— Donc, vous êtes postier. (Ricanement sarcastique.) Pour quelle sorte d’imbéciles nous prenez-vous, Krantz ? Un bel uniforme suffirait à faire de vous un agent de l’administration centrale ? Et de quelle administration centrale ? Quelle preuve pouvez-vous nous apporter de ce que vous avancez ? Montrez-nous que vous n’êtes pas un vagabond au stade délirant d’une quelconque fièvre radioactive !
Gordon exhiba les papiers qu’il avait préparés une heure auparavant grâce à un tampon retrouvé dans les ruines du bureau de poste d’Oakridge.
— J’ai ici des lettres de…
Mais il n’eut pas le temps de poursuivre.
— Gardez vos papiers ! Vous n’imaginez tout de même pas qu’on va vous laisser approcher au risque d’être contaminés par votre satanée fièvre !
Le maire se redressa et leva le bras pour s’adresser à ses sujets.
— Vous n’avez pas oublié le nombre de dingues et d’imposteurs qui ont défilé dans le coin durant les années du chaos, se prenant pour n’importe qui, de l’Antéchrist à Mickey Mouse. En définitive, il ne reste qu’une chose à laquelle nous puissions nous fier. Les fous viennent et repartent mais il ne demeure jamais qu’une seule et unique « administration »… celle que nous connaissons ici même ! (Il se tourna vers Gordon.) Estimez-vous heureux que nous ne soyons plus au temps de la grande peste. À cette époque, un cas tel que le vôtre n’aurait pas attendu longtemps son remède : la crémation !
Gordon égrena un chapelet de jurons silencieux. Le tyran local était un malin, et le bluffer n’avait rien d’un jeu d’enfant. Si on allait jusqu’à refuser de jeter un coup d’œil sur les « lettres de créances » qu’il s’était forgées, son expédition de tout à l’heure dans la vieille ville serait à mettre au compte du temps perdu. Il en était donc réduit à sortir son dernier atout. Pour la foule, il sourit, mais au fond il avait plutôt envie de croiser les doigts.
D’une poche latérale de la sacoche, il extirpa un petit paquet de lettres qu’il fit semblant d’examiner une à une en ayant l’air d’avoir du mal à déchiffrer des adresses qu’il connaissait par cœur.
— Y a-t-il parmi vous un certain… Donald Smith ?
Des têtes pivotèrent de droite à gauche dans d’interminables conciliabules. Bien qu’il fît déjà passablement noir, la perplexité de la foule sautait aux yeux. Quelqu’un finit par répondre.
— Il est mort dans l’année qui a suivi la guerre ! Au cours des derniers combats autour des entrepôts.
Il y avait eu comme un tremblement dans la voix de l’homme. Bien. La surprise n’était pas la seule émotion qu’il suscitât. Toutefois, il lui fallait quelque chose d’un peu plus tangible qu’un rappel nostalgique du passé. Le maire continuait de le fixer d’un œil rond, comme tout le monde par-dessus le parapet ; mais dès qu’il aurait compris où le soi-disant facteur voulait en venir, les choses ne manqueraient pas de se gâter.
— Ah ! fit Gordon. Bien. Il me faudra évidemment vérifier ce fait avant de pouvoir retourner cette lettre avec la mention décédé. (Puis, sans laisser à quiconque le temps de faire la moindre remarque, il se mit à feuilleter sa liasse d’enveloppes.) Y a-t-il en ville un M. ou une Mme Franklin Thompson ? Ou leur fils, ou leur fille ?
À présent, les remous et les chuchotements dans la foule trahissaient presque une sorte d’inquiétude superstitieuse. Ce fut une femme qui répondit :
— Tous morts ! Mais le garçon a survécu jusqu’à l’année dernière. Ses parents et sa sœur étaient descendus à Portland sans lui le jour où la ville a sauté.
Bordel ! Il ne lui restait plus qu’un nom. C’était très bien de les bouleverser par son savoir mais ce dont il avait besoin, c’était d’une personne qui fût encore en vie.
— O. K. Nous vérifierons également cette information. Maintenant, la dernière lettre… Y a-t-il encore une Grâce Horton à Oakridge ? Mlle Grâce Horton…
— Non, rugit le maire. Il n’y a pas de Grâce Horton ici ! (Assurance et sarcasme étaient de retour dans sa voix.) Je connais tout le monde, d’un bout à l’autre de cette vallée. Depuis dix ans que je suis là, je n’ai jamais entendu parler d’une Grâce Horton, imposteur ! Vous ne devinez donc pas ce qu’il a fait ? Il a dû dénicher un vieil annuaire en ville et il en aura recopié des noms pour tenter de nous impressionner. (Il brandit vers Gordon un poing menaçant.) Je vous accuse de troubler l’ordre public et de mettre en péril la santé des habitants de cette ville. En conséquence, vous avez dix secondes pour déguerpir. Passé ce délai, j’ordonne à mes hommes de tirer !
Gordon poussa un soupir désabusé. Il n’avait plus le choix. Du moins pouvait-il battre en retraite en perdant la face, certes, mais pas la vie.
C’était un bon bluff mais, dès le départ, tu savais que tes chances de réussir étaient très minces. Tu auras quand même eu le plaisir de voir ce salaud marcher un certain temps dans ton bobard.
Le moment était venu d’y aller mais, à sa grande surprise, Gordon s’aperçut que son corps en jugeait autrement ; il lui était impossible de faire demi-tour ; ses pieds refusaient de bouger. Toute volonté de fuir avait disparu. Impuissante, horrifiée, la part raisonnable de lui-même sentit l’étranger dont elle était solidaire tasser ses épaules et pousser plus loin son bluff.
— Les violences exercées sur la personne d’un préposé à la distribution du courrier sont l’un des rares crimes fédéraux contre lesquels le Congrès provisoire n’a pas jugé bon de suspendre les poursuites, pendant la période de redressement national, monsieur le maire. Les États-Unis ont de tout temps protégé leurs postiers. (Avec froideur son regard soutint l’éclat de la lampe.) De tout temps, répéta-t-il en pesant sur chaque mot.
Un frisson le saisit. Il était un messager, du moins dans l’âme. Il était un vivant anachronisme qui, pour quelque obscur motif, avait échappé à l’âge sombre lorsque celui-ci avait systématiquement entrepris d’effacer l’idéalisme de la planète. Les yeux de Gordon étaient rivés sur la sombre silhouette du maire et, silencieusement, il le mit au défi d’assassiner ce qui restait de leur souveraineté partagée.
De longues secondes s’écoulèrent et le silence s’épaissit. Puis le maire leva la main.
— Un !
Il comptait avec lenteur, peut-être pour donner à Gordon le temps de disparaître, peut-être aussi pour jouir sadiquement de l’effet produit.
— Deux !
Gordon avait perdu. Il le savait : il aurait dû partir, et tout de suite. Son corps, pourtant, refusait encore de tourner le dos.
— Trois !
Ainsi meurt le dernier idéaliste, songea-t-il. Ces seize années de survie n’avaient été qu’un accident, une faute d’inattention de la nature en passe d’être corrigée. En fin de compte, ce pragmatisme acquis au prix de tant d’épreuves avait cédé le pas devant… une coquetterie.
Il y eut un remous sur le chemin de ronde. Quelqu’un, à l’extrême gauche, luttait contre la foule pour gagner le premier rang.
Les gardes levèrent leurs armes. Gordon crut voir que certains d’entre eux hésitaient… obéissant à contrecœur. Non qu’il dût en attendre un bien quelconque.
Vaguement démonté, peut-être, par l’obstination de Gordon, le maire faisait traîner le compte à rebours. Son poing levé amorça sa descente pour s’abattre sur le parapet.
— Monsieur le maire ! hurla une femme dont la voix, sous l’effet de la peur, grimpait dans les aigus. (Elle avait saisi le bras du grand patron et en freinait la course.) Je vous en supplie… je…
Le maire la repoussa.