Rentré à la maison, je me mets vite au Ht pour ne pas voir les gens souper, et, les yeux fermés, je rêve comme il serait bon d'endurer les souffrances d'un Hérode ou d'un Dioscore, de vivre dans un désert, et, pareil au vénérable Séraphime, de nourrir des ours, de vivre dans une cellule et de ne manger que du pain bénit, de distribuer son bien aux pauvres, d'aller en pèlerinage à Kiév...
J'entends mettre le couvert dans la salle à manger. Il y aura de la salade de légumes, des petits pâtés aux choux et du sandre frit. Que j'ai envie de manger! J'accepte de supporter toutes sortes de souffrances, de vivre dans un désert sans maman, de nourrir des ours de mes propres mains, mais d'abord manger, ne fût-ce qu'un petit pâté aux choux ! « Mon Dieu, prié-je en me fourrant la tête sous la couverture, purifie-moi, pécheur que je suis ! Ange gardien, protège-moi contre l'esprit impur. »
Le lendemain, jeudi, je me réveille l'âme claire et pure comme un beau jour de printemps. Je vais gaiement et hardiment à l'église. Je sens que je suis un communiant, que j'ai une belle blouse fine, taillée dans une robe de soie de ma grand'mère.
A l'église, tout respire la joie, le bonheur, le printemps. Les figures de la Mère-de-Dieu et de Jean- le-Théologien sont moins tristes que la veille. Les figures des communiants sont illuminées d'espoir. Il semble que tout le passé soit voué à l'oubli. Tout est pardonné. Mîtka, lui aussi, est habillé comme pour une fête. Je regarde joyeusement ses oreilles écartées, et, pour lui montrer que je ne lui garde pas rancune, je lui dis :
— Tu es beau aujourd'hui, et si tes cheveux n'étaient pas ébouriffés, on croirait que ta mère n'est pas blanchisseuse, mais noble. Viens chez moi le jour de Pâques, nous jouerons aux osselets.
Mîtka me regarde avec méfiance et, sous le pan de sa veste, me montre le poing.
La dame de la veille me semble belle. Elle a une robe bleu clair et une grande broche brillante en forme de fer à cheval. Je l'admire et je pense que, quand je serai grand, c'est absolument avec une femme pareille que je me marierai. Mais, me souvenant qu'il est honteux de se marier, je cesse de penser à cela, je me rends à l'ambon où le sacristain lit déjà les Heures.
1QOO.L'ÉTUDIANTLe temps avait d'abord été doux et beau. Les merles sifflaient et, dans les marais du voisinage, quelque chose de vivant bourdonnait plaintivement comme si l'on soufflait dans le goulot d'une bouteille vide. Une bécasse passa, et le coup tiré sur elle se répercuta longuement et joyeusement dans l'air printanier.
Mais quand le jour baissa sous les arbres, un vent froid, piquant, souffla inopinément de l'est, et tout devint silencieux. Des aiguilles de glace s'allongèrent sur les flaques d'eau. Il fit mauvais dans le bois sourd et désert. Cela sentit l'hiver.
Revenant de la chasse à l'affût, l'élève de l'Académie ecclésiastique, Ivan Vélikopôlski, fils d'un sous-diacre suivait depuis longtemps un sentier dans un champ que l'eau recouvrait au printemps. Ses doigts étaient engourdis et sa figure brûlait d'être restée longtemps à l'air. Il lui semblait que ce refroidissement subit avait en un instant détruit en tout l'ordre et l'harmonie, que la nature même était saisie d'effroi, et que c'était pour cela que le crépuscule venait plus tôt que de raison. Tout alentour était vide et particulièrement lugubre. Seul scintillait un feu dans les potagers des veuves, près de la rivière. Auprès, et là où, à quatre verstes, était le village, tout se noyait entièrement dans la buée froide du soir.
L'étudiant se rappela que, lorsqu'il était parti de chez lui, sa mère, assise dans le vestibule, nu-pieds, nettoyait le samovar, et son père, couché sur le poêle, toussait. En raison du vendredi saint on n'avait fait à la maison aucune cuisine et le jeune homme avait une faim atroce. Se ratatinant de froid, il songeait qu'un vent tout pareil soufflait au temps de Rurik, d'Ivan le Terrible et de Pierre le Grand, et que, sous leurs règnes, sévissaient une pauvreté et une faim non moins brutales qu'à présent. Les mêmes toits de chaume crevés, la même ignorance, le même ennui, le même désert alentour, les mêmes ténèbres, le même sentiment d'oppression : toutes ces horreurs existaient, existent et existeront toujours. L'écoulement de mille années ne rendra pas la vie meilleure.
Et à ces pensées l'étudiant ne voulait pas rentrer chez lui.
Les potagers des veuves étaient appelés ainsi parce que deux veuves, la mère et la fille, les cultivaient. Leur brasier chauffait fortement, crépitait, éclairant en rond un grand espace de terre labourée. Près du feu, pensive, se tenait Vassîlissa, grande et grosse vieille, vêtue d'une courte pelisse d'homme. Assise à terre, sa fille, Loukèria, petite et grêlée, la figure niaise, lavait une marmite et des cuillers. Les deux femmes ne venaient, évidemment, que de finir de dîner. On entendait des voix d'hommes. C'était les ouvriers de l'endroit qui faisaient boire leurs chevaux à la rivière.
— Voilà l'hiver qui revient, dit l'étudiant en s'ap- prochant du feu. Bonjour.Vassîlissa, surprise, tressaillit, mais le reconnaissant aussitôt, elle lui sourit affablement.
■— Je ne t'avais pas reconnu, lui dit-elle, Dieu te bénisse ! Tu vas être riche (i) I
Ils causèrent. Vassîlissa, femme d'expérience qui, jadis, avait été nourrice, puis bonne d'enfants chez des gens riches, s'exprimait en termes choisis, et un sourire doux et sérieux ne quittait pas ses traits. Loukèria, au contraire, femme de village, maltraitée jadis par son mari, fermait à demi les yeux en regardant l'étudiant, et se taisait. Elle avait une expression étrange, comme si elle était sourde-muette.
— C'est exactement ainsi, pendant une nuit froide, dit l'étudiant, tendant les mains vers le feu, que l'apôtre Pierre se chauffait près d'un brasier. C'est donc qu'il faisait froid aussi en ce temps-là. Ah ! quelle nuit terrible ce fut alors, l'aïeule ! Une nuit prodigieusement triste et longue !
Il regarda l'obscurité autour de lui, secoua nerveusement la tête et demanda :
— Tu as été, j'en suis sûr, à l'église, aujourd'hui, entendre les Douze Évangiles (2).
— Oui, j'y suis allée, répondit Vassîlissa.
—- Si tu te rappelles, Pierre, pendant la Cène, dit à Jésus : « Je suis prêt d'aller avec Toi et en prison et à la mort. » Et le Seigneur : « Pierre, je te le dis, le coq ne chantera pas aujourd'hui, que tu n'aies par trois
(x) Quand qh ne reconnaît pas quelqu'un tout d@ suite, eu lui dit, sans doute par manière de consolation, que c'est pour lui signe d'argent. (Tr.)
(2) Le vendredi saint, on lit, dans les églises orthodoxes, douze: passages des Évangiles se rapportant à la Passion. (Tr.) fois nié que tu me connais. » Après la Cène, Jésus eut une angoisse mortelle au Jardin des Oliviers et pria. Et le malheureux Pierre, l'âme accablée, faiblissant, les paupières alourdies, ne put pas surmonter le sommeil : il s'endormit. Puis, tu sais que, cette même nuit, Judas baisa Jésus et le livra aux bourreaux. On Le mena les mains liées chez le grand prêtre en Le frappant, et Pierre, tu le sais, exténué, torturé de tristesse et d'inquiétude, fatigué d'avoir mal dormi, et pressentant que quelque chose d'horrible allait arriver sur la terre, Le suivit... Il aimait Jésus passionnément, à la folie et, de loin, à présent, il voyait qu'on Le battait...
Loukèria laissa ses cuillers et tourna vers l'étudiant un regard qui devint fixe.
— On arriva chez le grand prêtre, poursuivit-il, et on se mit à interroger Jésus. Pendant ce temps-là les domestiques allumèrent du feu dans la cour. Il faisait froid, et ils se chauffèrent. Pierre, avec eux près du feu, se chauffait aussi, comme je le fais maintenant. Une femme l'ayant aperçu, dit : « Celui-ci aussi était avec Jésus. » Cela revenait à dire qu'il fallait le faire interroger lui aussi. Et tous les assistants rassemblés autour du feu le regardèrent, sans doute avec soupçon et dureté, car il se troubla et dit : « Je ne Le connais pas. » Peu après, quelqu'un reconnut en lui un des disciples de Jésus, et dit : « Tu es aussi des siens. » Mais Pierre le nia de nouveau. Et une troisième fois, quelqu'un s'adressant à lui : « N'est-ce pas toi que j'ai vu avec lui aujourd'hui au Jardin? » Pierre nia une troisième fois. Et cette fois, tout aussitôt, le coq chanta. Et Pierre, ayant, de loin, aperçu Jésus, se souvint des paroles qu'il lui avait dites à la Cène...Il se les rappela, revînt à lui, sortit de la cour et pleura de façon amère... Je me représente un jardin paisible, tout ce qu'il y a de paisible, obscur, tout ce qu'il y a d'obscur, et dans ce silence on entend à peine de lourds sanglots...