— Hélas ! soupira Kirîline, il n'est pas dans mes plans de vous laisser partir. Je veux seulement vous donner une leçon. Et d'ailleurs, madame, je crois trop peu aux femmes pour...
— J'ai de la peine...
Nadiéjda Fiôdorovna écouta le bruit égal de la mer, regarda le ciel parsemé d'étoiles, et elle voulut en finir avec tout, avec la sensation maudite de la vie, avec les étoiles, la mer, les hommes, la fièvre...
— Seulement, dit-elle froidement, pas chez moi. Emmenez-moi quelque part.
— Allons chez Miourîdov. C'est le mieux.
— Où est-ce?
— Près du vieux rempart.
Elle descendit la rue, tourna dans une ruelle conduisant aux montagnes. Il faisait noir. Çà et là, sur le pavé, s'allongeaient les reflets pâles des fenêtres éclairées, et il lui semblait qu'elle était la mouche qui, tantôt tombe dans l'encre, et tantôt en ressort. Kirî- line la suivait. A un endroit, il buta, faillit tomber et se mit à rire.
« Il est ivre... pensa Nadiéjda Fiôdorovna... Qu'importe?... Qu'importe !... Que ce soit ! »
Atchmiânov, lui aussi, avait rapidement quitté les Bitioûgov et s'était mis à suivre Nadiéjda Fiôdorovna pour l'inviter à venir faire une promenade en barque. Arrivé près de sa maison, il regarda au travers de la palissade. Les fenêtres étaient grandes ouvertes. Il n'y avait pas de lumière.
— Nadiéjda Fiôdorovna ! appela-t-il.
Une minute passa. Il appela encore.
— Qui est là? demanda la voix de la cuisinière.
— Nadiéjda Fiôdorovna est-elle chez elle?
— Elle n'y est pas. Elle n'est pas encore revenue.
« Étrange... pensa Atchmiânov commençant à ressentir une vive inquiétude. Très étrange ! Elle rentrait chez elle... »
Il suivit le boulevard, puis la rue, regarda aux fenêtres de Chéchkôvski. Laïèvski, en bras de chemise, à la table de jeu, regardait attentivement ses cartes.
« Étrange, murmura Atchmiânov, étrange!... (Et se souvenant de la crise de nerfs de Laïèvski, il ressentit une gêne.) Si elle n'est pas chez elle, où est-elle donc? »« C'est de la fourberie, de la fourberie... » se dit-il, en se rappelant que ce jour même, en la rencontrant à midi chez les Bitioûgov, elle lui avait promis d'aller m promener avec lui en barque le soir.
Les fenêtres de la maison où vivait Kirîline étaient noires elles aussi, et, assis sur un banc, près de la porte, l'agent de ville, de planton, dormait. Voyant les fenêtres et l'agent, tout devint clair pour Atchmiânov. Il décida de rentrer chez lui et se mit en route. Il se retrouva bientôt près de la maison de Nadiéjda Fiôdorovna. Assis sur le banc, il quitta son chapeau, sentant que, de jalousie et de dépit, sa tête brûlait.
A l'église de la ville, l'horloge ne sonnait que deux fois, à midi et à minuit. Peu après qu'elle eut sonné minuit, des pas pressés retentirent.
— Alors, demain soir encore chez Miourîdov ! entendit Atchmiânov. (Il reconnut la voix de Kirîline.) A huit heures. Bien au revoir !
Nadiéjda Fiôdorovna parut près de la palissade. Sans voir Atchmiânov, assis sur le banc, elle passa devant lui comme une ombre, ouvrit le portillon et entra chez elle, oubliant de le fermer. Dans sa chambre, elle alluma une bougie et se déshabilla rapidement ; mais elle ne se coucha pas. Agenouillée près d'une chaise, qu'elle entourait de ses bras, elle y appuya la tête.
Laïèvski rentra chez lui vers trois heures.XV
Laïèvski, s'étant résolu à mentir par fractions et non pas en une seule fois, se rendit le lendemain vers deux heures chez Samoïlénnko pour lui demander de l'argent et partir le samedi.
Après sa crise de nerfs de la veille, qui avait ajouté à l'état pénible de son âme un sentiment aigu de honte, il lui était impossible de rester en ville. « Si Samoïlénnko insiste sur ses conditions, pensait-il, on pourrait les accepter et prendre l'argent, et, le lendemain, au dernier moment, dire que Nadiéjda Fiôdorovna a refusé de partir. On pourra, la veille, la persuader que tout se fait pour son bien. » Si sous l'évidente influence de von Koren, Samoïlénnko refusait absolument de donner l'argent, ou proposait d'autres conditions, Laïèvski partirait aujourd'hui même, par un transport, ou même par un bateau à voiles, pour le Nouvel-Athos ou pour Novorossîïssk. De là, il enverrait à sa mère un télégramme de soumission et attendrait qu'elle lui envoyât l'argent du voyage.
Chez Samoïlénnko, Laïèvski trouva von Koren. Le zoologue venait d'arriver pour dîner, et, comme d'habitude, il regardait dans l'album les messieurs en chapeau haut de forme et les dames en bonnet.
« Quelle malchance!... pensa Laïèvski en le voyant. Il va me gêner. »
— Bonjour, lui dit-il.
— Bonjour, répondit von Koren sans le regarder.
— Alexandre Davîdytch est-il chez lui?
— Oui. Il est à la cuisine.
Laïèvski s'y rendit. Mais voyant, de la porte, Samoïlénnko occupé à faire la salade, il revint au salon et s'assit. Il éprouvait toujours de la gêne en présence du zoologue et craignait maintenant de devoir parler de sa crise. Il y eut plus d'une minute de silence. Von Koren, levant tout à coup les yeux sur Laïèvski, lui demanda :
— Comment vous trouvez-vous après ce qui vous est arrivé hier?
— Très bien, répondit Laïèvski en rougissant. En somme, ça n'a rien été d'extraordinaire.
—r Je supposais, jusqu'à hier, que les dames sont seules à avoir des crises de nerfs, aussi avais-je cru d'abord que vous aviez la danse de Saint- Guy.
Laïèvski sourit d'un air gentil et pensa : « Que c'est indélicat de sa part. Il sait parfaitement que cela m'est pénible... »
— Oui, ça été une drôle d'histoire, fit-il, continuant à sourire. J'en ai ri aujourd'hui toute la matinée. Ce qu'il y a de curieux, dans une crise de nerfs, c'est que l'on sait que c'est absurde ; on en rit dans son for intérieur, et, pourtant, on sanglote. En notre siècle de nervosité, nous sommes les esclaves de nos nerfs. Ils font
de nous ce qu'ils veulent. La civilisation nous a rendu, en ce sens le pire service.
Il était désagréable à Laïèvski que von Koren l'écoutât avec tant de sérieux et d'attention. Il le regardait sans broncher, comme s'il l'étudiait, et Laïèvski ressentait un dépit particulier de ne pouvoir, malgré son inimitié, réprimer son sourire aimable.
— Pourtant, il faut l'avouer, continua-t-il, la crise avait des causes immédiates, assez sérieuses. Ma santé a été, ces temps derniers, fortement ébranlée. Ajoutez-y l'ennui, le manque continuel d'argent... le manque de société et d'intérêts généraux... C'est une situation plus difficile que celle d'un gouverneur.
— Oui, dit von Koren, votre situation est sans issue.
Ces mots tranquilles, froids, dits d'un ton moitié
ironique, moitié prophétique, froissèrent Laïèvski. Il se rappela le regard du zoologue, la veille, rempli de raillerie et de dégoût, et, après un instant de silence, il demanda, sans plus sourire :
— Et d'où connaissez-vous ma situation?
— Vous ne venez que d'en parler, et vos amis vous portent une si chaude sympathie qu'il n'est toute la journée question que de vous.
— Quels amis?... Samoïlénnko, je pense?
— Oui, lui aussi.
— Je demanderais à Alexandre Davîdytch et à mes amis, en général, de s'occuper un peu moins de moi.
— Voici Samoïlénnko qui vient ; demandez - le - lui vous-même.
— Je ne comprends pas votre ton, balbutia Laïèvski.
Il eut tout à coup le sentiment que le zoologue le
détestait, le méprisait, le poursuivait de ses railleries,
et était son ennemi le plus irréconciliable et le plus dur.