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C'est tout à fait le printemps. La chaussée est cou­verte d'une boue brune dans laquelle commencent à se deviner les sentiers futurs. Les toits et les trottoirs sont secs. Sous les palissades, pousse à travers l'herbe pourrie de l'an passé une tendre herbe nouvelle. Dans les fossés, coule, écumante, avec un joyeux babil, une eau sale dans laquelle ne dédaignent pas de se baigner les rayons du soleil. Des cppeaux, des pailles, des écales de tour­nesol voguent rapidement sur l'eau, tournoient et s'ac­crochent à l'écume fangeuse. Où vont, où vont ces déchets? Il est fort possible que, des fossés, ils arrivent à la rivière, de la rivière à la mer, de la mer à l'Océan... Je veux me figurer ce long, cet effrayant voyage, mais ma fantaisie se noie avant d'arriver à la mer.

Un cocher passe. D'un claquement de langue, il excite son cheval, tire sur les guides et ne voit pas deux gamins accrochés derrière sa voiture. Je veux aller me joindre à eux, mais, me rappelant que je vais me con­fesser, les enfants commencent à me paraître de grands pécheurs.

« Au jugement dernier on leur demandera pourquoi ils ont fait des sottises et trompé ce pauvre cocher. Ils essaieront de se justifier, mais les esprits impurs les saisiront et les traîneront dans le feu éternel. Si, au contraire, ils écoutent leurs parents et donnent aux pauvres un copek ou un craquelin, Dieu aura pitié d'eux et les laissera entrer au paradis. »

Le porche de l'église est sec, chatoyant de rayons de soleil. Personne. J'ouvre timidement la porte et j'entre.

Là, dans l'obscurité qui me semble plus épaisse et plus lugubre que jamais, la conscience de ma nature pécheresse et de mon néant m'envahit. Tout d'abord jaillit à mes yeux une grande Crucifixion, avec, de chaque côté, la Mère de Dieu et Jean le Théologien. Les grands lustres et les herses sont recouverts de housses de deuil, noires; les lampes d'autel scintillent d'un œil terne et timide. Le soleil semble, à dessein, éviter les fenêtres de l'église.

La Vierge et le disciple préféré de Jésus, dessinés de profil, contemplent, silencieux, ses effroyables douleurs et ne remarquent pas ma présence. Je me sens pour eux un étranger, un être insignifiant, quelqu'un qu'ils ne remarquent pas ; je ne puis les aider ni en paroles ni en fait. Je suis un détestable, un malhonnête garçon, capable seulement de polissonner, de faire des grossiè­retés et de rapporter. Je me souviens de tous les êtres

que je connais, et tous me semblent mesquins, bêtes, méchants, incapables de diminuer, ne fût-ce que d'une goutte, l'atroce douleur que je vois. La pénombre de l'église s'épaissit et devient plus lugubre. La Mère de Dieu et saint Jean me semblent abandonnés.

Derrière l'armoire aux cierges se tient l'aide-sacris­tain, Prokofii Ignâtych, vieux soldat retraité. Levant les sourcils et caressant sa barbe, il explique à mi-voix à une vieille :

— On dira les matines aujourd'hui tout de suite après les vêpres, et on sonnera pour les Heures, demain après sept heures. Tu as compris? Après sept heures.

A droite, entre deux larges colonnes, là où com­mence la chapelle de sainte Barbe-la-Grande-Martyre, ' atten lent leur tour, près d'un paravent, ceux qui vont se con"esser... Parmi eux se trouve Mîtka, enfant dégue­nillé, les cheveux mal coupés, les oreilles détachées, avec de petits yeux méchants. C'est le fils d'une veuve, la journalière Nastâssia. Il est querelleur, brigand, chi- peur de pommes'aux éventaires ; il m'a souvent volé des osselets. Il m'examine méchamment et semble se réjouir à l'idée que ce ne sera pas moi qui passerai le premier derrière le paravent, mais lui. La colère bouil­lonne ei moi; je tâche de ne pas le regarder, et, du fond de mon âme, je regrette que les péchés de ce garçon aillent lui être pardonnés sur-le-champ.

Devant lui se trouve une belle dame, richement vêtue, avec un chapeau à plume blanche. Elle s'agite visiblement, attend avec impatience, et si grande est son émotion qu'une de ses joues est rouge de fièvre.

J'attends cinq minutes, dix... De derrière le paravent sort un jeune homme convenablement mis, au long cou

maigre, avec de hauts caoutchoucs aux pieds. Je songe que, lorsque je serai grand, je m'achèterai de pareils caoutchoucs. Je le ferai absolument. La dame tressaille et passe derrière le paravent. C'est son tour.

Entre les joints des châssis, on voit la dame s'ap­procher du lutrin et faire une profonde prosternation ; puis elle se relève, et, sans regarder le prêtre, baisse la tête dans l'attente. Le prêtre est adossé au paravent ; je ne vois que ses cheveux gris, bouclés, la chaîne de sa croix et son large dos. Le prêtre soupire, et, sans regarder la dame, se met à parler vite, hochant la tête, tantôt baissant, tantôt élevant son chuchotement. La dame écoute, humble comme une coupable. Elle répond brièvement et baisse les yeux.

« En quoi a-t-elle péché? pensé-je, en regardant pieu­sement sa jolie figure douce. Mon Dieu, pardonne-lui ses péchés ! Donne-lui du bonheur ! »

Mais de son étole, le prêtre lui couvre la tête. On entend sa voix : (

Moi, prêtre indigne... de par Son autorité à moi donnée, je te pardonne et t'absous de tous tes péchés...

La dame se prosterne jusqu'à terre, baise la croix et s'en va. Maintenant ses joues sont toutes deux rouges. Son visage est calme, clair, joyeux.

« Elle est tranquille à présent, me dis-je, tantôt la regardant, tantôt regardant le prêtre qui lui a pardonné ses péchés. Mais combien doit être heureux l'homme qui a reçu le pouvoir de pardonner ! »

C'est maintenant le tour de Mîtka, et soudain bout en moi un sentiment de haine contre ce brigand. Je veux passer avant lui derrière le paravent ; je veux être le premier... Ayant surpris mon mouvement, Mîtka

me frappe la tête avec son cierge ; je réponds de même.

Et l'on entend pendant une demi-minute un souffle et des bruits, comme si quelqu'un brisait des cierges... On nous sépare.

Mon ennemi s'approche timidement du lutrin, s'in­cline jusqu'à terre sans plier les genoux ; mais je ne vois rien d'autre. A l'idée que, tout de suite après Mîtka, ce va être mon tour, les objets se dédoublent et se brouillent devant mes yeux. Les oreilles écartées de Mîtka grandissent et se confondent avec sa nuque noire. Le prêtre vacille. Le plancher semble onduler...

La voix du prêtre résonne :

— Moi, prêtre indigne...

Maintenant c'est à moi de passer derrière le para­vent. Sous mes pieds je ne sens rien, exactement comme si je marchais en l'air... Je m'approche du lutrin, qui est plus haut que moi. Devant mes yeux apparaît un instant la figure indifférente et fatiguée du prêtre, mais ensuite, je ne vois que sa manche, doublée de bleu, sa croix et un coin du lutrin. Je sens le proche voisi­nage du prêtre, l'odeur de sa soutane. J'entends sa voix sévère, et ma joue, tournée vers lui, commence à brûler... En raison de mon trouble, je n'entends pas grand'chose, mais je réponds franchement aux ques­tions, non pas de ma voix habituelle, mais d'une autre voix, étrange. Je me souviens de la Mère de Dieu et de Jean-le-Théologien, délaissés ; je me souviens de la Cru­cifixion, de ma mère, et je veux pleurer, demander pardon...

— Comment t'appelles-tu? demande le prêtre, cou­vrant ma tête de son étole soyeuse.

Que mon âme est légère, joyeuse maintenant ! Plus de péchés ! Je suis un saint. Je puis aller en paradis. Il me semble que je sens à présent la même odeur que la soutane. Je m'éloigne du lutrin pour aller m'inscrire chez le diacre et je flaire mes manches. La pénombre de l'église ne me paraît plus lugubre. Je regarde Mîtka avec indifférence, sans colère.

— Quel est ton nom? me demande le diacre.

— Fèdia.

— Et ton patronymique?

— Je ne sais pas.

— Comment s'appelle ton père?

— Ivane Pétrôvitch.

— Ton nom de famille?

Je me tais.

— Qael âge as-tu?

— Bientôt neuf ans.