— Ha! ha! ha!... Ha! ha! ha! (« De quoi est-ce que je ris? » pensa-t-il.) Ha! ha! ha!
Il essaya de se retenir, mit la main devant sa bouche ; mais le rire oppressait sa poitrine et son cou; et sa main ne put clore sa bouche.
« Que c'est bête, tout de même, se dit-il en riant à gorge déployée ; je suis devenu fou, ma parole ! »
Son rire montait toujours et ressembla au jappement d'un petit épagneul. Laïèvski voulut se lever de table, mais ses jambes n'obéirent pas. Sa main droite, malgré lui, dansait sur la table, saisissant convulsivement les papiers et les froissant. Il vit des regards étonnés, le visage effaré et sérieux de Samoïlénnko et un coup d'ceil du zoologue, plein de froide moquerie et de dégoût ; et il comprit qu'il avait une attaque de nerfs.
« Quelle incongruité, quelle honte ! pensa-t-il en sentant sur son visage la chaleur de ses larmes. Ah ! quelle honte ! Jamais cela ne m'était arrivé. »
On le prit sous les bras, et, lui soutenant la tête par derrière, on l'emmena. Un verre brilla devant ses yeux et claqua contre ses dents ; de l'eau coula sur sa poitrine. Voici une petite chambre, deux lits jumeaux au milieu, couverts de courte pointes blanches comme la neige ; Laïèvski s'affaissa sur l'un des lits et se mit à sangloter.
— Ce n'est rien... disait Samoïlénnko, ça arrive...
Glacée de peur, tremblant de tout son corps, pressentant quelque chose de terrible, Nadiéjda Fiôdorovna se tenait près du lit, demandant :
— Qu'as-tu? Parle au nom du ciel !...
« Kirîline, se demandait-elle, ne lui a-t-il pas écrit quelque chose? »
— Ce n'est rien... dit Laïèvski, riant et pleurant. Reviens au salon... ma chérie.
Son visage n'exprimait ni haine ni dégoût ; donc il ne savait rien. Nadiéjda Fiôdorovna, un peu tranquillisée, rentra au salon.
— Ne vous inquiétez pas, chérie, lui dit Maria Kons- tanntînovna, s'asseyant à côté d'elle et lui prenant la main ; ça passera. Les hommes sont aussi faibles que nous, pauvres femmes... Vous passez tous les deux par une crise... C'est si compréhensible! Eh bien, voyons» chérie, j'attends une réponse! Causons un peu.
— Non, nous ne pouvons pas causer, dit Nadiéjda Fiôdorovna, prêtant l'oreille aux sanglots de Laïèvski. J'ai de la peine... Permettez-moi de partir...
— Que dites - vous, chérie!... Croyez - vous que je puisse vous laisser partir sans souper?... Après avoir mangé, vous irez où vous voudrez.
— J'ai de la peine... murmura Nadiéjda Fiôdorovna.
Et, pour ne pas tomber, elle se prit des deux mains
au bras du fauteuil.
— C'est de la convulsion infantile... dit gaiement von Koren en rentrant au salon.
Mais apercevant Nadiéjda Fiôdorovna, il s'arrêta et ressortit.
Quand la crise cessa, Laïèvski, assis sur un lit qui n'était pas le sien, pensait :
« C'est une honte ! j'ai pleuré comme une petite fille. Je dois être ridicule et dégoûtant. Je vais filer par la porte de service... Mais non! cela semblerait indiquer que j'attache à ma crise une grande importance... Il faut tourner ça en plaisanterie... »
Il se regarda dans la glace, et après être resté un peu assis, il revint au salon.
— Et me voilà ! dit-il en souriant. (La honte le torturait et il sentait les autres gênés.) Il arrive de ces choses-là, dit-il en s'asseyant. Étant assis, j'ai ressenti tout à coup au côté, figurez-vous, une douleur atroce, aiguë, insupportable... Mes nerfs ont cédé, et il s'est produit cette bête de chose. Aujourd'hui tout le monde est nerveux, il n'y a rien à faire !
A souper, il but du vin, causa, et, parfois, soupirant convulsivement, se frottait le côté comme pour montrer qu'il ressentait encore quelque chose. Et personne, sauf Nadiéjda Fiôdorovna, ne le croyait ; et il le voyait bien.
Vers dix heures, on alla se promener sur le boulevard. Nadiéjda Fiôdorovna, craignant que Kirîline ne lui parlât, tâchait de rester tout le temps auprès de Maria Konstanntînovna et des enfants. De peur et d'angoisse, elle se sentait faible, pressentait qu'elle allait avoir la fièvre, languissait et remuait à peine les jambes ; mais cependant elle ne rentrait pas chez elle, parce qu'elle était sûre que Kirîline ou Atchmiânov la suivrait, ou tous les deux ensemble. Kirîline, en arrière, à côté de Nicodîme Alexânndrytch, fredonnait :
« Je ne permet-trai pas que-l'on-se-joue-de-moi. Je ne le per-met-trai-pas ! »
On quitta le boulevard, et, tournant vers le Pavillon, on suivit le quai d'où l'on regarda longtemps la mer phosphorescente. Von Koren se mit à expliquer comment se produisait ce phénomène.
XIV
— Tout de même, il est temps d'aller jouer au vinnte, dit Laïèvski... On m'attend. Adieu, messieurs.
— Je pars avec toi, dit Nadiéjda Fiôdorovna, attends-moi.
Et elle le prit sous le bras.
Ils partirent. Kirîline prit aussi congé, disant qu'il allait dans la même direction et fit route avec eux.
« Il en sera ce qu'il en sera, pensa Nadiéjda Fiôdorovna. Marche !... »
Il lui sembla que tous ses mauvais souvenirs, sortis de sa tête, marchaient à côté d'elle, dans l'obscurité, haletants, et qu'elle-même, pareille à une mouche tombée dans l'encre, se traînait sur la pavé, tachant de noir le vêtement et le bras de Laïèvski. « Si Kirîline, pensait- elle, fait quelque chose de mal, la faute n'en sera pas à lui, mais à moi seule. » Il fut un temps où aucun homme ne lui parlait comme faisait Kirîline, et elle avait elle-même coupé ce temps-là, comme on brise un fil, et elle l'avait irrémédiablement gâché. A qui donc en revenait la faute?
Enivrée de désirs, elle s'était mise à souiire à un hommê qu'elle ne connaissait pas du tout, uniquement sans doute parce qu'il était bien fait et grand ; en deux rendez-vous, il l'avait possédée, et elle l'avait quitté ; il n'avait donc plus le droit maintenant, pensait-elle, d'en agir avec elle à sa guise.
— Ici, chérie, dit Laïèvski s'arrétant, je te laisse ; Ilia Mikhâïlytch va t'accompagner.
Il salua Kirîline, et, traversant rapidement le boulevard, se dirigea vers la maison de Chéchkôvski où les fenêtres étaient éclairées et où l'on entendit bientôt le portillon battre derrière lui.
— Permettez-moi de m'expliquer avec vous, commença Kirîline. Je ne suis ni un gamin, ni un Atch- kâssov, ou un Latchkâssov, ou un Zatchkâssov quelconque... Je demande que l'on m'accorde une sérieuse attention !
Le cœur de Nadiéjda Fiôdorovna se mit à battre fortement. Elle ne répondit rien.
— Je me suis d'abord expliqué votre brusque changement par votre coquetterie, poursuivit Kirîline ; mais je vois tout simplement maintenant que vous ne savez pas vous conduire avec les gens convenables. Vous vouliez uniquement jouer avec moi comme avec ce petit Arménien, mais j'exige que vous vous comportiez avec moi comme avec l'homme convenable que je suis. Ainsi je suis à vos ordres.
— J'ai de la peine... dit Nadiéjda Fiôdorovna, se mettant à pleurer. (Et elle se détourna pour cacher ses larmes.)
— Moi aussi j'ai de la peine, mais qu'y faire?
Kirîline se tut une seconde et dit nettement, en espaçant les mots :
— Je répète, madame, que si vous ne me donnez pas un rendez-vous aujourd'hui, je ferai ce jour même un scandale.
— Laissez-moi libre aujourd'hui, demanda Nadiéjda Fiôdorovna.
Et elle ne reconnut pas sa voix tant elle était suppliante et faible.
— Je dois vous donner une leçon... Excusez ma grossièreté de ton, mais il le faut absolument. J'exige deux rendez-vous : aujourd'hui et demain. Après-demain vous serez entièrement libre et pourrez aller aux quatre points cardinaux avec qui vous voudrez. Aujourd'hui et demain ! •
Nadiéjda Fiôdorovna, approchant de sa porte, s'arrêta.
— Laissez-moi, bredouilla-t-elle, toute tremblante, ne voyant rien devant soi, dans l'obscurité, que la tunique blanche de Kirîline. Vous avez raison, je suis une horrible femme... J'ai tort, mais laissez-moi... Je vous en prie... (Sa main toucha la main froide de Kirîline; elle frissonna.) Je vous en supplie...