Nadiéjda Fiôdorovna, qui avait toujours eu la meilleure opinion de ses toilettes, cessa de parler et la regarda avec étonnement.
— Oui, affreuses ! continua Maria Konstanntînovna. A la recherche et au bariolage de vos costumes, chacun peut juger votre conduite. Chacun, en vous regardant,
riait et haussait les épaules, et moi je souffrais, je souffrais... Et, pardonnez-moi, chérie, vous êtes mal tenue ! Quand nous nous rencontrions au bain, vous me faisiez frémir. Vos robes, passe encore, mais vos jupes, vos chemises... J'en rougis, ma chère ! Personne n'attachait comme il faut la cravate du pauvre Ivane Anndrèitch. On voit à son linge et à ses souliers que personne ne veille sur lui. Et chez vous il meurt toujours de faim, ma colombe, et, en effet, si, à la maison, personne ne s'occupe du thé et du café, on est bien obligé de dépenser au Pavillon la moitié de ses appointements. Et votre maison était horrible, horrible ! Chez personne, en ville, il n'y a de mouches, et, chez vous, elles ne laissent pas de répit ; les assiettes et les soucoupes en sont noires. Aux fenêtres et sur les tables, regardez : de la poussière, des mouches crevées, des verres !... Pourquoi des verres ici? Et voyez, ma chérie, la table n'est pas encore desservie. On a honte d'entrer dans votre chambre à coucher. Partout du linge qui traîne ; aux murs pendent vos accessoires de toilette, on voit on ne sait quels ustensiles!... Ma chère! un mari doit tout ignorer ; sa femme doit être devant lui pure comme un angelot. Je me réveille chaque'matin à l'aube et me lave le visage à l'eau froide pour que mon Nicodîme Alexânndrytch ne remarque pas ma mine endormie.
— Bêtises, tout cela ! dit Nadiéjda Fiôdorovna se mettant à sangloter. Si j'étais heureuse !... Mais je suis si malheureuse.
— Oui, oui, soupira Maria Konstanntînovna, se retenant à peine pour ne pas pleurer elle aussi, vous êtes très malheureuse ! Et un effroyable malheur vous attend ! Une vieillesse solitaire, les maladies, puis la réponse au Jugement dernier... Horrible, horrible ! Le sort lui-même, maintenant, vous tend une main secou- rable et vous la repoussez déraisonnablement... Mariez- vous, mariez-vous vite !
— Oui, il le faut, il le faut, dit Nadiéjda Fiôdorovna, mais c'est impossible.
— Pourquoi donc?
— Impossible ! Oh ! si vous saviez !
Nadiéjda Fiôdorovna voulait parler de Kirîline et de sa rencontre la veille au soir sur le quai avec le jeune Atchmiânov et de la folle idée qui lui était venue de liquider sa dette, et de la façon dont elle était rentrée tard chez elle, en se sentant irrémédiablement déchue, vénale... Elle ne savait pas elle-même comment'cela était arrivée. Elle aurait voulu jurer à Maria Konstanntînovna qu'elle payerait absolument sa dette, mais les sanglots et la honte l'empêchèrent de parler.
— Je partirai, dit-elle. Qu'Ivane Anndrèitch reste, moi je partirai.
— Pour où?
— Pour la Russie.
— Mais de quoi y vivrez-vous? Vous n'avez rien.
— Je m'y occuperai de traductions ou bien... ou bien j'ouvrirai une petite bibliothèque.
— Pas de fantaisies, ma chérie. Il faut de l'argent pour une petite bibliothèque. Allons, je vous laisse ; calmez-vous et réfléchissez ; et venez demain chez moi, de bonne humeur ; ce sera charmant ! Allons, adieu, mon petit ange ! Laissez-moi vous embrasser.Maria Konstanntînovna baisa au front Nadiéjda Fiôdorovna, fit sur elle le signe de croix et sortit doucement. La nuit tombait déjà ; Olga allumait dans la cuisine. Nadiéjda Fiôdorovna, continuant de pleurer, alla s'étendre sur son lit. Une forte fièvre la prit. Elle se déshabilla sans se lever, refoulant ses vêtements à ses * pieds, et se replia sous sa couverture. Elle avait soif, mais il n'y avait personne pour lui donner à boire. « Je paierai ! » se disait-elle.
Et il lui semblait, dans son délire, qu'elle était assise près d'une malade, et que la malade était elle-même. « Je paierai. Il serait bête que l'on crût que c'est pour de l'argent... Je partirai et, de Pétersbourg, lui enverrai l'argent. D'abord cent roubles... puis cent autres... et encore cent... »
Laïèvski rentra tard dans la nuit.
— D'abord cent roubles... lui dit Nadiéjda Fiôdorovna..., et ensuite cent...
— Tu devrais prendre de la quinine, lui dit Laïèvski.
Et il pensa : ^
« Demain mercredi il y a un bateau ; mais je ne pars pas. Il faudra rester jusqu'à samedi. »
Nadiéjda Fiôdorovna se mit à genoux sur son Ht.
— Viens-je de dire quelque chose? demanda-t-elle en souriant, les yeux battants à la lumière.
— Rien. Il faudra, demain; envoyer chercher le docteur. Dors.
Il prit son oreiller et se dirigea vers la porte. Après avoir définitivement résolu de partir et de l'abandonner, Nadiéjda Fiôdorovna lui inspira de la pitié et il se sentit gêné. Il avait un peu honte devant elle comme devant un vieillard ou un cheval malade que l'on a résolu d'abattre. Près du seuil, il s'arrêta et se retourna vers elle.
— Au pîque-nîque, Je me suis énervé et t'ai dit une grossièreté. Pardonne-moi au nom du ciel.
Cela dit, il passa dans son cabinet et se coucha ; mais de longtemps il ne put s'endormir.
Lorsque, le lendemain matin, Samoïlénnko, en grande tenue, avec des épaulettes et ses décorations (c'était un jour férié) sortit de la chambre de Nadiéjda Fiôdorovna après lui avoir tâté le pouls et regardé la langue, Laïèvski lui demanda anxieusement ?
— Eh bien?
Son visage exprimait l'effroi, une vive inquiétude et un espoir.
— Tranquillise-toi, lui dit Samoïlénnko, rien de dangereux. Une fièvre ordinaire.
— Je ne parle pas de cela, dit Laïèvski, impatient, fronçant les sourcils. As-tu trouvé de l'argent?
— Mon bon, excuse-moi, marmotta Samoïlénnko, confus, en se retournant vers la porte. Au nom du ciel, excuse-moi ! Personne n'a d'argent liquide, et je n'ai encore ramassé que cent dix roubles, par coupures de cinq et de dix roubles. J'en parlerai encore aujourd'hui aux uns et aux autres. Patiente.
— Mais, murmura Laïèvski, tremblant d'impatience, le dernier terme, c'est samedi ! Par tous les saints, aboutis avant samedi ! Si je ne pars pas samedi, je n'ai besoin de rien ! Je ne comprends pas comment un médecin peut ne pas avoir d'argent !
— Ah ! mon Dieu, à votre volonté ! murmura Samoïlénnko avec effort et la voix chevrotante, on m'a tant emprunté. On me doit sept mille roubles et je dois à tout le monde. Est-ce ma faute?
— Donc tu en trouveras pour samedi? Hein?
— Je tâcherai.
— Je t'en supplie, mon vieux ! Que j'aie l'argent vendredi matin !
Samoïlénnko s'assit et prescrivit de la quinine, du kalii bromati, une infusion de rhubarbe dans de la linc- tura gentianœ et de Vaqua fœniculi, le tout en potion.