« Pas elle, répliqua Egwene. Elle… » Je ne vais pas leur dire qu’elle m’a donné l’impression d’avoir six ans d’âge, une robe déchirée, une figure sale et le nez qui coule. « Elle n’était pas des Hommes Gris. Elle était grande, impressionnante, avec des yeux noirs et des cheveux noirs. On la remarquerait entre mille. Je ne l’avais jamais rencontrée encore, mais je pense que c’est une Aes Sedai. Elle doit en être une. »
Nynaeve garda le silence comme si elle attendait d’autres détails, puis s’exclama avec impatience : « Si tu la rencontres de nouveau, montre-la-moi. En admettant que tu estimes que cela en vaut la peine. Nous n’avons pas de temps à perdre à rester bavarder ici. J’ai l’intention d’inspecter ce qu’il y a dans ce débarras avant qu’Else ait l’occasion d’en parler à qui mieux vaudrait être laissé dans l’ignorance. Peut-être ont-elles été négligentes. Auquel cas, ne leur donnons pas une chance de rectifier cette négligence. »
Comme elle se mettait en marche à côté de Nynaeve, qu’Elayne flanquait de l’autre, Egwene se rendit compte qu’elle avait gardé son poing serré autour de l’anneau de pierre – le ter’angreal de Corianine Nedeal. Avec répugnance, elle le fourra dans son aumônière dont elle noua les lacets bien serré. Pour autant que je ne vais pas dormir avec ce sacré… mais c’est ce que j’ai l’intention de faire, non ?
Toutefois, cela se passerait ce soir et s’en tracasser maintenant ne servait à rien. Pendant qu’elles cheminaient dans la Tour, elle guettait la femme en blanc et argent. Elle ne savait pas trop pourquoi elle fut soulagée de ne pas la voir. Je suis adulte et parfaitement capable de me débrouiller, merci. Ce qui ne l’empêcha nullement de se réjouir qu’aucune des personnes qu’elles croisèrent ne lui ressemblait même de loin. Plus elle songeait à cette femme, plus Egwene sentait s’enraciner l’idée qu’elle avait quelque chose de… bizarre. Par la Lumière, je commence à voir les Ajahs Noires sous mon lit. Seulement peut-être qu’elles y sont réellement.
La bibliothèque était située légèrement à l’écart de la haute et épaisse masse de la Tour Blanche proprement dite, ses pierres claires lourdement striées de bleu, et elle ressemblait assez bien à des vagues déferlantes figées à l’instant de s’abattre. Ces vagues paraissaient vastes comme un palais dans la clarté matinale, et Egwene savait qu’elles comptaient certainement autant de salles, mais toutes ces salles – celles situées au-dessous des couloirs bizarres dans les niveaux supérieurs ou Vérine avait son appartement-étaient garnies d’étagères, et les étagères bourrées de livres, de manuscrits, documents, rouleaux, cartes et graphiques, rassemblés en provenance de toutes les nations au cours de trois mille ans. Même les grandes bibliothèques de Tear et de Cairhien n’en contenaient pas autant.
Les bibliothécaires – des Sœurs Brunes, toutes – surveillaient ces étagères, et surveillaient les portes avec autant de soin, pour s’assurer que pas une bribe de parchemin ne sortait de là sans qu’elles sachent qui l’avait prise et pourquoi. Or ce n’est pas vers une des entrées gardées que Nynaeve conduisit Egwene et Élayne.
Autour des fondations de la bibliothèque, à plat sur le sol à l’ombre de hauts pacaniers, il y avait d’autres entrées, grandes et petites. Des ouvriers avaient parfois besoin d’accéder aux réserves situées au-dessous, et les bibliothécaires ne voyaient pas d’un bon œil des hommes couverts de transpiration pénétrer dans leur territoire. Nynaeve leva une de ces trappes, pas plus grande qu’une porte d’entrée de ferme, et indiqua d’un signe aux autres de descendre un escalier raide qui plongeait dans le noir. Quand elle laissa la trappe retomber derrière elle, toute clarté disparut.
Egwene s’ouvrit à la saidar – qui survint si doucement qu’elle se rendit à peine compte de ce qu’elle faisait – et canalisa un filet du Pouvoir qui affluait en elle. Pendant un instant, la simple sensation de cette houle qui l’envahissait menaça de submerger toutes les autres. Une petite boule de lumière d’un blanc bleu apparut, en équilibre en l’air au-dessus de sa main. Elle respira à fond et se remémora la raison pour laquelle elle marchait avec raideur. C’était un lien avec le reste du monde. Le contact de sa chemise de toile sur sa peau redevint perceptible, et celui de ses bas de laine et de sa robe. Avec un petit pincement au cœur de regret, elle repoussa le désir d’attirer à elle plus de Pouvoir, de laisser la saidar l’absorber.
Elayne avait créé en même temps pour elle-même une sphère lumineuse, et les deux produisaient plus de clarté que deux lanternes. « C’est une sensation si… merveilleuse, n’est-ce pas ? murmura-t-elle.
— Sois prudente, dit Egwene.
— Je le suis. » Elayne soupira. « Simplement quelle… je serai prudente.
— Par ici », leur ordonna sèchement Nynaeve en les dépassant pour les guider. Elle ne marcha pas trop en avant. Elle n’était pas en colère et était obligée d’utiliser la lumière fournie par ses compagnes.
Le corridor latéral poussiéreux par lequel elles étaient entrées, jalonné de portes de bois enchâssées dans les parois de pierre grise, se prolongeait sur près de cent pas avant d’atteindre le couloir principal beaucoup plus large qui allait d’un bout à l’autre de la bibliothèque. Les lumières des jeunes filles montraient des empreintes empiétant sur d’autres empreintes dans la poussière, la plupart imprimées par de grosses bottes d’hommes et la plupart à demi effacées par la poussière. Là, le plafond était plus haut et quelques-unes des portes presque assez imposantes pour être une porte de grange. L’escalier principal au bout, qui était large comme la moitié du couloir, servait à descendre au sous-sol des fardeaux importants. À côté de cet escalier, d’autres marches menaient à un étage inférieur. Nynaeve s’y engagea sans hésiter.
Egwene suivit aussitôt. L’éclairage bleuâtre dénaturait la couleur du visage d’Elayne, mais Egwene se dit que son teint paraissait néanmoins plus blême qu’il n’aurait dû l’être. Nous pourrions crier de toute la force de nos poumons ici, et personne n’entendrait même un gémissement.
Elle sentit un éclair se former, ou le potentiel pour en lancer un, et trébucha. Elle n’avait encore jamais canalisé deux flux à la fois, cela ne semblait pas difficile du tout.
Le couloir principal du deuxième sous-sol ressemblait beaucoup à celui du premier niveau, vaste et poussiéreux mais avec un plafond moins élevé. Nynaeve se précipita vers la troisième porte et s’arrêta.
Cette porte n’était pas grande, cependant le bois raboteux de ses planches donnait pour ainsi dire une impression d’épaisseur. Un cadenas de fer rond pendait au bout d’une longueur de chaîne robuste qui était tendue entre deux crampons épais, l’un fixé dans la porte, l’autre scellé dans le mur. Le cadenas aussi bien que la chaîne semblaient neufs ; il n’y avait pratiquement pas de poussière dessus.
« Un cadenas ! » Nynaeve tira dessus d’un coup sec ; la chaîne ne bougea pas, le cadenas non plus. « L’une de vous a-t-elle vu un cadenas quelque part ailleurs ? » Elle tira de nouveau dessus, puis le lança contre la porte avec assez de force pour qu’il rebondisse. Le « bang » résonna dans le couloir. « Je n’ai pas vu une seule autre porte cadenassée ! » Elle martela du poing le bois rugueux. » Pas une !
— Calmez-vous, dit Elayne. Inutile de monter sur vos grands chevaux. Que je voie l’intérieur du mécanisme et je serais capable de l’ouvrir moi-même. Nous nous débrouillerons pour le faire fonctionner.
— Je ne veux pas me calmer, rétorqua Nynaeve. Je veux être furieuse ! Je veux… !