— Attends, laisse-nous raisonner de sang-froid. On pourrait, il me semble, dit Samoïlénnko, réfléchissant et remuant les doigts, arranger les choses ainsi... Je lui prêterai l'argent, tu comprends, mais en lui faisant donner sa parole d'honneur d'envoyer dans la huitaine à Nadiéjda Fiôdorovna l'argent du voyage.
— Il te donnera sa parole d'honneur, aura même les larmes aux yeux ; mais que vaut cette parole? Il ne la tiendra pas, et quand tu le rencontreras dans un an ou deux sur la perspective Niévski, ayant sous le bras un nouvel amour, il se disculpera en disant que la civilisation l'a déformé et qu'il est une réplique de Roû- dîne. Lâche-le, au nom du ciel ! Éloigne-toi de la boue et ne la brasse pas à deux mains !
Samoïlénnko réfléchit une minute et dit résolument :
— Je lui prêterai tout de même l'argent. Dis ce que tu voudras. Je ne puis pas refuser quelque chose à un homme en me basant sur des hypothèses.
— A merveille. Embrasse-le !
— Alors, demanda timidement Samoïlénnko, donne- moi les cent roubles.
— Non.
Un silence pesa. Samoïlénnko mollit tout à fait. Son visage prit une expression embarrassée, confuse, accommodante, et il était étrange de voir à cet homme énorme, avec ses épaulettes et ses décorations, cette figure enfantine, pitoyable, troublée.
— L'évêque d'ici fait ses tournées pastorales, non pas en voiture, mais à cheval, dit le diacre posant sa plume. Il est extrêmement émouvant de le voir à cheval. Sa simplicité et sa modestie sont pleines de grandeur biblique.
— Est-ce un brave homme? demanda von Koren, heureux de changer de conversation.
— Comment en serait-il autrement? Si ce n'était pas un brave homme, l'aurait-on sacré évêque?
— Il y a parmi les évêques de très braves gens, pleins de talent, dit von Koren. Il est seulement dommage que beaucoup d'entre eux aient la faiblesse de se croire des hommes d'État. L'un s'occupe de russifier les gens, un autre critique les sciences. Ce n'est pas leur affaire. Ils feraient mieux d'aller plus souvent savoir ce qui se passe à leur consistoire.
— Un laïc ne peut pas juger un évêque.
— Pourquoi donc, diacre? Un évêque est un homme comme moi.
— Comme vous, mais pas pareil ! dit le diacre froissé, reprenant sa plume. Si vous étiez pareil, vous auriez eu la grâce et seriez évêque, et, si vous ne l'êtes pas, vous n'êtes pas pareil à lui.
— Ne t'enferre pas, diacre, dit Samoïlénnko, embarrassé, gêné. Écoute, dit-il à von Koren, voici ce que j'ai trouvé. Ne me donne pas ces cent roubles, soit ! mais jusqu'à l'hiver tu mangeras encore chez moi et tu vas me payer ces trois mois d'avance.
— Non.
^^Samoïlénnko battit des paupières et devint pourpre.
•?|Pî' attira machinalement à lui le livre sur lequel était
mille-pieds desséché, le regarda, puis il se leva et prit sa casquette.
Von Koren eut pitié de lui.
— Daignez vivre et faire des affaires avec de pareils messieurs ! dit-il. Et, de dépit, il envoya du pied un bout de papier dans un coin. Comprends donc qu'il
. n'y a là ni bonté, ni amitié, mais rien que de la faiblesse, de la dépravation, du poison. Ce que la raison enseigne, vos faibles cœurs, bons à rien, le détruisent. Quand j'étais lycéen, j'eus le typhus ; par compassion, ma tante me bourra de champignons marmés, et je faillis mourir. Comprends donc, comme aurait dû le faire ma tante, que l'amour du prochain ne doit se trouver ni dans le cœur, ni au creux de l'estomac, ni dans les reins, mais ici. (Von Koren se frappa le front.) Tiens ! dit-il.
Et il jeta à Samoïlénnko un billet de cent roubles.
— Tu te fâches sans raison, Kôlia..., dit doucement Samoïlénnko en pliant le billet. Je te comprends très bien, mais... mets-toi à ma place.
— Tu es une vieille femme, voilà tout !
Le diacre éclata dé rire.
— Écoute, Alexandre Davîdytch, dit von Koren, avec feu, une dernière prière ! Quand tu donneras l'argent à ce misérable, mets-y la condition qu'il parte avec sa dame, ou qu'il l'expédie en avant. Sans cela, ne donne rien. Il n'y a pas à se gêner avec lui. Dis-lui ça, et si tu ne le lui dis pas, je te donne ma parole d'honneur que j'irai à son bureau et le jetterai en bas
de son escalier ; et je ne te connaîtrai plus. Sache-le £
— Bah ! s'il part avec elle ou la fait passer devant,' , ce sera encore plus commode pour lui, dit SamoïlénnkoJ^ Il en sera même content. Allons, adieu.
Il prit amicalement congé et sortit. Mais, avant dèf: refermer la porte, il se retourna vers von Koren, lui fit une mine terrible et lui dit :
— Ce sont les Allemands qui t'ont gâté, frère ! Oui ! les Allemands!
XII
Le lendemain, jeudi, Maria Konstanntînovna fêtait l'anniversaire cle naissance de son fils. Toutes ses connaissances étaient invitées à manger à midi le pâté accoutumé et à prendre, le soir, du chocolat. Quand arrivèrent, le soir, Laïèvski .et Nadiéjda Fiôdorovna, le zoologue, déjà au salon, demanda à Samoïlénnko :
— Lui as-tu parlé?
— Pas encore.
— Prends garde de te gêner ! Je ne comprends pas l'insolence de ces gens-là. Ils savent très bien l'opinion des maîtres de la maison sur leur liaison, et, malgré tout, ils se montrent ici.
— Si l'on tenait compte de tous les préjugés, dit Samoïlénnko, on ne pourrait aller nulle part.
— La réprobation commune pour l'amour illégitime et la dépravation, est-ce un préjugé?
— Assurément, c'en est un, et c'est de la haine. Les soldats, dès qu'ils aperçoivent une fille légère, rient et sifflent, et demande-leur ce qu'ils sont eux-mêmes?
— Ce n'est pas sans raison qu'ils sifflent. Est-ce un préjugé que les filles-mères étouffent leurs enfants etaillent au bagne? Est-ce un préjugé qu'Anna Karénine se soit jetée sous le train? que, dans les villages on enduise les portes de goudron (i)? que la pureté de Kâtia nous plaise, à toi et à moi, sans que nous sachions pourquoi, et que chacun sente vaguement le besoin de l'amour pur, encore que l'on sache qu'un pareil amour n'existe pas? C'est tout ce qui subsiste, frère, de la sélection naturelle, et si la force obscure, régularisant les relations sexuelles, n'existait pas, les messieurs Laïèvski t'en feraient voir, et l'humanité dégénérerait en deux ans.
Laïèvski entra, dit bonjour à tous et sourit avec aménité en serrant la main de von Koren. Saisissant un instant propice, il s'adressa à Samoïlénnko :
— Pardon, Alexandre Davîdytch, j'ai deux mots à te dire.
Samoïlénnko lui prit le bras et tous deux passèrent dans le cabinet de Nicodîme Alexânndrytch.
— C'est demain vendredi, dit Laïèvski en se rongeant les ongles ; as-tu trouvé ce que tu m'as promis?
— Je n'ai que deux cent dix roubles ; j'aurai le reste aujourd'hui ou demain ; sois tranquille.
— Dieu soit loué ! soupira Laïèvski, dont les mains tremblaient de joie. Tu me sauves, Alexandre Davîdytch, et je te jure par Dieu, par mon bonheur, et par tout ce que tu voudras, que je t'enverrai cet argent dès mon arrivée. Et je t'enverrai aussi ce que je t'ai emprunté auparavant.
— Écoute, Vânia... dit Samoïlénnko, le prenant par
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(i) C'est la coutume de faire des croix de goudron aux portes des filles et des femmes de mauvaise conduite. (Tr.)
LE DUELun des boutons de son habit et rougissant. Excuse-moi de me mêler de tes affaires intimes, mais... pourquoi n'emmènes-tu pas avec toi Nadiéjda Fiôdorovna?
— Tu es drôle I Cela se peut-il? Il faut absolument que l'un de nous reste, sans quoi nos créanciers hurleraient. Je dois sept cents roubles, si ce n'est plus, dans les boutiques. Donne-moi le temps de leur envoyer l'argent et de leur fermer la bouche; alors, elle partira aussi.
— Oui... Et pourquoi ne pas la faire partir la première?