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Une jeune fille vêtue du blanc des novices apparut sur l’allée, avançant à pas décidés dans sa direction. Plongée dans ses pensées, elle ne l’aperçut pas tout de suite. Lorsqu’elle fut assez près pour qu’il distingue ses grands yeux noirs et la façon dont ses cheveux étaient nattés, Mat eut un brusque sourire. Il connaissait cette jeune fille – le souvenir émergeait de profondeurs obscures –, encore qu’il ne se serait jamais attendu à la rencontrer là. Il ne s’était pas attendu du tout à la revoir. Il sourit pour lui-même. Un coup de chance favorable pour compenser la mauvaise. S’il avait bonne mémoire, elle était très attirée par les garçons.

« Else, appela-t-il. Else Grinwell. Vous vous souvenez de moi, n’est-ce pas ? Mat Cauthon. Un ami et moi, nous sommes passés à la ferme de votre père. Vous vous rappelez ? Ainsi donc, vous avez décidé de devenir Aes Sedai ? »

Elle s’arrêta net en le dévisageant. « Qu’est-ce que vous faites là, debout et dehors ? dit-elle avec froideur.

— Vous êtes au courant, hein ? » Il s’approcha, mais elle recula, gardant ses distances. Il cessa d’avancer. « Ce n’est pas contagieux. J’ai été guéri, Else. » Ces grands yeux noirs semblaient plus perçants que dans son souvenir et loin d’être aussi engageants, mais il supposa qu’étudier pour être Aes Sedai pouvait produire ce changement-là. « Qu’est-ce qu’il y a, Else ? Vous n’avez pas l’air de me connaître.

— Je vous connais », répliqua-t-elle. Sa manière d’être différait, elle aussi, de ce qu’il avait en mémoire ; il se dit qu’elle pourrait maintenant en remontrer à Elayne. « J’ai une… tâche dont je dois m’acquitter. Laissez-moi passer. »

Il tiqua. Le chemin était assez large pour qu’on y marche à six de front sans se gêner. « Je vous ai dit que ce n’était pas contagieux.

— Laissez-moi le passage ! »

Rageant entre ses dents, il s’écarta jusqu’à une des lisières de l’étendue de gravier. Elle avança le long de l’autre, s’assurant du regard qu’il ne se rapprochait pas. Une fois qu’elle l’eut dépassé, elle pressa l’allure, le surveillant par-dessus son épaule jusqu’à ce qu’elle fût hors de vue au-delà d’un tournant de l’allée.

Voulait s’assurer que je ne la suivais pas, pensa-t-il, morose. D’abord les gardes et maintenant Else. Je n’ai pas de chance aujourd’hui.

Il se remit en marche et ne tarda pas à entendre retentir d’un côté un formidable cliquetis, comme d’une douzaine de bâtons heurtés les uns contre les autres. Curieux, il obliqua dans cette direction, s’enfonçant au milieu des arbres.

Un bout de chemin l’amena à un vaste espace découvert, en terre battue, large d’au moins cinquante pas et deux fois plus long. De distance en distance tout autour, sous les arbres, se dressaient des râteliers de bois où étaient rangés des bâtons à deux bouts servant à l’escrime au bâton, des épées d’entraînement faites de lamelles de bois reliées avec un certain jeu et quelques vraies épées, haches et lances.

Échelonnés sur le terrain dégagé, des hommes groupés par deux, la plupart le torse nu, cinglaient l’air en direction de leur partenaire avec d’autres épées d’exercice. Certains se déplaçaient avec une telle souplesse qu’ils semblaient presque danser ensemble, se coulant d’une posture à l’autre, de l’attaque à la parade dans un seul mouvement continu. Rien à première vue ne les distinguait des autres, mais Mat était sûr de regarder des Liges.

Ceux qui ne démontraient pas une égale aisance étaient tous plus jeunes, chaque paire sous l’œil attentif d’un homme plus âgé d’où irradiait une grâce dangereuse même quand il restait immobile. Des Liges et des élèves, conclut Mat.

Il n’était pas le seul spectateur. À moins de dix pas de lui, une demi-douzaine de femmes aux traits sans âge d’Aes Sedai et un bien plus grand nombre portant les robes blanches ornées de bandes des Acceptées regardaient deux élèves, nus jusqu’à la taille et luisant de sueur, sous la surveillance d’un Lige ressemblant beaucoup pour la forme à un bloc de pierre. Ce Lige se servait d’une pipe au tuyau court, d’où émanait un filet de fumée de tabac, pour donner des indications à ses pupilles.

Mat s’installa en tailleur sous un lauréole, déterra trois gros cailloux et se mit à jongler machinalement avec. Il ne se sentait pas faible, à proprement parler, mais c’était bon de ne plus être debout. S’il existait une voie pour sortir du domaine de la Tour, elle ne disparaîtrait pas pendant qu’il se reposait un court moment.

Il n’était pas là depuis cinq minutes qu’il avait compris qui étaient ceux que contemplaient les Aes Sedai et les Acceptées. Un des élèves du Lige trapu était un grand jeune homme agile comme un chat. Et presque aussi beau qu’une fille, commenta intérieurement Mat, sarcastique. Toutes les femmes dévoraient du regard ce grand gars aux yeux brillants, même les Aes Sedai.

Ce grand jeune homme maniait son épée d’exercice à peu près aussi adroitement que les Liges, ce qui lui valait de temps en temps un commentaire approbateur émis d’une voix rocailleuse par le maître d’armes. Non pas que son adversaire, un jeune homme plus proche de l’âge de Mat, aux cheveux d’or roux, fût malhabile. Loin de là, pour autant que Mat pouvait en juger, bien que n’ayant jamais prétendu s’y connaître au maniement de l’épée. Le jeune homme blond parait chaque attaque éclair, l’écartant avant que le faisceau de lamelles de bois puisse l’atteindre, et même en déclenchait une à l’occasion, mais le beau garçon bloquait ces attaques et ripostait par une des siennes en l’espace d’un battement de cœur.

Mat rattrapa les cailloux dans une seule main mais continua à jongler avec. Il pensa qu’il n’aimerait guère affronter l’un ou l’autre. Certainement pas avec une épée.

« Halte ! » La voix du Lige résonnait comme des pierres dégringolant d’un seau. La poitrine haletante, les deux jeunes gens laissèrent les épées d’exercice retomber de côté. Leurs cheveux étaient collés par la transpiration. « Vous pouvez vous reposer le temps que je finisse ma pipe, mais reposez-vous vite ; j’en suis presque au culot. »

Maintenant qu’ils avaient cessé de danser de-ci de-là, Mat vit nettement le jeune homme aux cheveux blond roux et laissa choir ses cailloux. Que je brûle, je parierai ma bourse entière que c’est le frère d’Élayne. Et l’autre est Galad, ou je mange mes bottes. Pendant le trajet depuis la Pointe de Toman, la moitié des propos d’Élayne avait eu apparemment trait aux vertus de Gawyn et aux défauts de Galad. Oh ! Gawyn avait quelques défauts d’après Élayne, mais ils étaient minimes ; aux yeux de Mat, ils étaient du genre que seule une sœur considère comme des défauts. Quant à Galad, une fois Élayne obligée de prouver ses dires, il avait l’air d’être ce que toutes les mères disent souhaiter que soit leur fils. Mat se dit qu’il ne tiendrait guère à passer beaucoup de temps en sa compagnie. Egwene rougissait chaque fois que Galad était mentionné, bien que paraissant s’imaginer que personne ne s’en apercevait.

Il y eut comme un remous dans le groupe des spectatrices quand Gawyn et Galad s’arrêtèrent, et elles donnèrent l’impression d’être prêtes à s’avancer presque en corps, mais Gawyn aperçut Mat, murmura quelque chose à Galad, et les deux jeunes gens passèrent devant elles. Les Aes Sedai et les Acceptées se retournèrent pour les suivre des yeux. À l’approche des deux jeunes gens, Mat se releva précipitamment.