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La tension se dissipa chez les autres Aes Sedai qui se trouvaient en face d’Egwene. Élaida relâcha longuement son souffle, puis s’éloigna rapidement pour aller chercher la dernière coupe. Seules les Aes Sedai autour du ter’angreal se détendaient pas. Le bourdonnement avait baissé d’intensité et la clarté avait commencé à vaciller, ce qui était le signal que le ter’angreal retournait à l’état quiescent, mais ces Aes Sedai avaient l’air de lutter avec acharnement pour obtenir ce résultat.

« Que… qu’est-ce qui s’est passé ? questionna Egwene.

— Taisez-vous, dit Sheriam mais avec gentillesse. Pour le moment, gardez le silence. Vous êtes en bonne santé – c’est le principal – et nous devons terminer la cérémonie. » Elaida s’approcha, presque en courant, et tendit à l’Amyrlin la dernière coupe d’argent.

Egwene n’hésita qu’une seconde avant de s’agenouiller. Que s’est-il passé ?

L’Amyrlin vida lentement la coupe sur la tête d’Egwene. « Vous êtes lavée et purifiée d’Egwene al’Vere du Champ d’Emond. Vous êtes lavée et purifiée de toutes les attaches qui vous lient au monde. Vous venez à nous lavée et purifiée de cœur et d’âme. Vous êtes Egwene al’Vere, Acceptée de la Tour Blanche. » La dernière goutte s’écrasa sur la chevelure d’Egwene. « Vous êtes maintenant irrévocablement des nôtres. »

Ces derniers mots semblaient avoir une signification particulière, juste entre Egwene et l’Amyrlin. L’Amyrlin tendit d’un geste brusque la coupe à une autre des Aes Sedai et présenta un anneau d’or en forme d’un serpent se mordant la queue. Malgré elle, Egwene trembla en levant sa main gauche, trembla de nouveau quand l’Amyrlin passa l’anneau du Grand Serpent à son troisième doigt. Une fois qu’elle serait devenue Aes Sedai, elle le glisserait à n’importe quel doigt selon sa fantaisie ou ne le mettrait pas du tout s’il y avait nécessité de dissimuler ce qu’elle était, mais les Acceptées le portaient là.

Le visage grave, l’Amyrlin la releva. « Bienvenue, ma Fille », dit-elle en déposant un baiser sur sa joue. Egwene fut surprise de l’émotion qui l’envahit. Pas mon Enfant, ma Fille. Toujours auparavant, elle avait été Enfant. L’Amyrlin l’embrassa sur l’autre joue. « Bienvenue. »

Reculant d’un pas, l’Amyrlin l’examina d’un œil critique, puis s’adressa à Sheriam. « Faites-la se sécher et endosser des vêtements, puis assurez-vous qu’elle va bien. Soyez-en certaine, vous entendez.

— J’en suis certaine, ma Mère. » Sheriam parut surprise. « Vous m’avez vue la sonder. »

L’Amyrlin émit un son indistinct, et ses yeux se posèrent sur le ter’angreal. « Je veux savoir ce qui a mal tourné ce soir. » Elle s’éloigna à grands pas dans la direction qu’avait prise son regard irrité, ses jupes se balançant au rythme de sa marche décidée. La plupart des Aes Sedai la rejoignirent autour du ter’angreal, qui n’était plus qu’un édifice d’argent constitué d’arches fixées sur un cercle.

« Notre Mère est inquiète pour vous », dit Sheriam en entraînant Egwene d’un côté où il y avait une serviette épaisse pour ses cheveux et une autre pour le reste de sa personne.

« Avait-elle une raison particulière ? » demanda Egwene. L’Amyrlin tient à ce qu’il n’arrive rien à son chien de chasse avant que le cerf soit abattu.

Sheriam ne répondit pas. Elle se contenta de froncer légèrement les sourcils, puis attendit qu’Egwene soit sèche avant de lui tendre une robe blanche dont le bas s’ornait de bandes formant sept anneaux.

Elle se glissa dans cette robe avec un pincement au cœur de déception. Elle était une des Acceptées, avec l’anneau à son doigt et les bandes sur sa robe. Pourquoi donc est-ce que je ne me sens pas différente ?

Élaida s’approcha, les bras chargés de la robe de novice d’Egwene et de ses souliers, de sa ceinture et de son escarcelle. Ainsi que des documents confiés par Vérine. Dans les mains d’Élaida.

Egwene se contraignit à attendre que l’Aes Sedai lui présente le ballot de vêtements alors qu’elle aurait voulu le lui arracher. « Merci, Aes Sedai. » Elle tenta d’examiner les feuillets sans faire semblant de rien ; impossible de dire s’ils avaient été dérangés. La ficelle était toujours nouée. Comment savoir si elle les a tous lus ? Tâtant son escarcelle sous couvert de la robe de novice, elle sentit l’anneau bizarre, le ter’angreal, à l’intérieur. Du moins lui est encore là. Par la Lumière, elle aurait pu s’en emparer et je ne sais pas si je n’aurais été contrariée. Si, bien sûr. Je pense que si.

L’expression d’Elaida avait la même froideur que sa voix : « Je ne tenais pas à ce que vous soyez intronisée ce soir. Non pas que je craignais ce qui est arrivé, personne n’aurait pu le prévoir, mais à cause de ce que vous êtes. Une irrégulière. » Egwene voulut protester, mais Elaida continua, aussi inébranlable qu’un glacier enchâssé dans une montagne. « Oh ! je sais que vous avez appris à canaliser selon les enseignements des Aes Sedai, mais vous êtes toujours une irrégulière. Indépendante d’esprit, indépendante dans la conduite. Vous possédez un vaste potentiel, sinon vous n’auriez pas survécu là-bas ce soir, mais le potentiel ne change rien. Je ne crois pas que vous ferez jamais partie de la Tour Blanche, pas comme le reste d’entre nous, peu importe à quel doigt vous portez votre anneau. Vous auriez été plus avisée de vous contenter d’en apprendre suffisamment pour vous maintenir en vie et retourner dans votre village endormi. Beaucoup plus. » Pivotant sur ses talons, elle s’éloigna majestueusement et quitta la salle.

Si elle n’est pas de l’Ajah Noire, commenta aigrement Egwene en son for intérieur, il ne s’en faut de guère. À l’adresse de Sheriam, elle déclara, les dents serrées : « Vous auriez pu dire quelque chose. Vous auriez pu venir à mon secours.

— J’aurais aidé une novice, mon Enfant », répliqua Sheriam avec calme, et Egwene tiqua. La voilà revenue à « Enfant ». « J’essaie de protéger les novices quand elles en ont besoin, puisqu’elles ne peuvent pas se défendre. Vous êtes une Acceptée, à présent. Il est temps que vous appreniez à vous protéger vous-même. »

Egwene scruta les yeux de Sheriam, se demandant si elle avait imaginé une insistance sur cette dernière phrase. Sheriam avait eu autant qu’Elaida l’occasion de consulter la liste de noms, de conclure qu’Egwene avait partie liée avec l’Ajah Noire. Par la Lumière, tu te mets à soupçonner tout le monde. C’est préférable à être morte ou capturée par treize d’entre elles et… Elle coupa court précipitamment à ce genre de réflexion ; elle n’en voulait pas dans son esprit. « Sheriam, que s’est-il passé ce soir ? demanda-t-elle. Et ne me donnez pas le change. » Les sourcils de Sheriam parurent se hausser presque en haut de son front et Egwene corrigea hâtivement sa question. « Sheriam Sedai, je veux dire. Pardonnez-moi, Sheriam Sedai.

— Rappelez-vous que vous n’êtes pas encore Aes Sedai, mon Enfant. » En dépit de la sévérité du ton, un sourire détendit les lèvres de Sheriam, disparaissant toutefois comme elle poursuivait : « Je ne sais pas ce qui s’est produit. Sauf que j’ai grand-peur que vous n’ayez été près de mourir.

— Qui sait ce qui arrive à celles qui ne sortent pas d’un ter’angreal ! » commenta Alanna venue les rejoindre. La Sœur Verte était connue pour ses coups de colère et son sens de l’humour, et l’on disait de ses sautes d’humeur qu’elle pouvait passer de l’une à l’autre et vice versa en un clin d’œil, mais son expression en s’adressant à Egwene marquait un certain embarras. « Mon enfant, j’aurais dû mettre un terme à cette épreuve quand j’en ai eu l’opportunité, aussitôt que j’ai remarqué cette… réverbération. Elle s’est manifestée de nouveau. Voilà ce qui s’est produit. Elle a repris mille fois plus fort. Dix mille fois plus. Le ter’angreal donnait quasiment l’impression d’essayer d’interrompre l’afflux de la saidar… ou de se fondre dans le sol. Je vous présente mes excuses, encore que les mots soient insuffisants… pour ce qui a failli vous arriver. Je le dis et par le Premier Serment vous savez que c’est vrai. Afin de prouver ma sincérité, je vais demander à notre Mère de me laisser partager votre séjour dans les cuisines. Et, oui, votre visite à Sheriam, aussi. Aurais-je agi comme je le devais, vous n’auriez pas été en danger de mort, et je veux expier pour cela. »