Il savait qu'elle serait longue, qu'il ne dormirait pas, et qu'il faudrait penser, non seulement à von Koren et à sa haine, mais à cette montagne de mensonges qu'il avait à gravir et qu'il n'avait ni la force ni l'art d'éviter. Ce fut comme s'il était tombé subitement malade. Il perdit soudain tout intérêt aux cartes et aux gens, s'agita et demanda qu'on le laissât rentrer chez lui. Il voulait vite se coucher, ne pas bouger et mettre en ordre ses pensées. Chéchkôvski et le receveur des postes le reconduisirent et allèrent ensuite chez le zoologue parler du duel.
Laïèvski, près d'arriver chez lui, rencontra Atchmiânov. Le jeune homme était essoufflé, excité.
— Je vous cherche, Ivane Anndrèitch ! lui dit-il. Je vous en prie, venez vite !...
— Où?
— Un monsieur, inconnu de vous, désire vous voir. Il a une affaire très sérieuse à vous communiquer. Il vous prie instamment de venir une minute. Il veut vous parler de quelque chose... C'est pour lui une affaire de vie ou de mort...
Agité, Atchmiânov prononça ces mots avec un fort accent arménien et sa langue fourcha sur le mot vie.
— Qui est-ce? demanda Laïèvski.
— Il a prié de ne pas le nommer.
— Dites-lui que je suis occupé. Demain s'il le désire...
— Est-ce possible! fit Atchmiânov effrayé. Il veut
vous dire quelque chose de très important... Très important pour vous !... Si vous n'y allez pas, il arrivera un malheur.
— Étrange !... murmura Laïèvski ne comprenant pas pourquoi Atchmiânov était si ému et quels secrets il pouvait bien y avoir dans cette petite ville triste et inutile à tous. Étrange ! répéta-t-il, pensif. Au reste, allons-y ! Qu'importe !
Atchmiânov partit rapidement devant lui. Il le suivit. Ils passèrent une rue, puis une autre plus petite.
— Que c'est ennuyeux ! dit Laïèvski.
— Nous arrivons... C'est tout près !
Près de l'ancien rempart, ils prirent une étroite rue entre deux terrains palissadés, puis entrèrent dans une grande cour et se dirigèrent vers une petite maison...
— C'est la maison de Miourîdov? demanda Laïèvski.
— Oui.
— Mais pourquoi être venus par les arrière-cours, je ne comprends pas? Nous aurions pu prendre la rue. C'était moins long.
— Peu importe...
Il sembla également étrange à Laïèvski qu'Atch- miânov le fît passer par l'entrée de service et qu'il remuât la main comme pour l'inviter à marcher doucement et à se taire.
— Par ici... dit Atchmiânov ouvrant avec précautions une porte et entrant dans le vestibule sur la pointe des pieds.
— Doucement, doucement, je vous prie... On peut entendre.
Il prêta l'oreille, respira avec peine et murmura :
— Ouvrez cette porte et entrez... Ne craignez rien.
Laïèvski, intrigué, ouvrit la porte et entra dans une chambre au plafond bas, aux rideaux tirés. Sur la table brûlait une bougie.
— Qui demande-t-on? s'informa quelqu'un dans la chambre voisine. C'est toi, Miourîdka?
Laïèvski entra et vit Kirîline à côté de Nadiéjda Fiôdorovna.
Il recula, sans entendre ce qu'on lui disait, et se trouva dans la rue sans savoir comment. Sa haine contre von Koren, son inquiétude, tout avait disparu de son âme. En revenant chez lui, il agitait gauchement le bras, regardant attentivement où il marchait. Arrivé chez lui, il se mit à arpenter son cabinet, se frottant les mains et remuant disgracieusément les épaules et le cou, comme si son veston et sa chemise le gênaient. Ensuite il alluma une bougie et s'assit à sa table...
XVI
— Les sciences morales, dont vous parlez, ne satisferont la pensée humaine que lorsque, au cours de leur évolution, elles se rencontreront avec les sciences exactes et marcheront de pair avec elles. Cette rencontre se produira-t-elle sous le microscope, dans les monologues d'un nouvel Hamlet ou dans une nouvelle religion, je ne sais ; mais je pense qu'avant que cela arrive, la terre sera recouverte d'une" écorce de glace. La plus durable et la plus vivace de toutes les notions morales est assurément la doctrine du Christ ; mais voyez comme elle est elle-même différemment comprise ! Les uns, qui enseignent d'aimer notre prochain, en exceptent pourtant les soldats, les criminels et les fous ; les soldats, ils permettent de les tuer à la guerre ; les seconds, de les isoler ou de les exécuter; aux troisièmes, ils défendent le mariage... D'autres interpréta- teurs enseignent d'aimer le prochain sans exception, sans distinction des qualités et des défauts. D'après leur doctrine, si un tuberculeux, un meurtrier ou un épi- leptique demande votre fille en mariage, donnez-la-lui. Si les crétins font la guerre aux sains d'esprit, tendez- leur le cou. Si ce prêche de l'amour pour l'amour, de l'art pour l'art pouvait prendre force, il amènerait à la longue la complète disparition de l'humanité ; ainsi s'accomplirait le plus énorme des forfaits qu'il y ait jamais eu sur la terre. Les interprétations abondent, et, par suite, les esprits sérieux ne se contentent d'aucune ; à la masse des interprétations, ils s'empressent d'ajouter la leur. Il ne faut donc jamais poser, comme vous l'avez fait, la question sur le terrain philosophique ou sur le terrain appelé chrétien. Vous ne faites qu'éloigner par là la solution du problème.
Le diacre, ayant attentivement écouté, réfléchit, et demanda au zoologue :
— La loi morale, propre à tout homme, est-ce les philosophes qui l'ont inventée, ou est-ce Dieu qui l'a créée avec le corps?
— Je ne sais. Mais cette loi est si commune à tous les peuples et à toutes les époques, qu'il faut, il me semble, la considérer comme organiquement liée à l'homme. Ce n'est pas une invention : elle existe et existera toujours. Je ne vous dis pas qu'on la trouvera un jour sous le microscope, mais sa liaison organique est démontrée à l'évidence. Toute affection sérieuse du cerveau, ou ce que l'on appelle les maladies mentales, se manifeste avant tout, autant que je le sais, par une perversion de la loi morale.— Fort bien. Alors, de même que l'estomac demande à manger, la loi morale demande que nous aimions notre prochain ; est-ce cela? mais, par amour-propre, notre nature vraie résiste à la voix de la conscience et de la raison, ce qui fait surgir beaucoup de questions difficiles à résoudre. Où donc en chercher la solution, si vous m'empêchez de les poser sur le terrain philosophique?
— Faites appel aux quelques notions exactes que nous avons. Remettez-vous-en à l'évidence et à la logique des faits. C'est maigre, il est vrai, mais c'est un terrain moins mouvant et moins vague que la philosophie. La loi morale exige-t-elle, supposons, que vous aimiez les hommes? Eh bien I l'amour doit consister à l'éloignement de tout ce qui, d'une façon ou d'une autre, nuit aux hommes et les menace dans le présent et l'avenir. Notre savoir et l'évidence vous disent que, du côté des gens anormaux au physique et au moral, un danger menace l'humanité. Cela étant, contrecarrez les anormaux. Si vous n'avez pas la force de les ramener à la norme, ayez du moins la force et le savoir de les empêcher de nuire, autrement dit de les supprimer.
— L'amour consiste donc en ce que le faible soit vaincu par le fort?
— Sans aucun doute.
— Mais, repartit le diacre avec feu, les forts ont crucifié Notre-Seigneur Jésus-Christ 1— Justement ce ne sont pas les forts qui l'ont crucifié, ce sont les faibles ! La culture humaine affaiblit la lutte pour l'existence et la sélection et tend à l'annuler ; de là la rapide multiplication des faibles et leur prédominance. Imaginez-vous que vous êtes parvenu à insinuer aux abeilles des idées humaines dans leur forme non élaborée, rudimentaire ; qu'en résultera-t-il? Les bourdons, qu'il faut tuer, resteront vivants, mangeront le miel, débaucheront et étoufferont les abeilles : conséquence, la prédominance des faibles sur les forts et la dégénérescence de ces derniers. C'est précisément ce qui se produit maintenant dans l'humanité. Les faibles oppriment les forts. Chez les sauvages que la civilisation n'a pas encore atteints, le plus fort, le plus sage et le plus moral marche en tête. Il est chef et seigneur. Tandis que nous, les civilisés, nous avons crucifié le Christ et continuons à le crucifier. C'est donc qu'il nous manque quelque chose... Et ce « quelque chose », nous devons le restaurer en nous, ou bien il n'y aura pas de fin aux malentendus...