Et les Liges devaient monter la garde autour de la cour pour empêcher que quelqu’un tente de libérer l’homme condamné à être neutralisé. Les débris des armées de Guaire Alamasan l’avaient tenté, à la fin de ce que d’aucuns appelaient la Guerre du Deuxième Dragon, juste avant que l’ascension d’Artur Aile-de-Faucon donne des soucis d’autre sorte à Tar Valon, et de même avaient agi les compagnons d’armes de Raolin Fléau-du-Ténébreux, de longues années auparavant. Que Rand ait des partisans ou non, elle ne s’en souvenait pas, mais les Liges se rappelaient ces choses-là et se prémunissaient contre elles.
Si Élaida, ou une autre, portait effectivement l’étole de l’Amyrlin, les Liges pourraient fort bien ne pas l’admettre dans la Cour du Traître. Elle savait qu’elle pouvait y entrer de force. Il faudrait pour cela agir vite : cela ne servirait à rien si Rand était neutralisé pendant qu’elle en était encore à paralyser les Liges avec l’Air. Même des Liges reculeraient si elle déchaînait la foudre contre eux, et le malefeu, et ouvrait le sol sous leurs pieds. Le malefeu ? demanda-t-elle. À quoi bon si elle détruisait la puissance de Tar Valon pour sauver Rand. Elle devait sauver les deux.
Juste à l’abord des itinéraires qui menaient à la Cour du Traître, Egwene s’en détourna et monta, par des escaliers et des rampes qui devenaient plus étroits et plus raides à mesure qu’elle gagnait de la hauteur, jusqu’à une trappe qu’elle souleva, et elle se hissa au-dehors sur le toit pentu d’une tour, un toit de tuiles presque blanches. De là, elle avait vue par-dessus d’autres toits, au-delà d’autres tours, dans le vaste puits à ciel ouvert qui était la Cour du Traître.
La cour était bondée à l’exception d’un espace dégagé au milieu. Des gens occupaient les fenêtres donnant sur cette cour, s’entassaient sur les balcons et même sur les toits, mais elle apercevait l’homme seul, petit à cette distance, qui vacillait dans ses chaînes au centre de cet espace dégagé. Rand. Douze Aes Sedai l’entouraient, et une autre – qui, Egwene le savait, devait porter une étole à sept rayures, même si elle ne la distinguait pas – se tenait debout devant Rand. Elaida. Les mots qu’elle devait être en train de prononcer s’insinuèrent dans l’esprit d’Egwene.
Cet homme, abandonné de la Lumière, est entré en contact avec le saidin, la moitié masculine de la Vraie Source. C’est pourquoi nous le détenons. Cet homme a canalisé le Pouvoir Unique très odieusement sachant que le saidin est souillé par le Ténébreux, souillé à cause de l’orgueil des hommes, souillé à cause de leur péché. C’est pourquoi nous le mettons dans les fers.
La suite, Egwene la chassa avec énergie de ses pensées. Treize Aes Sedai. Douze Sœurs et l’Amyrlin, le nombre rituel pour la neutralisation. Le même nombre que pour… Elle se débarrassa aussi de cette réflexion-là. Elle n’avait de temps pour rien d’autre que ce qu’elle était là pour accomplir. Si seulement elle parvenait à en définir le moyen.
À cette distance, elle estimait pouvoir le soulever grâce à l’Air. L’ôter du cercle d’Aes Sedai et l’amener jusqu’à elle. Peut-être. Même si elle réussissait à en rassembler la force, même si elle ne le laissait pas s’écraser à mi-chemin, ce serait un processus lent, où il serait une cible désarmée pour les archers et sa propre position signalée par l’éclat de la saidar à toutes les Aes Sedai qui regarderaient par là. À n’importe quel Myrddraal, aussi bien.
« Par la Lumière, murmura-t-elle, il n’y a aucun moyen autre que de déclencher une guerre dans la Tour Blanche. Et pourquoi ne le ferais-je pas, d’ailleurs. » Elle rassembla le Pouvoir, sépara des écheveaux, dirigea des flux.
La voie de retour ne se présentera qu’une fois. Soyez ferme.
Il y avait si longtemps qu’elle avait entendu ces mots pour la dernière fois qu’elle sursauta, glissa sur les tuiles lisses, reprit son équilibre de justesse au bord du toit. Le sol se trouvait cent pas plus bas. Elle jeta un coup d’œil par-dessus son épaule.
Au sommet de la tour, inclinée pour rester d’aplomb sur les tuiles en pente, il y avait une arche d’argent emplie d’une éclatante clarté. L’arche vacillait et ondulait ; des éclairs rouge sombre et jaunes striaient la lumière blanche.
La voie de retour ne se présentera qu’une fois. Soyez ferme.
L’arche s’amincit jusqu’à la transparence, redevint massive.
Fébrile, Egwene regarda en direction de la Cour du Traître. Il fallait du temps. Il le fallait. Elle n’avait besoin que de quelques minutes, peut-être dix, et de chance.
Des voix se forèrent un passage dans sa tête, pas la voix désincarnée, inconnaissable, qui l’avertissait d’être ferme, mais des voix de femmes qu’elle était presque persuadée de connaître.
… ne résisterons pas beaucoup plus longtemps. Si elle ne sort pas maintenant… Tenez bon ! Tenez bon, que la Lumière vous brûle, ou je vous étripe toutes comme des esturgeons… devient ingouvernable, ma Mère ! Nous ne pouvons plus…
Les voix baissèrent jusqu’à n’être plus qu’un bourdonnement, le bourdonnement s’éteignit dans le silence, mais l’inconnaissable parla de nouveau.
La voie de retour ne se présentera qu’une fois.
Soyez ferme.
Il y a un prix pour être Aes Sedai.
L’Ajah Noire attend.
Avec un hurlement de rage, de frustration, Egwene se jeta vers l’arche qui miroitait comme une brume de chaleur. Elle souhaitait presque la manquer et faire une chute mortelle.
La Lumière la dissocia fibre par fibre, trancha les fibres jusqu’à une épaisseur de cheveu, effila ces cheveux en traînées impalpables. Tout se dispersa dans la lumière. À jamais.
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Liée
La Lumière la dissocia fibre par fibre, trancha les fibres jusqu’à les rendre d’une épaisseur de cheveux qui se dispersaient en flambant. Se dispersaient et flambaient sans fin. À jamais.
Egwene sortit de l’arche d’argent glacée et rigide de colère. Elle souhaitait que le froid glacial de la colère contrebalance l’ardente combustion des souvenirs. Son corps se rappelait avoir été braise incandescente, mais d’autres souvenirs s’étaient imprimés en marques plus profondes de feu dévorant. Une colère froide comme la mort.
« N’y a-t-il que cela en réserve pour moi ? s’exclama-t-elle avec passion. L’abandonner encore et toujours ? le trahir ? me dérober à jamais ? Voilà-t-il donc ce qui m’est destiné ? »
Soudain, elle se rendit compte que les choses ne se déroulaient pas comme il se devait. Certes l’Amyrlin était présente maintenant, ainsi qu’on l’avait appris à Egwene, et une Sœur de chaque Ajah portant le châle rituel, mais toutes la dévisageaient d’un air inquiet. Deux Aes Sedai au lieu d’une étaient assises à chaque emplacement autour du ter’angreal, la figure ruisselante de sueur. Le ter angreal bourdonnait, vibrait presque, et des éclairs aux couleurs violentes traversaient la clarté blanche à l’intérieur des arches.
L’aura de la saidar enveloppa brièvement Sheriam quand elle posa une main sur la tête d’Egwene, déclenchant chez la jeune fille un nouveau frisson de froid. « Elle va bien. » La Maîtresse des Novices paraissait soulagée. « Elle est indemne. » Comme si elle ne s’y était pas attendue.