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« Que je brûle ! » s’exclama Nynaeve. Ce fut un choc ; jamais Nynaeve n’usait de pareil langage.

Pendant un instant, elles se contentèrent de contempler en silence leur moisson.

« Qu’est-ce que nous décidons maintenant ? » finit par demander Élayne.

Egwene étreignit très fort l’anneau. Le Rêve a des liens étroits avec la Prophétie ; l’avenir, et des événements survenant ailleurs, peut apparaître dans les songes d’une Rêveuse. « Peut-être le saurons-nous après ce soir. »

Nynaeve la regarda, silencieuse, le visage impassible, puis elle sélectionna une jupe sombre qui ne semblait pas être trop déchirée ou trouée et commença à y emballer ce qu’elles avaient récolté. « Pour le moment, dit-elle, nous allons rapporter ça dans ma chambre et l’y cacher. Je crois que nous avons juste le temps, si nous ne voulons pas être en retard aux cuisines. »

En retard, répéta intérieurement Egwene. Plus longtemps elle tenait l’anneau à travers son aumônière, plus intensément grandissait le sentiment d’urgence qui l’habitait. Nous avons déjà un pas de retard, mais peut-être n’arriverons-nous pas trop tard.

27

Le Tel’aran’rhiod

La chambre qui avait été attribuée à Egwene, sur la galerie où étaient logées Nynaeve et Élayne, ne différait guère de celle de Nynaeve. Son lit était tant soit peu plus large, la table légèrement plus petite. Son bout de tapis avait des fleurs au lieu de volutes. C’est tout. Après la résidence des novices, c’était pratiquement palatial, mais quand les trois s’y réunirent tard dans la soirée, Egwene aurait bien aimé être de nouveau dans la galerie des novices, sans anneau à son doigt et sans bandes au bas de sa robe. Les autres paraissaient aussi anxieuses.

Elles avaient travaillé dans les cuisines pour deux repas encore et, entre-temps, s’étaient efforcées de comprendre la signification de ce qu’elles avaient trouvé dans le débarras. Était-ce un piège, ou une tentative pour égarer les recherches ? L’Amyrlin était-elle au courant et, si oui, pourquoi n’en avait-elle pas parlé ? Discuter n’avait pas apporté de réponses, et l’Amyrlin ne s’étant pas montrée elles n’avaient pas pu l’interroger.

Vérine était entrée dans les cuisines après le repas de midi, clignant des paupières comme si elle se demandait pourquoi elle était là. Quand elle aperçut Egwene et les deux autres à genoux au milieu des chaudrons et des marmites, elle donna l’impression d’être surprise pendant un instant, puis alla les rejoindre et demanda, assez fort pour que tout le monde entende : « Avez-vous découvert quelque chose ? »

Élayne, enfoncée jusqu’aux épaules dans une énorme marmite à soupe, se cogna la tête contre le bord en s’extirpant à reculons de cette marmite. Ses yeux bleus semblaient lui manger la figure.

« Rien que de la graisse et de la sueur, Aes Sedai », dit Nynaeve. La secousse qu’elle imprima à sa natte laissa une tache savonneuse et grasse sur ses cheveux noirs, et elle tiqua.

Vérine hocha la tête comme si c’était la réponse qu’elle attendait. « Eh bien, continuez à chercher. » Elle jeta de nouveau un coup d’œil circulaire dans la cuisine comme étonnée d’être là, puis elle partit.

Alanna se rendit aussi aux cuisines après le déjeuner pour prendre une jatte de grosses groseilles à maquereau vertes et un pichet de vin, et Élaida, puis Sheriam survinrent après le souper, ainsi qu’Anaiya.

Alanna avait demandé à Egwene si elle avait envie d’en connaître davantage sur l’Ajah Verte et s’était enquise de la date à laquelle elles allaient reprendre leurs cours. Que les Acceptées choisissent leurs sujets d’études et leur rythme pour s’y consacrer ne signifiait pas qu’elles étaient autorisées à rester les bras croisés. Les premières semaines seraient pénibles, bien sûr, mais elles devaient choisir ou le choix serait fait pour elles.

Élaida se contenta de les toiser, l’air sévère, les mains sur les hanches, et Sheriam de même dans une pose quasi identique. Anaiya également, mais avec une mine soucieuse. Jusqu’à ce qu’elle remarque le coup d’œil que les jeunes Acceptées lui jetaient. Alors son expression égala celles qu’avaient arborées avant elle Élaida et Sheriam.

Aucune de ces visites ne tirait à conséquence pour autant qu’Egwene était capable d’en juger. La Maîtresse des Novices était évidemment en droit d’effectuer un contrôle sur ce qu’elles faisaient comme sur le travail des novices affectées aux cuisines, et Élaida avait une bonne raison de surveiller la Fille-Héritière d’Andor. Egwene s’efforça de ne pas réfléchir à l’intérêt que l’Aes Sedai avait manifesté pour Rand. Quant à Alanna, elle n’était pas la seule Aes Sedai à venir chercher un plateau à remporter dans son appartement plutôt que de manger avec les autres. La moitié des Sœurs de la Tour étaient trop occupées pour songer aux repas, trop occupées pour prendre le temps de dire à une servante de monter un plateau. Et Anaiya… ? Anaiya pouvait fort bien s’inquiéter pour sa Rêveuse. Non pas qu’elle tenterait quoi que ce soit pour alléger une punition infligée par l’Amyrlin en personne. Oui, c’était peut-être ce qui avait incité Anaiya à venir. Peut-être bien.

En suspendant sa robe dans l’armoire, Egwene se dit encore une fois que même la gaffe de Vérine pouvait être parfaitement naturelle ; la Sœur Brune était souvent distraite. Si c’était une erreur due à la préoccupation. Assise au bord de son lit, elle remonta sa chemise et se mit à rouler ses bas pour les ôter. Elle commençait à avoir presque autant horreur du blanc que du gris.

Nynaeve se tenait devant la cheminée, l’aumônière d’Egwene dans une main, tirant sur sa natte. Élayne était assise à la table et bavardait nerveusement, histoire de meubler le silence.

« L’Ajah Verte, annonça la jeune fille aux cheveux blonds pour ce qu’Egwene pensa être la vingtième fois depuis midi. Je crois que je choisirai l’Ajah Verte, Egwene. De cette façon, je peux avoir trois ou quatre Liges, peut-être en épouser un. Qui vaudrait mieux qu’un Lige comme Prince Consort d’Andor ? À moins que ce ne soit… » Elle laissa s’éteindre sa voix en rougissant.

Egwene éprouva le pincement d’une jalousie qu’elle croyait avoir étouffée depuis longtemps, une jalousie mêlée aussi de sympathie. Par la Lumière, comment me montrer jalouse alors que je suis incapable de regarder Galad sans frissonner et me sentir fondre, les deux à la fois ? Rand était mien, mais plus maintenant. Je voudrais pouvoir te le donner, Élayne, mais il n’est destiné ni à toi ni à moi, j’en ai le pressentiment. C’est peut-être parfait pour la Fille-Héritière d’Andor d’épouser un homme du peuple, pour autant qu’il est originaire d’Andor, mais pas de se marier avec le Dragon Réincarné. Elle laissa les bas choir par terre, en se disant qu’il y avait ce soir plus important à se soucier que d’avoir de l’ordre. « Je suis prête, Nynaeve. »

Nynaeve lui tendit l’aumônière et une mince et longue lanière de cuir. « Peut-être cela fonctionnera-t-il pour plus d’une personne à la fois. Je pourrais… t’accompagner, peut-être.

Egwene laissa glisser l’anneau de pierre dans sa paume, enfila dedans la lanière de cuir, puis l’attacha autour de son cou. Les zébrures et mouchetures de bleu, de brun et de rouge ressortaient avec plus d’éclat sur le blanc de sa chemise. « Et laisser Elayne seule pour veiller sur nous deux ? Alors que nous risquons que l’Ajah Noire nous ait repérées ?

— J’en suis parfaitement capable, riposta Elayne avec énergie. Ou laisse-moi aller avec toi et que Nynaeve monte la garde. Elle est la plus forte d’entre nous quand elle est en colère et, s’il y a besoin d’une protection, sois sûre qu’elle s’en chargera. »