Mai 2009
1
Curtin
Le bull-terrier noir grondait, les babines écumantes. Il tirait comme un forcené sur sa chaîne, éclaboussant de bave les hommes qui hurlaient, penchés sur la barrière de planches qui délimitait l’arène. Un bâtard borgne et couvert de cicatrices grognait de même, de l’autre côté ; la corde qui le retenait était tendue comme un arc et menaçait à tout moment d’arracher l’anneau qui la maintenait au mur.
Ça puait dans la fosse aux chiens. L’odeur douceâtre du tabac local – généreusement coupé de marijuana – flottait en d’épaisses volutes qui se mouvaient avec lenteur au-dessus des spectateurs. Des bancs s’étageaient en gradins sur des tables qui entouraient ce cirque sommaire ; fermiers et citadins beuglaient à s’en crever les tympans ; ceux du premier rang tambourinaient sur les planches pour porter à son comble la frénésie hystérique des chiens.
Gantés de cuir, les dresseurs firent reculer leurs gladiateurs canins pour pouvoir les saisir par le collier, puis ils se tournèrent vers la tribune d’honneur qui dominait le centre de la fosse.
Un notable corpulent et barbu, mieux vêtu que la plupart des hommes présents, y trônait, tirant sur un cigare roulé maison. Son regard se posa furtivement sur l’homme mince qui siégeait à sa droite. Impassible, les yeux dissimulés par la large visière de sa casquette, l’étranger garda une immobilité totale, sans rien laisser deviner de ses sentiments.
L’officiel catégorie poids lourd se retourna vers les dresseurs et leur fit un signe de tête.
Un seul cri s’échappa d’une centaine de gosiers à l’instant précis où furent lâchés les chiens. Les deux bêtes bondirent l’une vers l’autre et, sans préambule, vidèrent leur querelle. Des poils et du sang jaillirent sous les hourras de la foule.
Dans la tribune, les anciens de la communauté ne s’époumonaient pas moins que leurs cadets. Eux aussi, pour la plupart, avaient engagé des paris sur l’issue du combat. En revanche, c’était sans joie que le gros personnage au cigare – le président du comité de salut public de Curtin – en tirait bouffée sur bouffée, confronté qu’il était à la confusion totale de ses pensées. Une fois de plus, il jeta un coup d’œil sur l’étranger, son voisin.
Ce type maigre ne ressemblait à aucun autre dans l’arène. Il portait une barbe soigneusement taillée, des cheveux noirs coupés et coiffés qui ne descendaient pas plus bas que le milieu de l’oreille. Et, sous la visière, ces yeux bleus qui semblaient poser sur toute chose un regard critique et pénétrant rappelaient au président ceux des prophètes de l’Ancien Testament dont on lui avait montré les images au catéchisme, jadis, dans son enfance, bien avant l’Apocalypse.
L’homme avait les traits burinés d’un voyageur. Et il portait l’uniforme… un uniforme que nul, à Curtin, n’eût jamais pensé revoir un jour.
Sur le devant de la casquette, un cavalier sur sa monture lancée au galop accrochait la lumière des lanternes. Bizarrement, l’emblème était très brillant pour du cuivre.
Le président laissa errer son regard sur ses braillards de concitoyens et il les sentit soudain différents de l’ordinaire. Jamais les hommes de Curtin n’avaient suivi avec de tels cris d’enthousiasme les péripéties d’un combat du mercredi soir. Leur comportement devait être modifié par la présence du visiteur qui, cinq jours auparavant, s’était présenté aux portes de la ville. Campé sur sa selle, pareil à quelque dieu de la mythologie, il avait exigé le gîte et le couvert, ainsi qu’un endroit où poser ses affiches…
… et il s’était mis à distribuer son courrier.
Le président avait une coquette somme en jeu sur l’un des chiens – sur Bigleux, le corniaud du vieux Jim Smith – mais il n’avait pas la tête au combat sans merci qui ensanglantait le sable en contrebas. Irrépressiblement, ses yeux retournaient se poser sur le facteur.
Ce tournoi spécial, ils l’avaient organisé en son honneur car, le lendemain, il quitterait Curtin pour gagner Cottage Grove. Ça ne l’amuse pas du tout, songea le président, navré de cette découverte. L’homme qui venait de bouleverser leur vie s’efforçait d’être poli mais on voyait bien qu’il n’approuvait ni n’appréciait les combats de chiens.
Il se pencha vers son hôte.
— On ne voit pas ça dans l’Est, n’est-ce pas, monsieur l’inspecteur ?
L’expression distante de l’homme fut sa seule réponse. Le président se traita tout bas d’imbécile. Évidemment, on ne pariait pas sur des combats de chiens… ni à Saint Paul, ni à Topeka, ni à Odessa, ni dans aucune des régions évoluées des États-Unis Restaurés. Alors qu’ici, dans cet Oregon dévasté, resté si longtemps coupé du monde civilisé…
— Les communautés locales sont libres de gérer leurs affaires comme bon leur semble, monsieur le président, dit soudain l’étranger d’une voix prenante qui dominait sans peine les cris de l’arène. Les coutumes s’adaptent nécessairement au temps. Le gouvernement de Saint Paul ne l’ignore pas. Et j’ai vu pire au cours de mes voyages.
Vous êtes pardonné, put-il lire dans les yeux de l’inspecteur des postes. Il se détendit quelque peu et reporta son attention sur le combat.
Ses yeux se mirent alors à le picoter, et sa première pensée fut que la fumée du cigare en était la cause. Il le jeta et l’écrasa sous son talon, mais ses paupières continuèrent de cligner furieusement. Les chiens, la foule, tout était flou, comme dans un rêve… comme s’il voyait les choses pour la première fois.
Mon Dieu ! se dit le président. En sommes-nous arrivés là ? Dire qu’il y a seulement dix-sept ans, j’étais un membre actif de la S. P. A. !
Qu’est-ce qui nous est arrivé ?
Qu’est-ce qui m’est arrivé ?
Il fit mine de tousser dans sa main pour cacher son geste, et s’essuya les yeux mais, quand il regarda autour de lui, il s’aperçut qu’il n’était pas le seul. Çà et là, dans l’assistance, une bonne douzaine d’hommes avaient cessé de crier pour s’absorber dans la contemplation de leurs mains. Il y en avait même quelques-uns qui pleuraient ouvertement. Des larmes ruisselaient sur ces visages rudes, durcis par le long combat qu’ils avaient mené pour survivre.
Soudain, pour une partie de ceux qui étaient présents, les années écoulées depuis la guerre parurent se télescoper… et firent figure de bien piètre excuse.
Sur la fin du combat, les clameurs s’effilochèrent. Comme à l’accoutumée, les dresseurs sautèrent dans la fosse pour soigner le vainqueur et faire disparaître les restes sanguinolents du vaincu. Une bonne moitié des spectateurs restèrent en suspens, soudain inquiète. Tous regardaient le chef et l’austère silhouette en uniforme qui se trouvait près de lui.
L’étranger rajusta sa casquette.
— Je vous remercie, monsieur le président, mais je crois que l’heure est venue pour moi de me retirer. J’ai une longue route à faire demain. Alors, bonne nuit à tous.
Il salua les anciens puis se leva et endossa sa vieille veste de cuir, laquelle portait, cousue sur l’épaule, une pièce de tissu multicolore… un emblème bleu, rouge et blanc. Lorsque, d’un pas tranquille, il gagna la sortie, les citoyens de Curtin se levèrent dans un profond silence et, les yeux baissés, firent la haie sur son passage.
Le président hésita puis, à son tour, se leva et suivit cependant qu’un brouhaha de murmures montait derrière lui.
La deuxième rencontre au programme de la soirée n’eut pas lieu.