Laïèvski s'assit à côté de Samoïlénnko et lui dit avec un sincère élan :
— Je suis un homme futile, nul, déchu. L'atmosphère que je respire, c'est le vin et l'amour; bref, j'ai acheté, jusqu'à présent, la vie au prix du mensonge, de l'oisiveté et de la couardise. J'ai trompé jusqu'à présent les hommes et en ai souffert, et mes souffrances é aient mesquines et banales. Je courbe timidement le dos sous la haine de von Koren parce que, par moments, je me hais moi-même et me méprise.
Laïèvski se remit à marcher avec agitation et dit :
— Je suis heureux de voir nettement mes défauts et je les avoue. Cela m'aidera à revivre et à devenir un autre homme. Si tu savais, mon cher, avec quelle soif, avec quelle angoisse j'attends mon renouvellement ! Et je te le jure, je serai un homme ! Je le serai ! Je ne sais si c'est le vin qui me fait parler ou s'il en est véritablement ainsi, mais il me semble qu'il y a longtemps que je n'ai pas vécu des minutes aussi radieuses, aussi pures que celles que je vis à l'instant chez toi.
— Il est temps de dormir, frère, dit Samoïlénnko.
— Oui, oui... excuse-moi. Je pars à l'instant. Laïèvski, cherchant sa casquette, s'affaira près des
meubles et des fenêtres.
— Merci... murmura-t-il en soupirant. Merci... Une caresse et un mot de compassion valent mieux qu'une aumône (i). Tu m'as ranimé.
Il trouva sa casquette, s'arrêta et regarda Samoïlénnko d'un air embarrassé.
— Alexandre Davîdytch ! fit-il d'une voix suppliante.
— Quoi?
— Permets-moi de rester coucher ici.
— A ton gré... pourquoi pas?
Laïèvski s'allongea sur le divan et causa longtemps encore avec le docteur.
(i) Proverbe. (Tr.)
X
Trois jours après le pique-nique, Maria Konstanntînovna vint à l'improviste chez Nadiéjda Fiôdorovna. Sans lui dire bonjour, ni quitter son chapeau, elle lui prit les deux mains, les attira contre sa poitrine et lui dit avec une forte agitation : x
— Ma chérie, je suis troublée, consternée. Notre gentil et sympathique docteur a dit hier à mon Nicodîme Alexânndrytch que votre mari est mort. Dites, ma chérie..., dites, est-ce vrai?
— Oui, c'est vrai, il est mort, répondit Nadiéjda Fiôdorovna.
— C'est horrible, horrible, chérie ! Mais à quelque chose malheur est bon. Votre mari était sans doute un homme étonnant, merveilleux, un saint, et de pareilles gens sont plus nécessaires au ciel que sur terre.
Tous les replis et les petits points du visage de Maria Konstanntînovna tremblèrent comme si de fines aiguilles couraient sous sa peau. Elle sourit affablement et dit avec transport, essoufflée :
— Ainsi vous êtes libre, ma chérie ! Vous pouvez maintenant poïter la tête haute et regarder les gens dans les yeux. Dieu et les hommes béniront à présent votre union avec Ivane Anndrèitch. C'est à ravir. Je tremble de joie, je ne trouve pas de mots. Chérie, je vais être votre marieuse... Nous vous aimons tant, Nicodîme Alexânndrytch et moi, que vous nous permettrez de bénir votre union légitime, pure. Quand pensez-vous vous marier?
— Je n'y ai pas songé, dit Nadiéjda Fiôdorovna, dégageant ses mains.
■—■ Pas possible, chérie ! Vous n'y avez pas pensé?
— Ma parole, non, dit Nadiéjda Fiôdorovna en riant. A quoi bon? Je n'en vois aucune nécessité. Nous vivrons comme nous faisions.
— Que dites-vous ! s'effara Maria Konstanntînovna. Au nom de Dieu, que dit es-vous?
— Il n'y aura rien d'amélioré si nous nous marions. Au contraire, ce sera pire. Nous perdrons notre liberté.
— Ma chère, ma chère, que dites-vous ! s'écria Maria Konstanntînovna, se reculant et joignant les mains. Quelle extravagance ! Songez à ce que vous faites ! Calmez-vous !
— Me calmer, comment ça? Je n'ai pas encore vécu et vous me dites de me calmer !
Nadiéjda Fiôdorovna se souvint qu'elle n'avait pas, en effet, encore vécu. Au sortir de l'Institut, elle avait épousé un homme qu'elle n'aimait pas, puis s'était liée avec Lafèvski et était venue vivre avec lui sur cette plage triste et déserte, dans l'attente continuelle de quelque chose de mieux. Était-ce donc la vie?
« Il faudrait se marier... » pensa-t-elle. Mais se souvenant de Kirîline et d'Atchmiânov, elle rougit et se dit : « Non, c'est impossible. Si même Ivane Anndrèitch m'en priait à genoux, je refuserais. »
Maria Konstanntînovna resta une minute silencieuse, assise sur le canapé. Triste et sérieuse, elle regardait devant elle, puis elle se leva et dit froidement :
— Adieu, chérie. Pardonnez-moi de vous avoir dérangée. Bien qu'il m'en coûte, je dois vous dire qu'à partir de ce jour tout est fini entre nous, et, malgré mon profond respect pour Ivane Anndrèitch, la porte de ma maison vous est fermée.
Elle prononça ces mots avec solennité, accablée elle- même de son ton solennel. Sa figure se remit à trembler, prit une expression triste, doucereuse ; elle tendit les deux mains vers Nadiéjda Fiôdorovna troublée, et lui dit, suppliante :
— Permettez-moi, ma chérie, d'être encore pour une minute votre mère ou votre sœur aînée ; je vais être sincère avec vous comme une mère.
Nadiéjda Fiôdorovna ressentit en son cœur une tiédeur, une joie et une compassion de soi-même, comme si, en vérité, sa mère, ressuscitée, se fût trouvée devant elle. Elle attira brusquement à elle Maria Konstanntînovna et pencha la tête sur son épaule. Toutes deux se mirent à pleurer. Elles s'assirent sur le canapé et sanglotèrent quelques minutes sans se regarder ni avoir la force de dire un mot.
— Ma chérie, mon enfant, commença Maria Konstanntînovna, je vais vous dire sans ménagement de dures vérités.
— Au nom du ciel, dites, dites !
— Fiez-vous à moi, chérie. Rappelez-vous que, de toutes les dames d'ici, j'ai été la seule à vous recevoir.
Vous me remplîtes d'effroi dès le premier jour, mais je n'eus pas la force, comme tout le monde, de vous témoigner du mépris. Je souffris pour le cher, le bon Ivane Anndrèitch, comme si c'était mon fils. Ce jeune homme inexpérimenté, faible, sans mère, dans un pays lointain!... Je souffris, souffris... Mon mari n'approuvait pas que nous fissions connaissance avec lui, mais je le décidai... le convainquis... Nous reçûmes Ivane Anndrèitch, et vous avec lui, naturellement ; sans cela il eût été offensé. J'ai une fille, un fils... Vous le comprenez... Un tendre esprit d'enfant, un cœur pur... Qui ira troubler un seul de ces innocents?... Je vous recevais, tremblante pour mes enfants. Oh ! quand vous serez mère, vous comprendrez ma crainte... Et chacun s'étonnait que je vous accueillisse, pardon,... comme une femme comme il faut,... me donnait à entendre... Bah ! naturellement des cancans, des hypothèses !... Dans le fond de l'âme, je vous blâmais ; mais vous étiez malheureuse, à plaindre, excentrique, et je ressentais de la pitié à en souffrir.
— Mais pourquoi, pourquoi cela? demanda Nadiéjda Fiôdorovna toute tremblante. Qu'ai-je fait à qui que ce soit?
— Vous êtes une grande pécheresse. Vous avez violé le serment fait devant l'autel à votre mari. Vous avez dévoyé un charmant jeune homme, qui, s'il ne vous avait pas rencontrée, eût peut-être trouvé pour sa vie une légitime compagne de bonne famille et de son rang, et serait maintenant comme tout le monde. Vous avez perdu sa jeunesse. Ne dites rien, chérie, ne dites rien ! Je ne crois pas que, dans nos péchés, la faute soit à l'homme. Les femmes sont toujours coupables. Les
hommes, dans la vie de famille, sont légers ; ils vivent par l'esprit, non par le cœur ; il y a beaucoup de choses qu'ils ne comprennent pas ; mais la femme comprend tout. Tout dépend d'elle. Il lui a été beaucoup donné, et il lui sera beaucoup demandé. Oh ! ma chérie, si elle eût été en cela plus faible ou plus sotte que l'homme, Dieu ne lui eût pas confié l'éducation des garçons et des filles. Et puis, ma chère, vous êtes entrée dans la voie du vice, oubliant toute pudeur. Une autre, dans votre situation, se fût cachée, fût restée enfermée chez elle, et les gens ne l'eussent vue que dans la demeure de Dieu, pâle, vêtue de noir, et pleurant. Et chacun eût dit avec une sincère compassion : « Mon Dieu, cet ange qui a péché revient à Toi... » Mais, vous, ma' chère, vous avez oublié toute modestie. Vous vivez ouvertement, excentriquement, comme si vous vous enorgueillissiez du péché. Vous folâtriez, riiez, et, en vous regardant, je tremblais de peur; je craignais que le feu du ciel ne frappât votre maison, tandis que vous y seriez. Ma chère, s'écria Maria Konstanntînovna, remarquant que Nadiéjda Fiôdorovna voulait parler, ne dites rien, ne dites rien ! Fiez-vous à moi, je ne vous tromperai pas et ne cacherai aux yeux de votre âme nulle vérité. Écoutez-moi, chérie... Dieu marque les grands pécheurs, et vous avez été marquée. Rappelez- vous ! Vos toilettes étaient toujours affreuses !