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7

— Bon, c’est là où je m’en retourne, lui dit Mme Thompson en lui serrant la main. Plus bas, cette route devrait être assez sûre jusqu’au lac Davis. Le dernier clan de survivalistes solitaires semble s’y être étripé, voilà déjà quelques années. Toutefois, si j’étais vous, je resterais prudent.

Le fond de l’air avait la fraîcheur d’un automne installé maintenant pour de bon. Gordon remonta la fermeture Éclair de sa veste de facteur et rectifia la position de la sacoche cependant que la vieille dame lui tendait une carte défraîchie.

— J’ai demandé à Jim Horton de marquer les endroits dont nous savons quelque chose, reprit-elle. Là où des fermiers se sont établis. À moins d’un cas de force majeure, je ne me hasarderais pas à les déranger. La plupart sont du genre méfiant et risquent de tirer sans même vouloir discuter. Nous nous sommes limités à quelques échanges avec ceux qui étaient nos plus proches voisins.

Gordon acquiesça d’un signe de tête. Il plia soigneusement la carte et la glissa dans une de ses poches. Il se sentait reposé, prêt à repartir. Il regretterait Pine View comme les quelques havres qui l’avaient accueilli dans un passe récent. Mais il s’était résigné ; il allait même jusqu’à éprouver un désir croissant de bouger continuellement, d’aller voir ce qui était arrivé dans le reste de l’Oregon.

Tout au long des années qui s’étaient écoulées depuis qu’il avait quitté les champs de ruines du Minnesota, il n’avait cessé de rencontrer les signes toujours plus désespérants d’un retour à l’âge sombre. Mais il venait de franchir la ligne de partage des eaux. Cet État, autrefois, avait été l’un de ceux où il faisait bon vivre, avec des industries légères judicieusement dispersées, des exploitations agricoles à haut rendement et un niveau culturel nettement supérieur à la moyenne nationale. Peut-être était-ce simplement l’innocence d’Abby qui avait déteint sur lui ; mais, en toute logique, s’il demeurait un lieu où chercher la civilisation, ce ne pouvait être que la vallée de la Willamette.

Il prit la main de l’alerte matriarche.

— Madame Thompson, je ne suis pas sûr de pouvoir jamais vous rendre tout ce que vous avez fait pour moi.

Elle secoua la tête. Son visage était si parcheminé, si ridé, que Gordon était certain qu’elle avait depuis longtemps passé cette cinquantaine qu’elle prétendait toujours avoir.

— Non, Gordon, vous avez largement payé votre séjour parmi nous. J’aurais aimé que vous puissiez rester pour m’aider à démarrer l’école mais je pense que ce ne sera peut-être pas trop difficile. Nous nous débrouillerons seuls. (Son regard erra sur la petite vallée.) Vous savez, nous avons vécu dans une sorte de demi-sommeil ici, depuis ces dernières années : les récoltes ont commencé à donner et le gibier revient. On peut mesurer à quel point les choses ont mal tourné lorsqu’un groupe d’hommes et de femmes adultes qui, en un temps, avaient un travail, lisaient des livres et des magazines et, Dieu merci, remplissaient eux-mêmes leurs feuilles d’impôts, traite un pauvre comédien ambulant au bout du rouleau comme s’il était un envoyé des dieux. (Ses yeux revinrent se fixer sur lui.) Même Jim Horton vous a confié deux « lettres » à poster, n’est-ce pas ?

Gordon devint tout rouge. L’espace d’un moment, il fut trop gêné pour oser croiser le regard de la vieille dame. Puis, tout d’un coup, il éclata de rire et, lorsqu’il s’essuya les yeux, ce fut avec le soulagement de ne plus avoir les chimères du village sur ses seules épaules.

Mme Thompson gloussait, elle aussi.

— Oh, je ne crois pas que cela puisse faire de mal à quiconque. Et même, vous avez servi de… voyons ! comment s’appelait ce truc dans les voitures ?… de catalyseur ! Je ne sais pas si vous le savez, mais les gosses – entre la fin des corvées et l’heure du souper – fouillent déjà les ruines sur des milles à la ronde pour me rapporter tous les livres qu’ils y trouvent. Je n’aurais sans doute pas de mal à leur faire accepter l’école comme un plaisir. Imaginez un peu : pouvoir les faire travailler en les menaçant de suspendre les cours ! J’espère que nous allons bien nous y prendre, Abby et moi.

— Je vous souhaite bonne chance, madame Thompson, dit Gordon, profondément sincère. Dieu, que ce serait bon de voir une lueur s’allumer quelque part dans cette désolation !

— Juste, mon gars. Ce serait le comble du bonheur. (Elle soupira et poursuivit :) Je vous recommande d’attendre un an, mais revenez nous voir. Vous êtes chouette… vous vous êtes bien comporté avec mes concitoyens. Et vous avez su rester discret sur certaines choses, comme sur cette affaire avec Abby et Michael. (Un pli songeur, un instant, barra son front.) Je crois comprendre ce qui s’est passé ici, et j’ai l’impression qu’il n’y a que du bien à en attendre. Il va falloir qu’on s’y adapte. De toute façon, comme je vous disais, vous serez toujours le bienvenu.

Mme Thompson allait le quitter, elle fit deux pas, puis s’arrêta. Elle ne se retourna qu’à demi vers Gordon et, fugitivement, son visage trahit un mélange de trouble et d’étonnement.

— Vous n’êtes pas un vrai facteur, n’est-ce pas ? demanda-t-elle soudain.

Gordon sourit puis se coiffa de la casquette dont l’écusson de cuivre étincelait dans la lumière.

— Si je vous ramène des lettres, vous ne pourrez plus en douter.

Elle hocha la tête, bougonne, puis remonta d’un pas décidé le ruban d’asphalte déformé et creusé de nids-de-poule qui ramenait au village. Il la regarda s’éloigner jusqu’à ce qu’elle eût atteint le premier virage. Alors, il se tourna à l’ouest, vers la longue et progressive descente en direction du Pacifique.

8

Il y avait bien longtemps que plus personne ne tenait ces barricades. De la chicane dressée sur la nationale 58 à la sortie est d’Oakridge, les intempéries n’avaient laissé qu’une butte basse où béton et métal rouillé achevaient leur osmose en une masse informe. La ville elle-même était silencieuse. Ce quartier, du moins, était abandonné depuis des lustres.

Gordon promena son regard sur la grand-rue, pour y déchiffrer son histoire. Deux, si ce n’étaient trois batailles avaient fait rage ici. Une façade dont l’enseigne déglinguée annonçait : antenne hospitalière se dressait encore au centre du désastre.

Trois vitres intactes, au dernier étage d’un hôtel, réfléchissaient les rayons du soleil matinal. Partout ailleurs, même devant les magasins dont les vitrines avaient été condamnées par des planches, le kaléidoscope du verre brisé miroitait sur la chaussée déformée.

Non qu’il se fût réellement attendu à tomber sur un spectacle moins affligeant, mais l’état d’esprit dans lequel il était depuis Pine View avait entretenu chez lui l’espoir de rencontrer d’autres îlots de paix, maintenant qu’il avait abordé les terres moins arides du bassin hydrographique de la Willamette. Si ce n’était le visage d’une cité vivante, Oakridge aurait du moins pu montrer quelques signes générateurs d’optimisme. Il aurait aimé, par exemple, y relever les traces d’une récupération méthodique. Si une civilisation industrielle avait existé ici, dans l’Oregon, des villes telles que celle-ci auraient dû être passées au peigne fin, en quête de tout ce qui pouvait encore servir.

Mais, à vingt mètres de son poste d’observation, Gordon vit les ruines d’une station-service… et, sur le côté, couché, un chariot d’outillage avec ses clés, ses pinces et ses rouleaux de câble, épars sur la dalle encore imprégnée d’huile noire. Une rangée de pneus neufs était toujours suspendue au râtelier au-dessus des ponts de graissage.