Son visage était rouge, mouillé de sueur. Il pensa que, s'il avait mis à la banque ce millier de roubles perdus, le revenu annuel en atteindrait au moins quarante roubles ; donc ces quarante roubles-là étaient aussi une perte. Bref, de quelque côté que l'on se tourne, il n'est que pertes, et rien d'autre.
— lâkov ! appela tout à coup la vieille, je meurs !
Bronnza regarda sa femme. Sa figure était rose de fièvre, extraordinairement sereine et joyeuse. Il était habitué à lui voir un visage pâle, timide et malheureux, et il se troubla. Il lui sembla que sa femme se mourait en effet et qu'elle était contente de quitter enfin, pour toujours, cette isba, ces cercueils, et lâkov lui-même...
Mârfa regardait le plafond et remuait les lèvres. Elle avait l'air heureux comme si elle voyait la mort, sa libératrice, et si elles chuchotaient ensemble.
C'était déjà le point du jour. A la fenêtre l'aurore rougissait. En regardant la vieille, lâkov se rappela soudain qu'il ne lui avait pas, de toute sa vie, lui semblait-il, fait une seule caresse, qu'il ne l'avait jamais plainte, n'avait jamais songé à lui acheter le moindre fichu, à lui apporter d'une noce quelque friandise. Il n'avait fait que crier après elle, et lui reprocher ses pertes, se jetant sur elle les poings fermés. A la vérité, il ne l'avait jamais battue, mais il en faisait le geste, et Mârfa était chaque fois atterrée d'effroi. Il ne lui permettait pas de boire du thé, parce que, en dehors de cela, ils dépensaient déjà beaucoup, et Mârfa ne buvait que de l'eau chaude. Et lâkov comprit pourquoi elle avait maintenant une face si étrange, si joyeuse ; et l'angoisse l'étreignit.
Le matin venu, il emprunta le cheval de son voisin et emmena Mârfa à l'hôpital. Il n'y avait que peu de monde : il n'eut à attendre que trois heures. A sa grande satisfaction, ce n'était pas, ce jour-là, le docteur qui faisait la consultation ; il était lui-même malade : c'était l'officier de santé, Maxime Nicolâïtch, — vieillard dont tout le monde disait en ville que, bien qu'il fût buveur et querelleur, il en savait plus long que le docteur.
— Bonne santé à vous, lui dit Iâkov, introduisant la vieille dans la salle de consultation. Excusez-nous, Maxime Nicolâïtch, de venir toujours vous déranger avec nos petites affaires... Tenez, veuillez regarder; mon objet est malade... la compagne de ma vie, comme on dit... passez-moi l'expression.
Fronçant ses sourcils gris et lissant ses favoris, l'officier de santé considéra la vieille, assise sur un tabouret, voûtée et maigre, le nez pointu, la bouche ouverte, et ressemblant, de profil, à un oiseau qui veut boire.
— Oui... C'est ça... dit lentement l'officier de santé en soupirant ; l'influenza ou peut-être même la fièvre... Il y a maintenant en ville du typhus. Et puis quoi? La vieille a fait son temps, que Dieu en soit remercié !... Quel âge a-t-elle?
— Soixante-dix ans dans un an.
— Eh bien, elle a fait son temps !... Il faut en prendre son parti.
— Vous^ avez certainement raison, Maxime Nicolâïtch, dit Iâkov en souriant par politesse, et je vous suis sensiblement reconnaissant de votre obligeance ; mais permettez-moi dé le dire : tout insecte veut vivre.
— Il y a tant de choses que l'on désire ! dit l'officier, comme s'il dépendait de lui que la vieille vécût ou mourût... Alors, écoute, l'ami ; tu lui mettras sur la tête une compresse froide et lui feras prendre ces poudres deux fois par jour. Maintenant au revoir ! Bonjour.
A son expression Iâkov vit que l'affaire était mauvaise et qu'aucune poudre ne servirait à rien. Il était clair maintenant pour lui que Mârfa mourrait vite — le jour même ou le lendemain. Il poussa légèrement du coude l'officier de santé, cligna de l'œil, et lui dit à mi-voix :
— Maxime Nicolâïtch, et si on lui mettait des ventouses?
— Pas le temps, pas le temps, l'ami!... Prends la vieille, et que Dieu vous garde ! Au revoir.
— Faites-moi cette grâce, supplia Iâkov. Vous savez vous-même que si elle avait, supposons, mal au ventre, ou quelque chose d'intérieur, ce serait des poudres et des gouttes qu'il faudrait ; mais elle a un refroidissement. Dans un refroidissement, la première chose, Maxime Nicolâïtch, c'est de chasser le sang.
Mais l'officier avait déjà appelé un autre malade. Une femme entrait dans la salle, avec un enfant.
— Va-t'en, va-t'en !... dit-il à Iâkov en fronçant les sourcils. Pas d'histoires !
— Alors, du moins mettez-lui des sangsues? Faites que l'on ait éternellement à prier Dieu pour vous !
L'officier s'irrita et cria :
■— Parle encore un peu ! tête de bois !...
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Iâkov s emporta aussi, devint pourpre, mais il ne souffla mot ; il prit Mârfa par la main et l'emmena.
Ce ne fut qu'une fois assis dans le chariot qu'il regarda durement et ironiquement du côté de l'hôpital, et dit ;
— On en a mis des artistes îà-dedans !... A un riche, il aurait certainement posé des ventouses, et, à un pauvre, il regrette même une sangsue ! Hérodes !
Quand ils furent revenus chez eux, Mârfa entra dans l'isba et resta dix minutes debout, appuyée contre le poêle. Il lui semblait que, si elle se couchait, lâkov parlerait de ses pertes et la tancerait pour rester toujours couchée et ne pas vouloir travailler. lâkov la regardait, avec ennui et se rappelait que, le lendemain, c'était la fête de saint Jean-le-Théologien, le surlendemain, celle de saint Nicolas-le-Thaumaturge, ensuite, difnanche, puis lundi, mauvais jour : quatre jours de suite on ne pourrait pas travailler ; et Mârfa mourrait, probablement, un de ces jours-là. Il fallait donc faire sa bière le jour même.
Il saisit son archine de fer, s'approcha de la vieille et prit ses mesures. Ensuite Mârfa se coucha, et, s'étant signé, lâkov se mit à faire son cercueil.
Quand l'ouvrage fut terminé, Bronnza ajusta ses lunettes et inscrivit sur son livre :
« Cercueil pour Mârfa Ivânovna, 2 R, 40 c. »
Et il soupira.
La vieille restait couchée, silencieuse, les yeux clos. Le soir, quand il fit sombre, elle appela tout à coup le vieillard.
— Te souviens-tu, lâkov? lui dit-elle, en le regardant joyeusement. Te souviens-tu : il y a cinquante ans Dieu nous donna une enfant qui avait de jolis cheveux blonds?... Nous nous asseyions toujours près de la rivière et chantions des chansons... sous le saule...
Et ayant souri amèrement, elle ajouta :
— La petite mourut.
lâkov fit effort pour se souvenir, _mais ne put se rappeler ni l'enfant, ni le saule.
— Tu rêves ça, dit-il.
Le prêtre vint, fit communier la vieille et lui donna l'extrême-onction. Puis Mârfa se mit à marmonner quelque chose d'inintelligible et, vers le matin, elle mourut.
Des vieilles voisines la lavèrent, l'habillèrent, la mirent en bière. Pour ne pas payer au sacristain d'argent superflu, lâkov lut les psaumes lui-même. La fosse ne lui coûta rien parce que le gardien du cimetière était son compère. Quatre moujiks portèrent le cercueil au cimetière, non pas à prix d'argent, mais par considération. Derrière la bière venaient des vieilles, des mendiants, deux illuminés. Des gens qui les rencontraient se signaient pieusement. Et lâkov était très aise que tout se passât de façon si décente, si convenable, coûtât si peu et ne fît de peine à personne. En disant le dernier adieu à Mârfa, lâkov tâta la bière du doigt, et pensa : « C'est du bon ouvrage. »
Mais quand il revint du cimetière, une grande tristesse le prit. Il se sentait mal à l'aise, son haleine était brûlante et rude, ses jambes faiblissaient ; il avait soif. Et toutes sortes d'idées se mirent à lui passer par la tête. Il se ressouvint que, de toute sa vie, il n'avait pas plaint sa femme une seule fois et ne lui avait fait aucune caresse. En ces cinquante-deux années qu'ils avaient vécu ensemble dans la même isba, et qui furent très, très longues, il n'avait pas pensé à cela une seule fois, ni fait plus attention à elle que si elle eût été un chat ou un chien. Et pourtant elle chauffait le poêle chaque jour; elle préparait et rôtissait les aliments;