péniblement, Egwene descendit de la table. Le vent fouetta ses cheveux et la fit tituber, mais elle continua à le diriger pendant qu’elle s’en allait en trébuchant vers la porte. Une Aes Sedai se dressa devant elle, une femme couverte de contusions et ensanglantée, auréolée par la clarté du Pouvoir. Une femme avec la mort dardant de ses yeux noirs.

L’esprit d’Egwene mit un nom sur son visage. Gyldan. La confidente d’Élaida, toujours à chuchoter avec elle dans les coins, s’isolant ensemble la nuit. Les lèvres d’Egwene se serrèrent. Dédaignant moellons et tourbillon, elle serra le poing et frappa de toutes ses forces Gyldan entre les deux yeux. La Sœur Rouge – la Sœur Noire – s’effondra comme si ses os avaient fondu.

Se frottant les jointures, Egwene sortit d’un pas hésitant dans le couloir. Merci, Perrin, de m’avoir montré comment réussir ce coup-là, pensa-t-elle, mais tu n’avais pas précisé à quel point c’est douloureux de l’asséner.

Rabattant la porte contre le vent, elle canalisa. Les pierres entourant le chambranle frémirent, craquèrent, s’appliquèrent contre le bois. Cela ne retiendrait pas les autres longtemps, mais tout ce qui ralentissait la poursuite même une minute valait la peine d’être tenté. Des minutes pouvaient être vitales. Rassemblant toute son énergie, elle se contraignit à courir. Une course chancelante, mais du moins était-ce de la course.

Il lui fallait trouver des vêtements, décida-t-elle. Une femme habillée a plus d’autorité que la même femme nue, et elle allait avoir besoin de route son autorité. On la chercherait d’abord dans son appartement, mais elle avait dans son bureau une robe de rechange et des souliers – ainsi qu’une autre étole – et le bureau n’était pas loin.

C’était démoralisant d’arpenter ces couloirs déserts. La Tour Blanche ne comptait plus autant de monde que jadis, mais il y avait habituellement toujours quelqu’un dans les parages. Le bruit le plus fort était le claquement de la plante de ses pieds nus sur les dalles.

Elle traversa hâtivement l’antichambre précédant son bureau et là, dans cette pièce, elle découvrit enfin quelqu’un. Beldeine était assise par terre, la tête dans les mains, en larmes.

Egwene s’arrêta avec méfiance comme Beldeine levait vers les siens des yeux rougis. Aucun éclat de saidar n’entourait la Gardienne des Chroniques, mais Egwene restait toujours prudente. Et sûre d’elle. Elle ne pouvait pas distinguer sa propre aura, mais le pouvoir – le Pouvoir – affluant en elle suffisait. Surtout quand s’y ajoutait son secret.

Beldeine essuya d’une main ses joues trempées de larmes. « J’y ai été obligée. Elles… Elles… » Elle prit une profonde aspiration tremblante ; l’aveu sortit tout d’une haleine. « Il y a trois nuits, elles se sont emparées de moi quand je dormais et m’ont désactivée. » Sa voix grimpa presque jusqu’à l’aigu. « Elles m’ont désactivée ! Je ne peux plus canaliser !

— Ô Lumière », murmura Egwene. L’afflux de la saidar en elle adoucit le choc. « Que la Lumière vous assiste et vous réconforte, ma Fille. Pourquoi ne m’avez-vous pas prévenue ? J’aurais… » Elle laissa la phrase s’éteindre, sachant qu’à cela il n’y avait pas de remède.

« Qu’auriez-vous fait ? Quoi ? Rien ! Il n’y a rien que vous puissiez faire. Par contre, elles ont dit qu’elles étaient en mesure de me restituer le Don grâce à la puissance… la puissance du Ténébreux. » Elle ferma étroitement les paupières d’où suintèrent des larmes. « Elles m’ont maltraitée, ma Mère, et elles m’ont… Oh ! Lumière, elles m’ont brutalisée ! Élaida m’a dit qu’elles me redonneraient mon intégralité, qu’elles me rendraient capable de canaliser de nouveau, si j’obéissais. Voilà pourquoi j’ai… j’ai été obligée !

— Donc Élaida appartient bien à l’Ajah Noire », dit Egwene d’une voix farouche. Une armoire étroite était adossée au mur et, à l’intérieur, était suspendue une robe de soie verte, conservée là pour les fois où elle n’avait pas le temps de retourner à son appartement. Une étole à bandes était accrochée à côté de la robe. Egwene commença à s’habiller, rapidement. « Qu’ont-elles fait de Rand ? Où l’ont-elles emmené ? Répondez-moi, Beldeine ! Où est Rand al’Thor ? »

Beldeine était ramassée sur elle-même, les lèvres tremblantes, le regard morne perdu dans une contemplation intérieure, mais finalement elle s’arracha assez à son apathie pour répondre : « La Cour du Traître, ma Mère. Elles l’ont conduit à la Cour du Traître. »

Des frissons assaillirent Egwene. Des frissons de peur. Des frissons de rage. Elaida n’avait pas attendu, même pas une heure. La Cour du Traître n’était utilisée qu’à trois fins : des exécutions, la désactivation d’une Aes Sedai ou la neutralisation d’un homme capable de canaliser, mais les trois n’avaient lieu que sur l’ordre de l’Amyrlin. Alors, qui porte l’étole là-bas ? Elaida, elle en était sûre. Mais comment les a-t-elle amenées à l’accepter aussi vite, alors que je n’ai pas été jugée, pas condamnée ? Il ne peut pas y avoir d’autre Amyrlin tant que je n’ai pas été dépouillée de l’étole et de la masse. Et elles ne trouveront pas cela si facile à réaliser. Par la Lumière ! Rand ! Elle se dirigea vers la porte.

« Que pouvez-vous faire, ma Mère ? » s’écria Beldeine. « Que pouvez-vous faire ? » Pensait-elle à Rand ou à elle-même, la chose n’était pas aisée à discerner.

« Davantage qu’on ne s’en doute, répliqua Egwene. Je n’ai jamais tenu la Baguette des Serments, Beldeine. » Le « ha » suffoqué de Beldeine la suivit hors de la pièce.

La mémoire d’Egwene continuait à jouer à cache-cache avec elle. Elle savait qu’aucune femme n’obtenait le châle et l’anneau sans avoir proféré les Trois Serments en tenant fermement la Baguette, ce ter’angreal qui l’obligeait à observer ses engagements comme s’ils avaient été inscrits dans ses os à sa naissance. Aucune femme ne devenait Aes Sedai sans être liée par ces promesses solennelles. Pourtant, elle avait conscience qu’en quelque sorte, d’une manière qu’elle était incapable même de commencer à deviner, c’était exactement son cas.

Ses chaussures claquaient au rythme rapide de sa course. Du moins savait-elle à présent pourquoi les couloirs étaient déserts. Toutes les Aes Sedai, excepté peut-être celles qu’elle avait laissées dans le débarras, toutes les Acceptées, toutes les novices, même la totalité des serviteurs devaient être rassemblés dans la Cour du Traître, selon la coutume, pour voir la volonté de Tar Valon devenir un fait accompli.