Les Aes Sedai, la démarche majestueuse, ne le remarquèrent apparemment pas, absorbées par leurs préoccupations personnelles, ou alors ne lui jetèrent qu’un coup d’œil machinal au passage. Ses vêtements étaient ceux d’un paysan, mais bien coupés ; il n’avait pas l’air d’un vagabond, et la présence de serviteurs démontrait que les hommes étaient autorisés à se rendre dans cette partie de la Tour. Il les soupçonnait de le croire un domestique, et cela lui convenait fort bien, pour autant que personne ne lui demandait de soulever quoi que ce soit.
Il éprouva un certain regret qu’aucune des femmes qu’il voyait ne soit ni Egwene ni Nynaeve, ni même Élayne. Elle est jolie fille, même si elle prend ses grands airs la moitié du temps. Et elle pourrait m’indiquer où trouver Egwene et la Sagesse. Je ne peux pas partir sans dire au revoir. Que la Lumière m’assiste, je ne suppose pas que l’une d’elles me dénoncerait parce qu’elles vont devenir elles aussi des Aes Sedai ? Que je brûle, quel imbécile ! Jamais elles ne se conduiraient comme ça. En tout cas, j’en courrai le risque.
Par contre, une fois dehors sous un ciel matinal éclatant où planaient seulement quelques nuages blancs, il cessa de songer à ces jeunes femmes pour le moment. Il avait devant lui une vaste cour pavée avec une simple fontaine de pierre au milieu et, en face, une caserne bâtie en pierre grise. Elle ressemblait presque à un gros rocher au milieu des quelques arbres qui poussaient dans des emplacements délimités par une bordure et aménagés au milieu des pavés. Des gardes en manches de chemise étaient assis devant le long bâtiment bas, occupés à entretenir des armes, des armures et des harnais. Des gardes étaient ce dont Mat avait besoin à présent.
Il traversa la cour nonchalamment et regarda les soldats comme s’il n’avait rien de mieux à faire. Tout en s’activant, ils bavardaient et riaient entre eux comme des paysans après la moisson. Tantôt l’un, tantôt l’autre regardait avec curiosité Mat qui se promenait parmi eux, mais aucun ne mit en doute son droit d’être là. De temps en temps, il posait une question banale. Et il obtint finalement la réponse qu’il désirait.
« La Garde du pont ? » dit un homme trapu aux cheveux noirs qui ne devait pas être l’aîné de Mat de plus de cinq ans. Il avait un accent prononcé d’Illian. En dépit de sa jeunesse, une fine cicatrice blanche barrait sa joue gauche, et ses mains huilaient son épée avec l’adresse de l’habitude et de la compétence. Il leva les yeux en plissant les paupières vers Mat avant de reprendre son ouvrage. « J’appartiens à la Garde du pont et j’y retourne ce soir. Pourquoi demandez-vous cela ?
— J’aurais simplement voulu savoir quelles étaient les conditions de l’autre côté du fleuve. » Je peux bien me renseigner aussi là-dessus. « Favorables pour voyager ? Il ne doit pas y avoir trop de boue, à moins que vous n’ayez eu davantage de pluie que je ne le pense.
— Quel côté du fleuve ? » demanda le garde d’un ton placide. Ses yeux ne quittaient pas le chiffon huileux dont il frottait sa lame.
— « Heu… droit. La rive droite.
— Pas de boue. Des Blancs Manteaux. » Le garde se pencha de côté pour cracher, mais sa voix ne changea pas de ton. « Les Blancs Manteaux, ils vont fourrer leur nez dans tous les villages à deux ou trois lieues à la ronde. Ils n’ont fait de mal à personne jusqu’à présent, mais qu’ils soient là suffit à inquiéter les gens. Que la Fortune me pique si à mon avis ils ne cherchent pas à nous provoquer, car ils paraissent avoir envie d’attaquer s’ils le pouvaient. Pas bon pour quiconque a envie de voyager.
— Et sur la rive gauche, alors ?
— La même chose. » Le garde leva les yeux vers ceux de Mat. « Mais vous ne traverserez pas, petit gars, ni à gauche ni à droite. Votre nom serait-y pas Matrim Cauthon ou la Fortune m’abandonne. Hier soir, une Sœur, elle-même en personne, elle est venue jusqu’au pont où je montais la garde. Elle nous a enfoncé dans la tête les traits de votre figure jusqu’à ce que chacun de nous soit capable de les lui réciter. Un hôte, qu’elle a dit, à laisser en paix mais à qui il ne fallait pas non plus permettre de quitter la ville, même si on était obligé de vous immobiliser pieds et poings liés pour vous en empêcher. » Ses paupières se plissèrent. « Ce serait-y que vous leur avez volé quelque chose ? questionna-t-il d’un ton indécis. Vous n’avez pas la mine de ceux que les Sœurs reçoivent comme invités.
— Je n’ai rien volé ! » riposta Mat avec indignation. Que je brûle, je n’ai même pas eu une chance de me renseigner sans éveiller l’attention. Ils doivent tous me connaître. » Je ne suis pas un voleur !
— Non, ce n’est pas ce que je vois sur votre figure. Pas de volerie, mais vous avez la mine du gars qui a essayé de me vendre le Cor de Valère, il y a trois jours. Oui, il a prétendu que c’était bien ça, tout bosselé et tordu qu’il était. Avez-vous un Cor de Valère à vendre ? Ou peut-être bien que c’est l’épée du Dragon ? »
Mat sursauta à la mention du Cor, mais il réussit à conserver un ton calme. « J’étais malade. » D’autres parmi les gardes étaient tournés vers lui, à présent. Par la Lumière, ils vont tous être au courant que je ne suis pas censé partir, à présent. Il se força à rire. « Les Sœurs m’ont guéri. » Quelques gardes le regardèrent sans aménité. Peut-être estimaient-ils que d’autres qu’eux-mêmes étaient tenus de témoigner aux Aes Sedai plus de respect que de les appeler « Sœurs ». « Je pense que les Aes Sedai ne veulent pas que je parte avant d’avoir retrouvé toute ma vigueur. » Il tentait d’exercer sa puissance de persuasion pour convaincre les gardes, ceux qui le dévisageaient, d’accepter cette explication. Simplement un homme qui a été guéri. Rien de plus. Aucune raison de vous soucier plus longtemps de lui.
Le natif d’Illian hocha la tête. « Certes, vous avez bien aussi une mine de malade. Peut-être est-ce la raison, mais je n’avais jamais entendu parler de telles précautions pour garder un malade dans la ville.
— C’est pourtant effectivement la raison », répliqua Mat avec aplomb. Ils continuaient tous à le dévisager. « Ma foi, il faut que je m’en aille. On m’a dit de faire des promenades. Beaucoup de longues promenades. Pour recouvrer de la vigueur, vous comprenez. »
Il sentait leurs regards le suivre quand il s’éloigna et il se rembrunit. Il avait simplement eu l’intention de vérifier comment sa description avait été diffusée. Si seuls les officiers des gardes affectés aux ponts en avaient eu communication, il aurait réussi à se faufiler sans être vu. Il avait toujours été habile à s’insinuer quelque part sans être remarqué. C’est un talent que l’on perfectionne quand on a une mère qui vous soupçonne toujours d’être en train de méditer quelque espièglerie et qu’on a quatre sœurs prêtes à vendre la mèche. Et maintenant je suis sûr qu’une demi-caserne bourrée de gardes va me connaître. Sang et sacrées cendres !
Une importante partie du domaine de la Tour était consacrée à des jardins abondamment ombragés de lauréoles, de calistémons et d’ormes – et Mat se retrouva bientôt arpentant une large allée sinueuse recouverte de gravier. On aurait pu s’imaginer qu’elle était un chemin traversant la campagne sans les tours visibles au-dessus de la cime des arbres. Et sans la masse blanche de la Tour même, derrière Mat, mais dont la seule présence l’oppressait à croire qu’il la portait sur ses épaules. S’il y avait des issues pour sortir du domaine de la Tour qui n’étaient pas surveillées, c’est apparemment là qu’il fallait chercher. Si elles existaient.