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— Ah ! mon Dieu, fit Laïèvski effrayé, est-ce pos­sible? C'est une femme. Que fera-t-elle seule? Que com­prend-elle? Ce ne serait qu'une perte de temps et une dépense inutile.

« C'est juste », pensa Samoïlénnko. Mais il se rap­pela sa conversation avec von Koren, baissa la tête et prononça d'un air sombre :

— Je ne suis pas d'accord avec toi : ou pars avec elle, ou fais-la passer devant, sans quoi... Sans quoi je ne te donnerai pas l'argent. C'est mon dernier mot...

Samoïlénnko recula, pesa du dos sur la porte et entra au salon, rouge, très troublé.

« Vendredi... vendredi, pensait Laïèvski, revenant au salon. Vendredi. »

On lui tendit une tasse de chocolat. Il s'y brûla les lèvres et la langue en songeant :

« Vendredi... vendredi... »

Le mot « vendredi » le poursuivait. Il ne pensait à rien qu'à vendredi, et, pourtant, il savait, de science certaine, non par la raison mais par le cœur, qu'il ne partirait pas le samedi.

Devant lui, très soigné, les cheveux ramenés sur les tempes, se tenait Nicodîme Alexânndrytch, qui lui disait :

— Servez-vous, je vous en prie mille fois...

Maria Konstanntînovna montrait à ses hôtes les notes

de Kâtia et disait en traînant :

— Aujourd'hui, c'est terrible ce que les enfants ont à apprendre! On demande tant de choses...

— Maman ! gémissait Kâtia, ne sachant où se mettre tant on lui faisait d'éloges.

Laïèvski regarda lui aussi les notes et la compli­menta. Pour l'instruction religieuse, le russe, la con­duite, des quatre et des cinq passaient sous ses yeux, et tout cela s'emmêlait avec le vendredi obsédant, avec les cheveux lisses de Nicodîme Alexânndrytch, et les joues rouges de Kâtia ; tout cela lui semblait d'un ennui énorme, invincible. Il se retenait de crier de désespoir et se demandait :

« Se peut-il, se peut-il que je ne parte pas? »

On rapprocha deux tables de jeu et on se mit à jouer à la petite poste. Laïèvski y joua aussi.

« Vendredi... vendredi... songeait-il en souriant, sor­tant de sa poche un crayon. Vendredi... »

Il voulait réfléchir à sa situation et craignait de penser. Il craignait de s'avouer que le docteur l'avait surpris dans une duplicité qu'il se cachait à lui-même avec tant de soin depuis si longtemps. Chaque fois qu'il songeait à son avenir, il ne laissait pas libre cours à ses pensées. Il prendrait le train et partirait, cela déci­derait de sa vie. Il ne pensait à rien autre chose. Telle une lumière lointaine et confuse dans un champ, l'idée lui venait parfois qu'il lui faudrait, en un avenir loin­tain, quelque part dans une rue de Pétersbourg, re­courir à un léger mensonge pour abandonner Nadiéjda Fiôdorovna et payer ses dettes ; il ne mentirait qu'une foi" et ce serait ensuite le renouvellement total. Et ce serait bien. Au prix d'un petit mensonge, quelle grande vérité obtenue !

Maintenant que le docteur avait, par son relus, fait une grossière allusion à sa ruse, Laïèvski vit de façon claire qu'il devrait mentir non pas seulement dans un lointain avenir, mais dès ce jour même, dès le lende­main, et dans un mois, et, peut-être jusqu'à la fin de sa vie... Pour partir, il devrait en effet tromper Nadiéjda Fiôdorovna, et ses créanciers et ses chefs. Pour avoir ensuite de l'argent à Pétersbourg, il faudrait dire men- songèrement à sa mère qu'il avait déjà quitté Nadiéjda Fiôdorovna ; et sa mère ne lui donnerait pas plus de cinq cents roubles. En fait, il avait donc déjà trompé le docteur, puisqu'il ne serait pas en état de le rem­bourser de sitôt. Ensuite, lorsque Nadiéjda Fiôdorovna arriverait, il faudrait, pour se séparer d'elle, recom­mencer toute une série de mensonges petits et gros. Et ce serait à nouveau des pleurs, l'ennui, la vie triste, le repentir. Il n'y aurait donc aucun changement. Trom­perie, voilà tout. Toute une montagne de mensonges se dressa dans l'imagination de Laïèvski. Il fallait, pour la franchir d'un coup et ne pas mentir en détail, se résoudre à une mesure décisive : par exemple se lever sans dire mot, prendre son chapeau et partir à l'ins­tant sans argent. Mais Laïèvski sentait cela impossible.

« Vendredi... vendredi... pensait-il. Vendredi... »

On écrivait des billets, on les pliait en deux, on les mettait dans un vieux chapeau haut de forme de Nico- dîme Alexânndrytch, et, quand il y en avait un certain nombre, Kôstia, qui faisait le facteur, passait autour de la table et les distribuait. Le diacre, Kâtia et Kôstia, qui recevaient des billets drôles et tâchaient d'en écrire de plus drôles encore, étaient dans la joie.

« Nous avons à causer », lut sur son billet Nadiéjda Fiôdorovna.

Elle échangea un regard avec Maria Konstanntî- novna, et celle-ci lui sourit de son sourire exquis et lui fit signe de la tête.

« Causer de quoi? songea Nadiéjda Fiôdorovna. Lors­qu'on ne peut pas tout dire, il n'y a pas à causer. »

Avant de venir en visite, elle avait attaché la cravate de Laïèvski, et ce rien avait empli son cœur de ten­dresse et de mélancolie. Sa figure inquiète, ses regards distraits, sa pâleur, le changement incompréhensible qui s'était opéré en lui les derniers temps, le fait qu'elle lui cachait un secret terrible, répugnant, le fait que ses mains tremblaient lorsqu'elle nouait la cravate, tout cela lui présageait qu'ils ne vivraient pas longtemps ensemble. Elle le regardait comme une icône, avec crainte et repentir, et pensait : « Pardonne, pardonne- moi... » En face d'elle était assis Atchmiânov qui ne détachait pas d'elle ses yeux noirs, énamourés. Des désirs l'agitaient ; elle avait honte d'elle-même et redou­tait que la tristesse même et l'ennui ne l'empêchassent pas de céder à son impure passion, et que, comme un ivrogne invétéré, elle n'eût pas la force d'y résister.

Pour mettre un terme à cette vie honteuse pour elle; et outrageante pour Laïèvski, elle résolut de le quitter. Elle le supplierait en pleurant de la laisser partir, et, s'il refusait, elle partirait en cachette. Elle ne lui racon­terait pas ce qui s'était passé : qu'il garde d'elle un pur souvenir !

Elle lut :

« J'aime, j'aime, j'aime. »

C'était de l'écriture d'Atchmiânov.

Elle vivrait dans quelque trou, travaillerait et enver­rait à Laïèvski de l'argent (a envoi d'un inconnu »), des chemises brodées, du tabac; elle ne reviendrait chez lui que dans sa vieillesse, ou si, tombé sérieusement malade, il avait besoin d'une infirmière. Lorsqu'il sau­rait, dans sa vieillesse, pour quelles raisons, refusant . d'être sa femme, elle l'avait quitté, il apprécierait son sacrifice et lui pardonnerait.

« Vous avez le nez long. »

C'était probablement un billet du diacre ou de Kôstia.

Nadiéjda Fiôdorovna s'imaginait que, en se séparant de Laïèvski, elle l'étreindrait fortement, lui baiserait la main et se donnerait le serment de l'aimer toute la vie ; ensuite, vivant dans un endroit perdu, au milieu d'étrangers, elle penserait chaque jour qu'il y a, quelque part, un ami, un homme qu'elle aime, pur, noble, élevé, qui garde d'elle un pur souvenir.

« Si vous ne me donnez pas rendez-vous aujourd'hui, je prendrai des mesures, j'en donne ma parole d'hon­neur. On n'agit pas ainsi avec les honnêtes gens; il faut le comprendre. »

C'était de Kirîline.XIII

Laïèvski reçut deux billets ; il en déplia un et lut i « Ne pars pas, mon ami. »

« Qui a bien pu m'écrire cela? pensa-t-il. Ce n'est certainement pas Samoïlénnko... Pas le diacre non plus ; il ne sait pas que je veux partir ; serait-ce von Koren? » Le zoologue, penché sur la table, dessinait une pyra­mide. Il sembla à Laïèvski que ses yeux souriaient.

« Samoïlénnko, pensa Laïèvski, a sans doute ba­vardé... »

Sur l'autre billet il était écrit de la même écriture déguisée avec de longs jambages et des boucles : « Quel­qu'un ne partira pas samedi. » « Inepte persiflage, pensa Laïèvski. Vendredi, vendredi !... »

Il sentit quelque chose lui monter à la gorge. Il arrangea son faux col et voulut tousser, mais au lieu d'une toux ce fut un rire qui partit.