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Sans s’occuper de lui, Mat se tourna à demi, repliant les poignets pour cingler l’air sur son flanc avec l’autre bout du bâton. Gawyn, qui commençait à se remettre debout, reçut le coup en plein sur le côté de la tête avec un bruit sourd atténué seulement en partie par l’épaisseur de ses cheveux. Il s’effondra comme une masse.

Mat n’eut que vaguement conscience qu’une Aes Sedai se précipitait pour soigner le frère d’Élayne gisant par terre. J’espère qu’il n’a pas grand-chose. Cela devrait aller. Je me suis cogné plus fort que ça en dégringolant d’une barrière. Il avait encore Galad à liquider et, d’après la façon dont Galad était dressé sur la pointe des pieds, l’épée brandie dans une position précise, il avait commencé à prendre Mat au sérieux.

Les jambes de Mat choisirent ce moment pour trembler. Par la Lumière, je ne peux pas faiblir maintenant. Pourtant, il la sentait s’imposer insidieusement, cette impression d’avoir les jambes en coton, cette faim-valle qui le tenaillait à croire qu’il n’avait pas mangé depuis des jours. Si j’attends qu’il s’approche, je vais m’écrouler sur le nez. Il eut du mal à garder les genoux fermes en avançant. Chance, reste avec moi.

Dès le premier coup, il comprit que sa chance, ou son adresse, ou ce qui l’avait conduit jusque-là le secondait toujours. Galad réussit à détourner ce coup-là avec un claquement sec, puis le suivant, celui d’après et encore un autre, mais l’effort durcissait ses traits. Cet épéiste à l’aisance naturelle, presque aussi expert que les Liges, luttait avec toutes les ressources de son habileté pour empêcher le bâton de Mat de le toucher. Il n’attaquait pas ; il ne pouvait que se défendre. Il se déplaçait constamment sur le côté, essayant de ne pas être contraint de reculer, et Mat le serrait de près, son bâton indistinct, tant il se mouvait rapidement. Et Galad recula, recula encore, sa lame de bois un mince bouclier contre le bâton d’escrime.

La faim rongeait Mat à croire qu’il avait avalé des belettes. La sueur lui coulait dans les yeux, et ses forces commencèrent à faiblir comme si la transpiration les emportait. Pas encore. Je ne peux pas tomber déjà. Il faut que je gagne. Maintenant. Poussant un rugissement, il jeta toutes ses réserves dans un ultime assaut.

Le bâton esquiva dans une voltige l’épée de Galad et, en rapide succession, frappa genou, poignet et côtes pour finalement s’enfoncer dans l’estomac de Galad comme une lance. Galad se plia en deux, luttant pour ne pas choir. Le bâton frémit dans les mains de Mat, au moment d’asséner un coup d’estoc fracassant à la gorge. Galad s’affaissa sur le sol.

Mat faillit lâcher le bâton en se rendant compte de ce qu’il avait été sur le point de faire. Gagner, pas tuer. Ô Lumière, à quoi donc est-ce que je pensais ? Par pur réflexe, il posa le bout du bâton par terre et, aussitôt, dut s’y cramponner pour se maintenir debout. La faim le creusait comme un couteau extrayant la moelle d’un os. Soudain, il se rendit compte que les Aes Sedai et les Acceptées n’étaient pas les seules à regarder. Toutes les leçons, tous les exercices s’étaient interrompus. Liges et élèves aussi l’observaient.

Hammar s’approcha de l’endroit où Galad, toujours gémissant par terre, essayait de se relever. Le Lige haussa la voix pour crier : « Qui a été le plus grand homme d’épée de tous les temps ? »

De la gorge de douzaines d’élèves jaillit un mugissement unanime : « Jearom, Gaidin !

— Oui ! proclama Hammar en tournant sur lui-même pour être sûr que tous entendent. Au cours de son existence, Jearom s’est battu plus de dix mille fois, dans les batailles et en combat singulier. Il a été vaincu une seule fois. Par un paysan avec un bâton d’escrime ! Souvenez-vous-en. Rappelez-vous ce que vous venez de voir. » Il baissa les yeux vers Galad et baissa aussi la voix. « Si vous n’êtes pas capable de vous relever maintenant, mon garçon, c’est fini. » Il leva une main, et les Aes Sedai ainsi que les Acceptées se précipitèrent et entourèrent Galad.

Mat glissa le long du bâton et se retrouva à genoux. Aucune Aes Sedai ne lui accorda même un coup d’œil. Une des Acceptée lui en lança un, une jeune fille bien en chair qu’il aurait volontiers invitée à danser si elle ne s’était pas destinée à devenir Aes Sedai. Elle fronça les sourcils en le regardant, eut un reniflement dédaigneux et se détourna pour observer ce que les Aes Sedai faisaient autour de Galad.

Gawyn était debout, Mat s’en aperçut avec soulagement. Lui-même se redressa quand Gawyn approcha. Il ne faut pas qu’on s’en aperçoive. Je ne sortirai jamais de là si on décide de me soigner d’un lever de soleil à l’autre. Du sang noircissait les cheveux blond roux sur le côté de la tête de Gawyn, mais il n’y avait ni marque de coup ni entaille apparente.

Il fourra deux marcs d’argent dans la main de Mat avec un sarcastique : « La prochaine fois, je pense que je prêterai attention à ce qu’on me dit. » Il remarqua le regard de Mat et se toucha la tête. « Elles l’ont guéri, mais ce n’était pas grave. Elayne m’en a asséné de pires plus d’une fois. Vous vous en tirez bien avec ça.

— Pas aussi bien que mon père. Il a gagné le concours d’escrime au bâton à Bel Tine chaque année du plus loin que je me souvienne, sauf une ou deux fois où c’était le père de Rand. » Cette expression intéressée réapparut dans les yeux de Gawyn et Mat regretta d’avoir mentionné Tam al’Thor. Les Aes Sedai et les Acceptées étaient encore toutes agglutinées autour de Galad. « Je… je dois l’avoir blessé gravement. Je n’en avais pas eu l’intention. »

Gawyn tourna brièvement les yeux de leur côté – il n’y avait rien à voir à part deux cercles de dos féminins, les robes blanches des Acceptées formant le cercle extérieur comme elles regardaient par-dessus les épaules des Aes Sedai accroupies – et rit. « Vous ne l’avez pas tué, je l’ai entendu gémir, alors il devrait être sur pied à présent, mais elles ne vont pas laisser passer cette chance maintenant qu’elles lui ont mis la main dessus. Par la Lumière, quatre d’entre elles sont de l’Ajah Verte ! » Mat le dévisagea d’un air interdit – L’Ajah Verte ? Quel rapport ? – et Gawyn secoua la tête. « Peu importe. Soyez assuré que le plus grave dont Galad ait à se soucier est de se retrouver Lige d’une Aes Sedai Verte avant de s’être éclairci les idées. » Il rit. « Non, elles ne s’y risqueraient pas, mais je parierais ces deux miens marcs d’argent dans votre main que certains aimeraient le pouvoir.

— Pas à vous, ces marcs », répliqua Mat en les enfouissant dans la poche de sa tunique. À moi. » L’explication ne lui avait pas paru avoir grand sens. À part que Galad allait bien. Tout ce qu’il savait de ce qui se pissait entre Liges et Aes Sedai était ce qu’il se rappelait à propos de Lan et de Moiraine, et il n’y avait eu là rien de semblable à ce que Gawyn avait l’air de suggérer. « Croyez-vous qu’elles se formaliseraient si je lui demandais de me payer l’enjeu ?

— Très certainement, dit d’un ton caustique Hammar qui venait de les rejoindre. Vous n’êtes pas très cher au cœur de ces Aes Sedai-là pour le moment. » Il eut un rire ironique. « On aurait cru que même des Aes Sedai Vertes seraient plus avisées que des gamines qui viennent de lâcher les jupes de leur mère. Il n’est pas beau garçon à ce point-là.