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Il se pencha alors sur le parapet et regarda la Iaoûza, noire, impétueuse, et voulut s'y jeter la tête la pre­mière, non par dégoût de la vie, non pour se suicider, mais pour, du moins, se faire du mal et substituer une douleur à une autre.

Mais l'eau noire, l'obscurité, les rives désertes, cou­vertes de neige, étaient effrayantes. Il eut un frisson et partit plus loin. Il longea les Casernes-Rouges, puis revint et descendit dans un petit bois ; de là, il revint sur le pont.

« Non, pensa-t-il, il faut que je rentre, que je rentre... Chez moi, il me semble, je suis mieux... »

Et il revint... Rentré, il arracha de lui son pardessus mouillé, son chapeau, se mit à longer les murs, et marcha sans se fatiguer jusqu'au matin.Lorsque, le lendemain matin, l'étudiant en médecine et le peintre vinrent le voir, il arpentait sa chambre, la chemise déchirée, les mains mordues, et il gémissait de souffrance.

— Au nom de Dieu ! se mit-il à sangloter en voyant ses amis, menez-moi où vous voudrez, faites ce que vous saurez, mais, de par Dieu, sauvez-moi au plus vite ; ou je me tuerai !

Le peintre pâlit et perdit la tête. L'étudiant fut près de pleurer, mais, songeant que les médecins doivent être, en toute circonstance, de sang-froid et sérieux, il dit froidement :

— C'est une crise nerveuse que tu as. Ce n'est rien. Allons tout de suite chez le docteur.

— Où vous voudrez. Mais vite au nom de Dieu !

— Ne t'agite pas. Il faut se dominer.

Le peintre et l'étudiant en médecine habillèrent, de leurs mains tremblantes, Vassîliév et l'emmenèrent.

— Mikhâïl Serguièitch veut depuis longtemps te con­naître, disait en route le carabin. C'est un très brave homme, très calé. Il a passé sa thèse en 82 et a déjà

une grosse clientèle. Il traite les étudiants en camarades.

— Vite, vite... les pressait Vassîliév.

Mikhâïl Serguièitch, un médecin blond, replet, reçut les amis d'un air poli, sérieux, froid, ne souriant que d'une joue.

•— Mayer et le peintre m'ont déjà parlé de ce dont vous souffrez, dit-il en regardant Vassîliév d'un œil scrutateur. Très heureux de vous servir. Alors qu'y a-t-il? Asseyez-vous, je vous prie.

Il le fit asseoir dans un grand fauteuil et approcha de lui une boîte de cigarettes.

— Alors?... commença-t-il, en se lissant les genoux. Venons au fait... Quel âge avez-vous?

Il posa des questions, et l'étudiant en médecine ré­pondit. Il demanda si le père de Vassîliév n'avait pas eu quelques maladies spéciales, s'il ne buvait pas par accès, si on ne lui connaissait aucune cruauté ou étran- geté particulières... Il répéta les mêmes questions au sujet de son oncle, de sa mère, de ses sœurs et frères. Apprenant que sa mère avait eu une très belle voix et qu'elle avait joué parfois à la scène, il s'anima tout à coup et demanda :

— Pardon, ne vous rappelleriez-vous pas si votre mère avait une passion pour le théâtre?

Il s'écoula une vingtaine de minutes. Vassîliév était agacé que le docteur se caressât les genoux et parlât toujours de la même chose.

— Autant que je comprenne vos questions, docteur, lui dit-il, vous voulez savoir si mon mal n'est pas héré­ditaire. Il ne l'est pas !

Le docteur demanda ensuite si Vassîliév n'avait pas eu, dans sa jeunesse, des vices secrets, n'avait pas reçu des coups à la tête, éprouvé des emballements, eu des singularités, des passions exceptionnelles. On peut, sans aucun dommage pour la santé, ne pas répondre à la moitié des questions ordinaires que posent à leurs clients les docteurs consciencieux, mais Mikhâïl Serguièitch, l'étudiant en médecine et le peintre faisaient de telles figures que, si Vassîliév n'avait pas répondu à une seule de ces questions, tout eût été perdu. Recevant les réponses, le docteur les inscrivait, pour^ quelque raison, sur un bout de papier. Apprenant que Vassîliév avait suivi des cours d'histoire naturelle et faisait son droit, le docteur réfléchit...

— Il a écrit l'an dernier, dit l'étudiant en médecine une excellente thèse...

— Pardon, dit le docteur en souriant d'une joue, ne m'interrompez pas ; vous m'empêchez de me con­centrer... Oui, naturellement, cela a aussi un rôle dans l'amnésie! Travail intellectuel forcé, surmenage... Oui, oui... Vous buvez de la vodka? demanda-t-il à Vas­sîliév.

— Très rarement.

Il s'écoula encore une vingtaine de minutes. L'étu­diant en médecine se mit à dire à mi-voix son avis sur les causes immédiates de la crise et raconta que, l'avant- veille, lui, le peintre et Vassîliév avaient été rue S...

« Ils oublient pourquoi ils m'ont amené ici... singea Vassîliév. Je me sens mieux, il me semble, chez moi qu'ici... Je vais partir. »

Le ton indifférent, l'enjouement retenu avec lequel les amis et le docteur parlaient des femmes et de la malheureuse rue, lui semblaient au plus haut degré dégoûtant.

— Docteur, demanda-t-il en se retenant pour ne pas être grossier, une seule chose, je vous prie : la prosti­tution est-elle ou n'est-elle pas un mal?

— Mon bon, répondit le docteur, de l'air d'avoir résolu depuis longtemps cette question en ce qui le con­cernait, qui donc en doute? Qui?

— Vous êtes psychiatre? demanda grossièrement Vas­sîliév.

— Oui, monsieur.

— Peut-être, dit Vassîliév en se levant et se mettant à marcher à grands pas, avez-vous tous raison ; peut- être ! Mais tout cela me semble étonnant ! On regarde comme une sorte de haut fait que j'aie suivi deux facultés. On me porte aux nues parce que j'ai écrit une thèse qui sera mise au rebut et oubliée dans trois ans, mais, parce que mon âme souffre, parce que je ne puis parler des femmes déchues aussi froidement que de ces chaises-là, on me soigne; on m'appelle fou, on me plaint !

Vassîliév eut tout à coup insupportablement pitié de lui-même ; il se mit à pleurer et tomba dans un fau­teuil. Les gens qu'il avait vus l'avant-veille passèrent au vif dans son imagination.

— Elles sont vivantes, vivantes ! dit-il, en se pre­nant la tête, au désespoir. Si je cassais cette lampe, vous en auriez de la peine, et là-bas, ce ne sont pas des lampes dont il s'agit ; ce sont des êtres humains ! Des êtres vivants !

Les amis regardèrent le médecin d'un air interroga­teur.Le docteur, de l'air de comprendre parfaitement les larmes, le désespoir et les paroles du patient, et de l'air de se sentir un spécialiste en tout cela, s'approcha de Vassîliév et lui donna, en silence, à boire on ne sait quelles gouttes ; puis, quand le jeune homme se fut calmé, il le déshabilla et se mit à mesurer avec une sorte de compas la sensibilité de sa peau.

En suite de sa colère contre le docteur, de sa pitié pour lui-même et de ses larmes, Vassîliév sentit du mieux. Quand il quitta le docteur, il avait déjà honte de sa crise. Le bruit des voitures ne lui semblait plus irritant ; la sensation de pesanteur sous le cœur s'al­légeait, se fondait... Il avait en mains deux ordon­nances : l'une lui prescrivait du bromure, l'autre de la morphine... Il avait déjà pris de tout cela!

Il s'arrêta un instant dans la rue, réfléchit, et, ayant dit adieu à ses camarades, il se dirigea à pas lents vers l'Université.LA CHORISTEJadis, lorsqu'elle était plus jeune, plus jolie et avait plus de voix, Nicolâï Pétrôvitch Kolpakov, son adora­teur, vivait chez elle à la campagne, à l'entresol.

Il faisait aujourd'hui extrêmement chaud et lourd. Kolpakov ne venait que de dîner et, comme il avait bu toute une bouteille de mauvais porto, il se sentait mal à l'aise et était de mauvaise humeur. Elle et lui s'ennuyaient, attendant que la chaleur tombât pour 4 aller se promener.

Soudain, à l'improviste, on sonna. Kolpakov, en bras de chemise et en pantoufles, sursauta et regarda atten­tivement Pâcha (i).

— Probablement le facteur ou, peut-être, une amie, dit la chanteuse.