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Laissant le reste de la tirade s’effacer de sa perception, Egwene toucha la chaîne. Elle avait appris davantage que créer des traits de foudre depuis qu’elle avait quitté Tar Valon. Une affinité pour le métal, d’abord. Qui venait de la Terre, un des Cinq Pouvoirs pour lesquels peu de femmes avaient suffisamment de don – l’autre était le Feu – mais elle, Egwene, le possédait, et elle pouvait sentir la chaîne, sentir l’intérieur de la chaîne, sentir les particules les plus infimes du métal froid, les schémas qu’elles dessinaient. Le Pouvoir en elle frémit au rythme des vibrations de ces schémas.

« Ôte-toi de mon chemin, Egwene. »

Elle tourna la tête et vit Nynaeve entourée de l’aura de la saidar, tenant un levier d’une couleur si proche du blanc-bleu de la lumière qu’il était presque invisible. Nynaeve considéra la chaîne en fronçant les sourcils, marmonna une vague phrase concernant le rapport de force, et le levier-barre doubla subitement de longueur.

« Déplace-toi, Egwene. »

Egwene s’écarta.

Nynaeve engagea dans la chaîne l’extrémité du levier, le mit en position, pesa de tout son poids. La chaîne se rompit comme un simple fil, Nynaeve, le souffle coupé, recula en trébuchant jusqu’à la moitié du couloir tandis que le levier tombait par terre. Nynaeve reprit son équilibre, ses yeux allant avec stupeur du levier à la chaîne. Le levier disparut.

« Je crois que j’ai fait quelque chose à la chaîne », suggéra Egwene. Et j’aimerais savoir quoi.

« Tu aurais pu prévenir », marmotta Nynaeve. Elle dégagea des crampons le reste de la chaîne et ouvrit grand la porte. « Alors ? Allez-vous rester plantées là une journée entière ? »

La pièce poussiéreuse avait environ dix pas carrés, mais elle ne contenait qu’un entassement de gros sacs en épaisse étoffe brune, bourrés à refus, étiquetés et portant le sceau de la Flamme de Tar Valon. Egwene n’eut pas à les compter pour être sûre qu’il y en avait treize.

Elle approcha du mur sa boule de lumière et l’y fixa. Elle ne savait pas très bien comment elle s’y était prise mais, quand elle retira sa main, la lumière resta en place. J’apprends constamment à faire des choses sans connaître ce que c’est, pensa-t-elle nerveusement.

Elayne la regardait en fronçant les sourcils comme si elle réfléchissait, puis elle aussi suspendit sa lumière au mur. En l’observant, Egwene eut l’impression de voir ce qu’elle avait fait. Elle l’a appris de moi, mais je viens de l’apprendre d’elle. Elle frissonna.

Nynaeve alla droit au tas de sacs qu’elle saisit à la volée un par un en lisant leur étiquette. « Rianna. Joiya Byir. Voilà celles qui nous intéressent. » Elle étudia le sceau sur un des sacs, rompit la cire et déroula les cordes qui l’enserraient. « Au moins avons-nous une preuve que personne n’est venu ici avant nous. »

Egwene choisit un sac, brisa le sceau sans lire le nom sur l’étiquette. Elle n’avait pas envie de connaître à qui appartenaient les affaires qu’elle inspectait. Quand elle renversa le contenu du sac par terre, il se révéla être principalement des vieux habits et des chaussures usées, avec quelques bouts de parchemin déchirés et froissés du genre qui s’amasse sous l’armoire d’une femme qui n’était pas trop encline à veiller à la propreté de son appartement. « Je ne vois là rien d’utile. Une cape même pas bonne pour servir de chiffons. La moitié du plan d’une ville qui a été déchiré. Il y a inscrit Tear dans le coin. Trois bas qui ont besoin d’être reprisés. » Elle passa le doigt par le trou d’une pantoufle de velours dépareillée et l’agita à l’adresse de ses compagnes. « Celle-ci n’a pas laissé d’indices.

— Amico n’a rien laissé non plus, dit Elayne d’un ton maussade et rejetant de côté à deux mains une masse de vêtements. Autant dire des loques. Attendez, voilà un livre. La personne qui a rempli ce ballot devait être pressée pour y avoir joint un livre. Coutumes et Cérémonies à la Cour de Tear. La couverture est arrachée, mais les bibliothécaires voudront quand même le récupérer. » Les bibliothécaires y tiendraient sûrement. Personne ne jetait de livres, en quelque état de délabrement qu’ils soient.

« Tear », répéta Nynaeve d’un ton songeur. S’agenouillant au milieu du bric-à-brac du sac qu’elle fouillait, elle récupéra un bout de parchemin qu’elle avait déjà rejeté de côté. « Une liste de bateaux de commerce naviguant sur l’Erinin avec leurs dates de départ de Tar Valon et les dates où ils étaient attendus à Tear.

— Il peut s’agir d’une coïncidence, commenta lentement Egwene.

— Peut-être », dit Nynaeve. Elle plia le parchemin et le fourra dans sa manche, puis rompit le sceau d’un autre sac.

Quand elles en eurent enfin terminé, chaque sac fouillé par deux fois et le fatras sans valeur entassé le long des murs de la pièce, Egwene s’assit sur un des sacs vides, tellement absorbée qu’elle eut à peine conscience de la grimace provoquée par le contact avec son siège de fortune. Remontant ses genoux, elle étudia la petite collection qu’elles avaient rassemblée, alignée en file.

« C’est trop, déclara Élayne. Il y en a trop.

— Trop », acquiesça Nynaeve.

Il y avait un deuxième livre, un volume relié en cuir, réduit en lambeaux, la moitié de ses pages détachées, qui était intitulé Observations lors d’une visite à Tear. Coincée dans la doublure d’une cape en loques extraite du sac de Chesmal Emry, où elle avait pu glisser par une déchirure dans une des poches de la cape, s’était trouvée une autre liste de navires marchands. Elle n’en mentionnait que les noms, mais chacun figurait aussi sur la première liste et, d’après cette liste-là, ces bateaux avaient mis à la voile dès l’aube après la nuit où Liandrin et ses compagnes avaient quitté la Tour. Il y avait un plan esquissé sommairement d’un grand bâtiment avec une salle portant une inscription à peine lisible – Cœur de la Pierre – et une page avec le nom de cinq auberges, le mot Tear marqué en haut de cette page très maculée mais néanmoins juste déchiffrable. Il y avait…

« Il y a quelque chose provenant de chacune d’elles, murmura Egwene. Chacune a laissé un indice suggérant un voyage à Tear. Comment aurait-on pu manquer de s’en apercevoir, si on a regardé ? Pourquoi l’Amyrlin n’en a-t-elle rien dit ?

— L’Amyrlin, rétorqua Nynaeve amèrement, garde ses projets pour elle et peu importe que nous en brûlions ! » Elle respira à fond et la poussière qu’elles avaient remuée la fit éternuer. « Ce qui me tracasse, c’est que je me vois confrontée à un appât.

— Un appât ? » répéta Egwene, mais elle comprit dès que le mot fut sorti de sa bouche.

Nynaeve hocha la tête. « Appât. Un piège. Ou peut-être une diversion. Par contre, piège ou diversion, c’est tellement cousu de fil blanc que personne ne s’y laisserait prendre.

— À moins que peu leur importe que celui ou celle qui trouve ces indices décèle ou non le piège. » La voix d’Élayne se teintait d’incertitude. « Ou peut-être l’ont-elles voulu tellement flagrant que celui ou celle qui le découvrirait éliminerait d’office Tear. »

Egwene aurait aimé ne pas pouvoir croire que les Sœurs Noires soient aussi sûres d’elles. Elle se rendit compte qu’elle serrait son aumônière dans ses doigts, suivant du pouce le contour tordu de l’anneau de pierre rangé à l’intérieur. « Peut-être ont-elles eu l’intention de provoquer celui ou celle qui relèverait ces indices, dit-elle à mi-voix. Peut-être ont-elles pensé que celui-ci ou celle-là se précipiterait tête baissée à leur suite, sous le coup de la colère et de l’orgueil. » Savaient-elles que nous trouverions ces indications ? Est-ce l’opinion qu’elles ont de nous ?