« Je le peux, se dit-il, mais à quoi bon? Je lui parlerai encore à contretemps de boudoir et de femmes, de ce qui est honnête ou de ce qui ne l'est pas. Quelles diables de conversations avoir sur l'honnêteté ou la malhonnêteté, quand il s'agit de sauver ma vie au plus tôt, quand j'étouffe et me suicide dans ce maudit esclavage?... Il faut comprendre, à la fin, que continuer une vie comme la mienne est lâche et cruel ; tout le reste est mesquin et nul. Partir ! murmura-t-il en s'asseyant ; s'enfuir ! »La côte déserte, la chaleur accablante, la monotonie des montagnes, voilées et mauvaises, éternellement semblables et silencieuses, lui inspiraient l'ennui, et, lui* semblait-il, l'endormaient et le frustraient. Peut-être était-il fort intelligent, avait-il du talent et une extraordinaire honnêteté ; peut-être, si la mer et les montagnes ne l'enserraient pas, deviendrait-il un excellent agent de zemstvo, un homme d'État, un orateur, un publi- ciste, un ascète... Qui sait ! En ce cas, n'est-il pas stu- pide de discuter s'il est honnête ou s'il ne l'est pas qu'un homme utile ou un homme de talent, un musicien ou un peintre par exemple, perce une muraille pour s'enfuir de prison et trompe ses geôliers? Dans une pareille situation, tout est honnête.
A deux heures, Laïèvski et Nadiéjda Fiôdorovna se mirent à table. Quand la cuisinière leur servit une soupe au riz et aux tomates, Laïèvski s'exclama :
— Tous les jours la même chose ! Pourquoi ne pas faire de la soupe aux choux?
.— Il n'y a pas de choux.
— C'est étrange ! Il y en a chez Samoïlénnko et chez Maria Konstanntînovna ; il faut, seul, je ne sais pourquoi, que je mange cette fade mixture. C'est impossible, ma chérie !
Jadis, comme il arrive dans la plupart des ménages, aucun repas ne se passait sans histoires et scènes ; mais, depuis qu'il avait décidé qu'il n'aimait plus, Laïèvski tâchait de céder en tout à sa compagne, lui parlait avec une tendre politesse, souriait, l'appelait ma chérie, et la baisait au front à la fin du repas.
— Cette soupe, dit-il en souriant, a goût de jus de réglisse. Il se faisait violence pour paraître aimable, et, n'y tenant plus, il dit : Personne ici ne s'occupe de la maison... Si tu es malade ou prise par tes livres, bon, je m'occuperai de la cuisine !
Nadiéjda Fiôdorovna, naguère, lui aurait répondu : « Occupe-t'en », ou « Je vois que tu veux faire de moi
une cuisinière » ; mais ce jour-là, elle le regarda timidement et rougit.
■— Comment te sens-tu aujourd'hui? lui demandat-il gentiment.
— A peu près bien. Rien qu'un peu de faiblesse.
— Il faut prendre garde, chérie. Je porte tant de peine pour toi.
On ne sait de quoi souffrait Nadiéjda Fiôdorovna. Samoïlénnko, disant qu'elle avait la fièvre intermittente, la bourrait de quinine ; un autre médecin, Ous- tîmovitch, — homme grand, maigre, insociable, qui restait chez lui le jour et se promenait le soir tranquillement sur le quai, les mains derrière le dos, la canne en l'air, et toussant, — trouvait qu'elle avait une maladie de femme et lui prescrivait des compresses.
Naguère, quand Laïèvski aimait Nadiéjda Fiôdorovna, sa maladie lui inspirait de la pitié et de la crainte ; maintenant il n'y voyait que du mensonge. La figure jaune, apathique de la jeune femme, son regard las, somnolent, ses bâillements après ses accès de fièvre, le fait qu'elle restait couchée en boule pendant les accès, ressemblant plus à un garçon qu'à une femme, et celui que, dans sa chambre, l'air était étouffé et vicié : tout cela, à son sens, détruisait l'illusion et faisait obstacle à l'amour et au mariage.
Il y eut, comme second plat, des œufs sur des épi- nards, et, pour Nadiéjda Fiôdorovna, de la bouillie de fécule au lait. Lorsque, l'air préoccupé, elle toucha à la bouillie du bout de la cuiller et se mit à la manger indolemment en buvant du lait, et qu'il l'entendit l'avaler, une haine si forte s'empara de lui qu'il en eut _ des démangeaisons à la tête. Une semblable haine,
reconnaissait-il, eût été outrageante même à l'égard d'un chien, et pourtant, il ne s'en voulait pas à lui- même : il en voulait à Nadiéjda Fiôdorovna de lui inspirer un pareil sentiment et comprenait pourquoi les amants tuent parfois leurs maîtresses. Lui, assurément, ne tuerait pas, mais, juré, il eût acquitté le meurtrier.
— Merci, ma chérie, dit-il à Nadiéjda Fiôdorovna, après dîner.
Et il la baisa au front (i).
Rentré dans son bureau, il se mit à aller et venir pendant cinq minutes, regardant du coin de l'œil ses bottines, puis il s'assit sur le divan, et murmura :
— Partir! Partir! Avoir une explication et partir!
Il s'étendit sur le divan et se ressouvint que le mari de
Nadiéjda Fiôdorovna était peut-être mort par sa faute.
« Imputer à crime à quelqu'un d'aimer ou de ne plus aimer, se convainquait-il, le pied levé en l'air pour se chausser, c'est bête. L'amour et la haine sont hors de notre pouvoir. Son mari, j'ai peut-être été de façon indirecte l'une des causes de sa mort, mais suis-je coupable d'avoir aimé sa femme, le suis-je de ce qu'elle m'ait aimé? »
Il prit sa casquette et se rendit chez son collègue Chéchkôvski, chez lequel les fonctionnaires se rassemblaient chaque soir pour jouer au vimite et boire de la bière fraîche.
« Mon indécision ressemble à celle d'Hamlet, pensait-il en chemin. Comme Shakespeare a bien observé ! Que c'est juste ! »
(i) Il est de coutume, on le sait, en Russie, de remercier à la fin du repas la maîtresse de maison. (Tr )
III
Four se préserver de l'ennui et venir en aide, en l'absence de tout hôtel dans la ville, à l'extrême nécessité des nouveaux arrivés et des célibataires, qui ne savaient où prendre leurs repas, le docteur Samoïlénnko tenait chez lui une sorte de table d'hôte.
Au -temps dont nous parlons, il n'avait que deux pensionnaires, le jeune zoologue von Koren, venu en été sur les côtes de la mer Noire pour y étudier l'embryologie des méduses, et le diacre Pobièdov, récemment sorti du séminaire, et envoyé dans cette petite ville pour y remplacer le vieux diacre, parti pour se soigner. Ces deux pensionnaires payaient pour le déjeuner et le dîner douze roubles par mois, et Samoïlénnko leur avait fait donner leur parole d'honneur de venir exactement déjeuner à deux heures.Von Koren arrivait habituellement le premier. Il s'asseyait en silence dans le salon, prenait sur la table un album et se mettait à regarder attentivement les photographies pâlies de messieurs inconnus, en larges pantalons et chapeaux hauts de forme, et de dames en crinolines et bonnets. Samoïlénnko ne se rappelait le nom que de peu d'entre eux et disait en soupirant de ceux qu'il avait oubliés : « Un excellent homme, du plus grand esprit. »
Quand il en avait fini avec l'album, von Koren prenait un pistolet sur l'étagère, et, fermant l'oeil gauche, visait longuement le portrait du prince Vorontsov, ou bien, se mettant devant la glace, il considérait son visage brun, son grand front, ses cheveux noirs, crépus comme ceux d'un nègre, sa chemise d'indienne foncée, à grandes fleurs, ressemblant à un tapis de Perse, et la large ceinture de cuir qu'il portait en guise de gilet.
La contemplation de lui-même lui procurait un plaisir non moins vif que l'examen des photographies ou celui du pistolet richement orné. Von Koren était très satisfait de sa figure, de sa barbe bien taillée et de ses larges épaules, preuves évidentes de sa bonne santé et de sa robuste constitution. Il était satisfait de sa mise élégante, à commencer par sa cravate, assortie à la couleur de sa chemise, et à finir par ses souliers jaunes.
Tandis qu'il regardait l'album et se tenait devant la glace, Samoïlénnko, dans la cuisine et le couloir, en bras de chemise, la poitrine nue, couvert de sueur, s'affairait autour des tables, préparant une salade ou une sauce, apprêtant la viande, les concombres et l'oignon pour la soupe glacée. Et il écarquillait furieusement les yeux sur son ordonnance qui l'aidait, brandissant de son côté, tantôt un couteau, tantôt une cuiller.