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Cottage Grove
Cottage Grove
Oregon
16 avril 2011
Destinataire : Mme Adele Thompson
Maire de Pine View
État en voie de Rattachement de l’Oregon
Itinéraire de transmission : Cottage Grove, Curtin, Culp Creek, McFarland Pt., Oakridge, Pine View.
Chère madame Thompson, c’est la deuxième lettre que je fais l’expérience d’envoyer par la nouvelle route postale que nous avons tenté d’établir au travers des forêts de la Haute-Willamette. Si vous avez reçu la première, vous savez déjà que vos voisins d’Oakridge ont choisi de coopérer – après quelques malentendus initiaux. J’y ai nommé comme receveur des postes M. Sonny Davis, citoyen dont la présence dans le secteur remonte avant-guerre et qui a su se faire aimer de tous. À l’heure où je vous écris, il devrait avoir rétabli le contact avec Pine View.
Gordon Krantz leva son crayon du bloc de papier jauni que les habitants de Cottage Grove lui avait offert pour son usage personnel. Une paire de lampes à huile en cuivre et deux bougies dispensaient leur clarté dansante sur l’antique bureau ; leur reflet allumait de petites lumières dans le verre des cadres qui tapissaient le mur de la chambre.
Les autochtones avaient insisté pour que Gordon fût logé dans la plus belle maison du bourg. La pièce était douillette, propre et bien chauffée.
C’était un changement radical par rapport à la vie qu’il avait connue quelques mois auparavant, et aux difficultés qu’il évoquait dans sa lettre et auxquelles il avait été confronté, en octobre dernier, dans ce qui s’était reconstitué de la ville d’Oakridge.
Les citoyens de cette agglomération montagnarde lui avaient ouvert leur cœur dès qu’il s’était présenté au nom des États-Unis Restaurés. Mais son tyran de « maire » avait néanmoins failli réussir à faire assassiner son hôte indésirable avant que celui-ci n’ait eu le temps d’exprimer ses projets : son séjour ne durerait que le temps d’ouvrir un bureau de poste… et il ne menaçait en rien les autorités constituées.
Peut-être l’homme fort d’Oakridge avait-il craint la réaction de ses sujets s’il refusait son aide à Gordon. Le résultat était que le facteur avait non seulement reçu les provisions demandées, mais encore un cheval qui, en dépit de son âge, s’était révélé bien utile. Comme il quittait la ville, Gordon avait vu le soulagement se peindre sur les traits du maire. Le maître des lieux n’avait pas douté un instant qu’il pût reprendre le contrôle absolu de son fief, en dépit de l’ahurissante nouvelle que des États-Unis continuaient d’exister, quelque part.
Toutefois, bon nombre de gens avaient accompagné Gordon sur presque deux kilomètres, surgissant de derrière les arbres pour lui remettre timidement leurs lettres ; ils s’enthousiasmaient déjà en lui parlant du rattachement de l’Oregon, lui demandaient ce qu’ils avaient à faire pour accélérer le processus, et finissaient par se plaindre ouvertement de la tyrannie que leur prétendu maire exerçait sur eux depuis dix ans. Lorsque les derniers lambeaux de son escorte avaient rebroussé chemin, Gordon avait senti que l’amorce du changement flottait dans l’air.
À son sens, les jours du maire étaient comptés.
Depuis ma dernière lettre de Culp Creek, j’ai ouvert des bureaux de poste à Palmerville et à Curtin. Aujourd’hui, le maire de Cottage Grove et moi venons de conclure les négociations par un accord. Je vous adresse, ci-joint, un rapport complet sur l’état actuel de ma mission à transmettre à mes supérieurs de l’État Rattaché du Wyoming. Lorsque le courrier régulier que l’administration centrale doit déléguer sur mes traces atteindra Pine View, veuillez avoir l’obligeance de lui remettre ce pli accompagné de mes meilleurs souhaits de réussite dans ses fonctions.
Et ne soyez pas trop pressée de le voir. Les routes à l’ouest de Saint Paul ne sont pas encore très sûres et il se pourrait que mon successeur mette plus d’un an à arriver.
Gordon imaginait parfaitement la réaction de Mme Thompson à la lecture de ce paragraphe. La combative matriarche lèverait les yeux au ciel et éclaterait peut-être de rire devant les bobards dont chaque phrase était truffée.
Mieux que quiconque, dans les terres redevenues vierges de ce qui avait constitué, jadis, le vaste et prospère État de l’Oregon, Adele Thompson savait que jamais le moindre facteur ne viendrait de l’Est civilisé. Qu’il n’existait pas d’administration centrale à laquelle Gordon pût faire transmettre son rapport. Que si Saint Paul était une capitale, c’était celle d’une poche résiduelle de radioactivité dans une courbe du Mississippi.
Qu’il n’y avait jamais eu d’État Rattaché au Wyoming pas plus que d’États-Unis Restaurés, sinon dans l’imagination d’un comédien ambulant du Nouveau Moyen Âge, décidé à tout tenter pour survivre dans ce monde entièrement gagné à la cruauté et au soupçon.
Mme Thompson était une des rares personnes que Gordon avait rencontrées depuis la guerre, qui continuât de ne se fier qu’à sa propre vision des choses et de penser sur un mode logique. L’illusion qu’il avait fait naître accidentellement d’abord – puis nourrie ensuite avec l’énergie du désespoir – n’avait jamais eu, pour elle, la moindre réalité. Elle avait aimé Gordon pour lui-même, et s’était montrée charitable à son égard sans avoir besoin de se laisser séduire par un mythe.
Le style ampoulé de sa lettre, ses constantes références à des choses qui n’existaient pas étaient destinés à d’autres yeux que ceux de l’alerte vieille dame. Le morceau de littérature épistolaire allait plusieurs fois changer de mains avant d’atteindre Pine View, et Mme Thompson saurait lire entre les lignes.
De toute façon, Gordon était sûr qu’elle n’irait pas le contredire.
Il espérait seulement qu’elle pourrait se retenir de rire.
La haute vallée de la branche côtière est un secteur relativement paisible. Les communautés, surmontant la vieille peur des épidémies et des survivalistes, y ont même déjà repris des échanges commerciaux quoique sur une échelle modeste.
Elles sont impatientes d’avoir des nouvelles du monde extérieur.
Il serait exagéré d’en déduire que la paix règne partout. J’ai ouï dire que toute la région de la Rogue River, au sud de Roseburg, était tenue par des hors-la-loi… Ils l’appellent le Pays de Nathan Holn.
Je vais donc obliquer au nord, vers Eugene. C’est d’ailleurs la destination de la plupart des lettres qui m’ont été confiées.
Tout au fond de son sac de selle, sous les paquets de lettres qu’il avait acceptées en chemin, de toutes sortes de gens unis par la gratitude et l’enthousiasme, il y avait celle qu’Abby lui avait confiée. Gordon s’était juré de tout faire pour la remettre à son destinataire, quel que fût le sort réservé aux autres.
Je dois vous quitter. Peut-être, un jour prochain, serai-je rattrapé par une lettre de vous, ou de ceux qui me sont chers à Pine View. En attendant, veuillez transmettre mes amitiés à Abby, à Michael et à tous.
Comme partout ailleurs, si ce n’est plus qu’ailleurs, je sais que les États-Unis d’Amérique sont bien vivants dans votre beau village.